Hola tous,
voilà comme promis le mail sur ce que j’ai appris avec le chamane dans la forêt, je ne sais pas si je finirai aujourd’hui, un peu de fatigue ce matin car hier soir j’ai discuté longtemps avec mes amis artisans qui vont m’apprendre plein de trucs aujourd’hui (travailler le fil de fer, la résine, sculpter les graine), et avec un autre péruvien que j’ai rencontré, qui voyage en Amerique latine en faisant des petits boulots (constructeur de modèles reduits d’avion, réparateur de radios, gardien,...). Décidément je commence à connaître pas mal de monde ici, et je serais bien resté quelques jours de plus. Tant pis. La situation politique paraît stable (l’état d’urgence paraît sans conséquences pratiques), donc je pars jeudi matin tôt pour la frontière avec un bateau rapide, et je continuerai sans doute le lendemain pour Manaus. Il va falloir se mettre au portugais.
Bon, revenons à nos moutons.
Le chamane s’appelle don Juan Torres, et c’est le beau-père de mon guide. Il s’agit d’un solide gaillard de 61 ans qui lui aussi en montre au moins dix de moins, si ce n’était pour ses cheveux blancs. Il a appris à être chamane de son père qui lui-même tient cela de sa mère, etc, et il est en train d’enseigner à son fils, pour que rien ne soit perdu. Accessoirement, pour gagner sa vie, il est aussi pêcheur, un peu ici à Iquitos dans le quartier flottant, mais surtout sur le fleuve Yarapa où nous avons été le voir, où il loge chez doña Alicia. Il vend ensuite son poisson sur le marché. Hier j’ai aussi visité sa maison flottante, isolée sur le fleuve au dela de toutes les autres, pour avoir de la tranquillité. A l’entrée il y a un panneau, quelquechose du genre "maison du chamane, cérémonie de l’Ayahuasca et autres soins".
C’est un gars simple, habitué au silence et aux temps longs de la jungle, il parle peu mais de manière directe. Grâce à lui je commencé à me faire une idée de ce que sont ces chamanes que l’on peut rencontrer si facilement ici.
Pour commencer, il faut distinguer chamanes métisses et chamanes indigènes, ces derniers vivent dans les endroits plus reculés, et ont encore beaucoup plus de connaissances des plantes de la forêt (pour préparer le curare, par exemple, ils en utilisent plus de 40), ils sont de véritables médecins. Ils sont bien sûr beaucoup plus colorés, mais bon, ce n’est pas facile d’en rencontrer. Je parlerai par la suite des chamanes métisses. Autre distinction importante, il y a les chamanes-guérisseurs, qui s’occupent uniquement d’aider les gens, les protéger et les soigner, et puis les sorciers qui ont choisi le côté des ténèbres, et jettent des mauvais sorts, etc. Je n’ai rencontré que des chamanes-gentils jusque là, mais il paraît qu’il y a beaucoup des autres aussi, surtout au Brésil. Si par malchance vous êtes victime d’un mauvais sort par un sorcier méchant, il faut trouver un sorcier gentil plus puissant pour vous guérir.
Les chamanes métisses gentils ont tous un système de croyance hybride entre le christianisme et la culture paienne : ils soignent au nom de Dieu ou du Christ, portent souvent un crucifix quelque part, mais croient aussi en l’existence d’esprits bons ou mauvais qui interagissent avec l’homme. Mais en dernier ressort, c’est Dieu qui est le plus fort et va nous aider et guérir. Une remarque : cette croyance aux esprits est aussi omniprésente dans les Evangiles (Jesus soigne de nombreux possédés, et parle à ces esprits). Autre remarque : il existe au Brésil une religion chrétienne appelée le Santo Daime qui utilise l’ayahuasca à la place de l’ostie...
Pour devenir chamane, c’est bien d’avoir un maître, mais essentiellement c’est la plante qui vous apprend tout. Il suffit de partir s’isoler dans la forêt pendant plusieurs mois (voire plus d’un an), de faire un régime sans sucre ni sel à base de poisson bouilli et de farine de manioc, et de boire de l’ayahuasca tous les trois jours, toujours la même quantité, un petit verre. Le régime affaiblit le corps mais fortifie l’esprit, et permet de tenir les enseignements sans se laisser aller. Sous l’influence de la plante, le chamane sait (par révélation) ce qu’il doit faire dans telle ou telle situation. Il paraît que la plante peut répondre à n’importe quelle question (le fils de doña Alicia par exemple a vu l’autre jour très clairement qui est-ce qui lui avait volé son filet de pêche il y a deux ans !).
A ce que j’ai compris, le savoir des chamanes métisses actuels se résume essentiellement à :
1) La préparation de la purge : faire cuire pendant 12h dans un gros chaudron des branches pilées d’ayahuasca avec d’autres plantes, généralement des feuilles de chacruna qui améliorent les visions, et quelques feuilles médicinales pour soigner en même temps le corps (dans la montagne, on met aussi des feuilles de coca). Le mélange doit réduire cinq fois environ.
2) Une connaissance très approfondie du produit et de ses effets, qui lui vient de l’expérience (don Juan boit toutes les semaines depuis l’âge de 14 ans) qui lui permet meme sous influence de rassurer les patients, les assister, se lever et marcher, chasser les esprits en secouant un bouquet de feuilles spécial. Don Juan m’explique que pendant la session, il voit les esprits sous la forme d’hommes comme vous et moi qui se promènent, discutent entre eux, font leurs affaires mais s’approchent parfois pour embêter le patient (en état de faiblesse), auquel cas il intervient pour le chasser. Cependant, les chamanes les plus chrétiens doivent rester dans des visions plus abstraites, et plus modernes aussi.
3) Le chant : c’est le plus important et le plus difficile, c’est par là que le chamane dirige une session, donne le ton, rassure les patients et soigne. Les chansons (icaros) sont enseignées par la plante qui explique aussi en quels moments les utiliser. C’est très joli en général.
4) Le soin spécifique du problème du patient
A ce niveau, le savoir des chamanes varie grandement, mais j’ai l’impression que de toute façon l’ayahuasca est une panacée incontournable, que vous souffriez d’un problème de jambe (j’ai rencontré à Panama un américain-péruvien qui était venu en Amazonie faire soigner une maladie que les médecins américains ne pouvaient diagnostiquer, tout paraissait bon, et pourtant il n’arrivait plus à marcher), ou d’un problème psychologique. Je signale qu’il y a ici au Pérou un centre où des médecins français (je crois avec des fonds français) soignent avec beaucoup de succès des addictions aux drogues (dont l’alcool) et autres troubles mentaux, en se servant de l’ayahuasca. A côté de cela, le chamane peut ajouter d’autres remèdes, des incantations et des plantes si le chamane les connais, mais bon, ça je ne suis pas sûr que la plupart des chamanes soient très calés là-dessus. Autant tout ceci me paraît intéressant si vous êtes en bonne santé, autant il vaut mieux être prudent sinon. Je signale cependant que les chamanes indigènes ont accumulé un savoir impressionnant qu’ils attribuent toujours aux enseignements de la plante.
Voilà donc, je pense avoir fait à peu près le tour de ce que qu’on demander au chamane lambda sur la théorie, son savoir est essentiellement pratique, et l’étape suivante c’est essayer. Si vous avez toujours rêvé de devenir chamane, il y a ici plein de très bons maîtres qui peuvent s’occuper de vous, il paraît qu’on peut apprendre à chanter parfois en un mois seulement, à vous de voir. Si vous voulez plus d’infos par contre sur le point de vue occidental (la chimie, les principes actifs, les effets sur la santé, les dangers), il y a plein de bonnes infos sur le web et de bons livres en France.
Que dire encore ? Ouais. Au niveau des risques, je me suis beaucoup renseigné, il n’y a a peu près aucun effet néfaste sur le corps (les produits sont naturels et peu concentrés), et une preuve éclatante est la santé et la longévité des chamanes que l’on rencontre ici. Il reste quelques risques psychologiques d’avoir très peur si la séance se passe mal, mais bon, si on est équilibré, sur de soi, rassuré, et en plus on a un bon guide, il n’y a pas de problème. Plus de la moitié des touristes ici, y compris ceux en voyage organisé, finissent par faire l’expérience (les agences l’incluent souvent dans leur tour). Et tout se passe bien.
Ouf, cela fait un mail bien plus théorique que ce que j’ai l’habitude, mais bon, je trouvais tout cela intéressant, et je voulais montrer que je me suis bien renseigné et que je ne fais pas n’importe quoi. J’ai donc aussi fait un petit test dans la jungle, que je comptais raconter dans ce mail, mais bon, pas le temps ce matin, et en plus le ton plus subjectif aurait clashé avec ce qui précède. Je reviendrai tout à l’heure ou demain pour le prochain récit. Patience, et à bientôt.
F.