Vendredi 13.02.2004

Le matin, nous allons tous discuter avec le maire. Il maîtrise clairement voix et geste, et a la capacité de ne pas répondre aux questions plus gênantes, tout en improvisant et ayant l’air assuré. Il nous offre notre deuxième petit-déjeuner consécutif de la journée. En partant, nous trouvons deux flics en train de mettre un PV à notre accompagnateur. La femme est petite, rondelette mais porte des talons super-hauts, et explique qu’il est trop tard pour l’annuler, elle n’a pas l’air très adroite. Elle appelle l’autre flic "Papy", c’est donc lui, le doyen des policiers municipaux, dont nous avaient abondamment parlé un autre binôme. Ce qu’on peut dire, c’est que ces deux flics n’ont pas l’air bien méchants...

On se fait déposer au café des Framboisiers, qui fait presse-tabac et vends des jeux à gratter et de tirage. Aujourd’hui c’est vendredi 13, et aussi le jour du lancement de l’Euro-Million, nouveau loto organisé conjointement par plusieurs pays.

J’observe quelques clients :

- une femme retraitée qui répète qu’elle ne joue jamais, que le jeu c’est un vice, qu’elle ne joue pas sa retraite, qu’elle ne joue jamais, parfois un jeu à gratter, mais ce n’est pas du jeu. Elle n’a jamais gagné, juste 150F une fois au loto mais ce n’est rien.
- "Je joue trois grilles aujourd’hui, je me laisse tenter", une jeune fille, qui prend aussi une grille que sa mère remplira à la maison
- un homme vient jouer à Euro-Million pour sa femme qui ne peut pas venir. Parfois il lui achète un ticket à gratter, mais c’est pour elle. Lui ne joue qu’au Loto-foot.
- une fille vient avec une grille Euro-Million remplie par sa mère ; cette dernière a coché un nombre de trop, alors elle lui téléphone pour savoir lequel enlever. Elle achète 15 Euros de jeux à gratter divers ("Ce que vous voulez, mais pas Astro, Millionnaire ou des jeux à 3 euros"). Elle a aussi un ticket loto gagnant de 2,9 Euros.
- 1 femme puis un homme viennent avec un grattage gagnant (5 et 7 euros). L’homme achète avec un paquet de cigarettes et un grattage, la femme que des grattages. La femme reviendra cinq minutes plus tard avec 4 euros de gains et rachète deux grattages.
- Une femme joue 3 grilles Euromillion et en fait remplir 3 en flash (12 euros en tout) et achète 3 jeux à gratter.
- Deux fois une petite fille passe pour retirer les gains de la mère aux jeux à gratter, et les réinvestit dans d’autres jeux. La deuxième petite fille reviendra une deuxième fois avec le ticket gagnant. [Cette pratique doit probablement familiariser les gamins avec le jeu, produisant des futurs joueurs.]
- La plupart des clients jouent à Euro-Million, beaucoup en Flash. Les clients qui ne prennent aucun jeu sont minoritaires (estimation : 1 sur 10).
- En général, la plupart des gens ne grattent pas directement dans la boutique, ceux qui gagnent rejouent lorsqu’ils viennent chercher leurs gains.
- Les gens achètent la plupart du temps les jeux type loto ou Euro-Million le jour-même du tirage. Certains viennent jouer une grille remplie par d’autres.

Discussion avec le gérant :

Les jeux ne rapportent pratiquement rien, 10 centimes par jeu, c’est pour ça qu’il ne veut pas de Rapido. Il n’y a pas de produit phare (parmi jeux, tabac, presse, café) qui fait tout le chiffre d’affaires, tabac et presse servent d’appel, les jeux de grattage donnent un complément. Il jouait autrefois aux courses, initié par son supérieur à la banque, mais il a arrêté, il dit avoir gagné beaucoup d’argent (acheté une moto avec). Il a même travaillé dans un PMU. Sa femme joue toutes les semaines une grille de loto, sans jouer plus quand elle gagne, elle joue des dates anniversaires. Il dit que tous ceux qui viennent ici sont des habitués, même s’ils disent qu’ils ne jouent jamais, beaucoup jouent tous les jours. Certains jouent seulement pour les jours spéciaux. Il y a beaucoup de mineurs qui jouent, une loi en cours va l’interdire, mais elle ne sera probablement pas appliquée car les buralistes ont peur d’être agressés.

L’après-midi, en partant du café des Framboisiers, on se promène un peu dans Lambdaville, il fait beau et bon, le soleil et le ciel bleu rendent le monde d’une extrême beauté. Les seules choses que le soleil laisse moches sont les voitures et les pubs.

On passe au Stade de France, observe les gens qui achètent cigarettes et jeux, moins de clients achètent des jeux par rapport aux Framboisiers, c’est peut-être l’effet café de centre ville. Le patron nous fait passer un entretien avec deux habitués qui viennent ici très régulièrement, se retrouvent, se connaissent, boivent, s’amusent. Certains remplissent une grille de Rapido de temps en temps au comptoir, mais ici le jeu est ultra-marginal (d’après les 2 habitués). Les gens ici paraissent plus sains, équilibrés, non isolés socialement, c’est un plaisir d’entendre des gens comme ça.

Retour, un entretien a été annulé, du coup on se promène un peu, on passe dans Saint-Frin, le quartier le plus dégradé de Lambdaville : une cité avec des blocs rectangulaires en béton, sales et humides, avec au centre des parcs et des petits sentiers. En soi, c’est pas si terrible comme architecture, les trois quarts de l’humanité vivent dans bien pire. Ce qui est dur ici, c’est que ces gens sont parmi les plus pauvres de France, ils se sentent exclus, il y a de la violence, et c’est ça et seulement ça qui rend leur situation vraiment difficile.

Réunion du soir :

Ça dégénère. Avant le repas, M., J. et E. jouent au Rapido. M. a même le réflexe d’emprunter 20 centimes pour jouer. E. perd, M. gagne 1 euro, J. en gagne 6 et en rejoue 1 aussitôt. Après le repas, elle rejouent et gagnent 60 euros, elles sont super-euphoriques, elles crient, tout le monde est debout, rigole. J. avoue "j’avais joué 5 fois, mais j’avais l’impression d’avoir joué 3 seulement, j’avais oublié inconsciemment les fois où j’avais perdu. Et là, je me rends compte que je n’ai qu’une envie : rejouer." [Je rediscuterai avec J. quelques semaines plus tard, elle avouera avoir joué encore plusieurs fois, et perdu à chaque fois. Est-ce ainsi qu’on devient joueur ?]

On l’a mise en garde, c’est comme ça que ça commence souvent. D’autres aujourd’hui ont joué à Euromillion, l’un a acheté un jeu à gratter pour la première fois de sa vie, Jean-Pierre a encore joué au Rapido. S’il continue son étude des PMUs, il faut vraiment qu’il fasse gaffe. Et j’espère que notre travail sur les jeux n’aura pas d’influence néfaste sur le groupe.

Voici les autres faits marquants de la soirée :

- Un binôme part pendant le repas pour une ronde de nuit avec les flics. Le dernier soir, la nuit, c’est une belle preuve d’héroïsme ethnologique.

- D. et P. ont compris peu à peu que tous leurs amis du bar des Framboisiers votent FN, même le patron qui caresse tout le monde sur la tête.

- Tous les retraités sont au "Club des Auvergnats" bien qu’il n’y ait aucun auvergnat parmi eux.

- L’association des retraités a invité le binôme d’enquêtrices à revenir pour les festivités de la "semaine de la retraite", à revenir souvent, à faire un stage de 6 mois, à jouer au Scrabble. Sans doute ils voudraient faire d’elles des membres honoraires.

- E. a pris le premier jour un jeune noir centrafricain pour un alimien. Aujourd’hui, tous les jeunes du centre lui ont demandé si elle a appris à faire la différence. Le noir est désormais surnommé "l’alimien".

- C. parle du mouvement "Ni putes ni chemises"

- Je me suis rendu compte d’à quel point notre attitude aujourd’hui était bizarre : aborder une femme qui joue au loto, en lui demandant comme si de rien n’était "vous jouez souvent ? Vous avez déjà gagné, vous jouez à d’autres jeux, vous jouez pour d’autres ?" Le truc incroyable c’est que les gens répondaient, comme si de rien n’était, sans tilter sur la bizarrerie de nos demandes si précises. Comment auriez-vous réagi ? C’est vrai qu’en adoptant tout à coup les vêtements d’ethnologue, j’ai considéré comme normal le fait que les gens répondent et comprennent mon enquête et sa légitimité. Pourtant, comment aurais-je réagi si en achetant des tomates on m’avait demandé si j’aime aussi les courgettes, si j’en achète souvent, si je fais la cuisine chez moi ou si c’est ma copine, etc...

- J. a demandé au prêtre s’il y avait de l’"inceste" même dans les messes catholiques. Elle voulait dire "encens".

- M. raconte que pendant qu’ils interviewent un couple, les deux interviewés prennent des notes. L’homme note les questions qu’on lui pose, la femme note les réponses de son mari, qu’elle recite plus tard pour expliciter. Qui enquête qui ?

- F., pour expliquer que l’enquête lui a beaucoup appris : "Je me rappelle du vieux qui est sorti en disant "je suis malade, j’ai 40 de fièvre, je ne peux pas rester" et finalement on a réussi à le garder dehors pendant 15 minutes dans le froid et à le faire parler."

- C’est la fin de la réunion, il y a un débat sur le sens de l’ethnologie et le risques de griller son terrain. Solène dit : "J’ai envie d’un verre de coca." Le tirage Euro-Million a eu lieu il y a dix minutes, il y a peut-être parmi nous des millionnaires qui s’ignorent.

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