Vue et vision, même le vieux chamane a chopé la conjonctivite


lundi 2 juin 2003, par Francesco Colonna Romano

Hola tous, me voici de retour

Je vous envoie pour commencer un nail rédigé à peu près entièrement avant mon départ pour l’Amazonie, en avant-goût de ce qui va suivre d’ici très peu.

Bonne lecture, et à tout de suite

F.


Hola tous

et bien non, finalement je ne suis pas parti jeudi pour la jungle, je pars aujourd’hui seulement, vous allez voir pourquoi. Je ne sais pas si je vais terminer et envoyer ce mail, mais bon, j’aurai tellement de trucs à raconter en rentrant, autant ne pas prendre de retard.

J’ai été coincé ici 4 jours de plus parce qu’en fait j’ai chopé une conjonctivite virale, endémique par ici, la moitié des gens ici l’ont déjà eue. Vous avez les yeux tous rouges et enflés avec des sécrétions visqueuses, c’est pas très agréable, mais ça passe presque tout seul, au bout de 6 jours. J’ai essayé d’accélérer les choses en allant voir un médecin et avec des traitements à l’occidentale (les locaux se soignent uniquement en lavant à la camomille froide), mais bon, de toute façon il fallait attendre. Remarque : il y a ici un hopital très efficace et correct, où en moins d’une heure vous avez votre visite. Autre remarque, merci au pharmacien qui m’a rassuré : "vous verrez, ce médicament est cher, mais c’est un très bon médicament, c’est ce qu’on fait de mieux". Chez nous, c’est devenu évident...

Je suis donc resté 4 jours coincé, beaucoup de temps dans ma chambre sans pouvoir faire grand chose, pour reposer mes yeux, en attendant les visites de mon guide qui a été vraiment gentil, je suis bien tombé avec lui. Je me suis un peu promené la nuit (avec mes lunettes de soleil en plus), trouvé des tissus peints à la main par des femmes indigènes, exactement comme ceux que vous pouvez voir en fond d’écran sur ma page web, qui correspondent en fait à des dessins de l’ayahuasca. Aussi beaucoup discuté avec mes amis artisans, qui m’ont donné un nouvelle leçon : "S’il te faut une semaine pour realiser un collier, prend une semaine, peu importe. L’important, c’est qu’à la fin il soit comme tu l’avais voulu, car là seulement ce sera du bon travail."

Un autre soir, j’ai été voir le prof d’anglais rencontré sur le bateau, qui m’a emmené dans le bar de son cousin. Une petite pièce en banlieue, aujourd’hui il ne vend pas d’alcool, parce que sa femme est en voyage, et elle pense qu’ainsi il ne va pas boire (en fait il parait que c’est le contraire, quand elle n’est pas là, il boit toute la journée). Déco assez impressionnante : lumière néon noir, pour faire ressortir les dessins jaunes fluo sur toute les parois, de gratte-ciels, statues de la liberté, etc... Et surtout, le cousin en question a entrepris depuis le 11 septembre de réaliser des modèles réduits de toutes les 48 gratte-ciels de Manhattan qu’il aperçoit sur quelques photos, un travail de titan (il lui en manque 15) qu’il poursuit héroiquement dans l’indifférence de sa famille. Il m’explique qu’il veut ensuite essayer de faire connaître son travail aux USA (par internet ?), on sent qu’il a mis toute son énergie là-dedans et en attend beaucoup de reconnaissance. En fond, du rock américain des années ’80. Ah, le rêve américain....

Enfin, la partie la plus intéressante de ce récit : avant hier soir j’ai pu assister à une cérémonie de l’ayahuasca chez un chamane qu’on m’avait beaucoup recommandé. Il s’appelle don Solon, c’est un petit vieux gringalet de 83 ans, habillé tout comme un petit vieux de chez nous, chauve avec de grosses oreilles, mais avec une voix gentille, et il est tout de même en pleine forme, si ce n’est qu’il a lui aussi, depuis cet après-midi exactement, chopé une conjonctivite. J’arrive chez lui a 20h30, il me fait entrer dans une petite pièce au fond de la maison, sol en béton avec une natte sur laquelle pose la petite chaise du maître, avec devant un portrait du Christ, quelques petites bouteilles d’essences naturelles (camphre, etc) et une grosse bouteille contenant l’ayahuasca. A côté de la natte, le sol est couvert de papier journal où nous nous assierons, et un seau pour chacun (si on a envie de vomir, ce qui arrive fréquemment). Les murs jaunâtres sont défraîchis, la peinture s’écaille, il y a des grosses tâches d’humidité.

Les participants arrivent aussitôt, deux espagnols dans les 35 ans qui sont des fidèles du maître depuis longtemps, et 4 américains, deux hommes, deux femmes (dont une boit pour la première fois), entre 45 et 55 ans. Tout le monde s’installe par terre, concentré, dans cette ambiance un peu glauque. Le maître commence à siffloter un chanson, pour appeler l’esprit de la plante, il sifflote tout en fumant des cigarettes de tabac, qu’il agite en faisant des signes de croix et d’autres signes, il souffle à plusieurs reprises la fumée dans la bouteille. Finalement, il verse à chacun des autres un tout petit verre de la potion (moi, je suis venu en spectateur, pour cause d’antibios, je ne bois pas), chacun boit en disant "salud", et les autres lui répondent "que Dios te bendiga". A la fin, il s’en sert une toute petite goutte, pour être "connecté". Chacun s’assied donc en appuis contre le mur, le maître éteint la lumière. Dans le noir, il projette quelques gouttes de parfum, toujours des grosses bouffées de tabac, passe à tour de rôle pour nous mettre du parfum et de la fumée sur la nuque tout en recitant prières chrétiennes et quelques incantations. Puis il s’assied et commence à chanter, en s’accompagnant de ce qui doit être une toute petite percussion légère et d’un espagnol qui connaît la chanson. Ce sont des chansons joyeuses, sur une tonalité de ballade avec quelques mots espagnols (parfois des prières à Dieu chrétien, ou des remerciements) mélangés à du quetchua, ponctués de "na-naï-ni-ni"), sa voix est profonde et belle, apaisante aussi. Je ne sais trop comment mieux décrire ces chansons, ce sont des chansons que l’ayahuasca enseigne aux chamanes, et c’est par ce moyen que le chamane contrôle la session (et apaise ceux qui eventuellement ne se sentent pas bien). J’ai un disque, je vous ferai écouter.

Le maître a donc commencé à chanter, il continuera toute la session, trois heures et demies en tout. Par moment il refait un peu de fumée, pendant qu’il allume sa clope, on entrevoit les autres assis tranquillement, rien d’étrange en apparence. Le reste du temps, c’est le noir complet. Au bout d’une heure et demie, une américaine vomit dans son seau avec un bruit violent, mais elle ne doit pas avoir grand chose dans l’estomac à vomir. Personne ne fait rien. Je me dis que les autres vont faire pareil, mais rien ne bouge. Le maître continue a chanter. Un peu plus tard il demande si ça va, un américain se sent un peu faible, le maître le fait asseoir devant lui et chante en l’apaisant. Tous les autres ont traduit, tout le monde a l’air lucide. Ceux qui se lèvent marchent à peu près normalement. Est-ce que le plus important doit encore commencer ?

Non. Au bout de 3h, le maître a déjà chanté pour plusieurs des présents, il demande soudain a une femme si elle sent encore l´effet. Elle répond non. Suprise pour moi, je ne l’aurais jamais cru. Le maître continue à chanter et envoyer de la fumée à chacun, et au bout d’une demi-heure en plus déclare que la séance est finie. Il allume la lumière, ceux qui s’étaient allongés par terre se relèvent visiblement épuisés. Mais il y a quelque chose qui brille dans leurs yeux, tous se serrent dans les bras (moi aussi), tous ont l’air vraiment heureux, comme revenant de quelquechose d’extraordinaire, et pour eux, c’est comme si j’avais été là aussi. Chacun rentre chez lui, il est tard. J’aurais pu revenir aujourd’hui demander ce qu’ils ont vu, mais j’aime mieux garder le mystère, avoir été là, en présence de quelque chose d’incroyablement important pour ces gens-là, et pourtant, ne rien avoir vu.

Voilà, ça fait vraiment une expérience forte, j’ai vraiment été content d’etre la ce soir et de partager de l’extérieur. Un de ces jours bien sur ce sera mon tour d’être de l’autre coté. Ne vous inquiétez pas, je me suis bien renseigné, pas de dangers (c’est quelquechose que toutes les agences proposent aux touristes), il suffit d’être en de bonnes mains, ce à quoi je veillerai.

Voilà. Dans un quart d’heure j’ai rendez-vous avec mon guide pour partir dans la jungle. Je pense à vous, et je vous souhaite plein de bonheur. Je vous donnerai des nouvelles à mon retour, dans deux semaines.

Sai ram

F.

PS : merci a tous ceux qui m’ont envoyé un mot qu’ils aimaient bien (et à ceux qui y ont réfléchi mais qui ne m’ont rien envoyé). Quant à moi, celui que j’avais choisi sur le toit du bus, c’était ICI, et il me plaît toujours...

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