Une journée de boulot, ou un peu de Tegus


mercredi 29 janvier 2003, par Francesco Colonna Romano

Hola tous

après un bout sans donner de nouvelles, voilà une bonne journée pour reprendre mes mails-co. Comme j’ai beaucoup de retard, et qu’aujourd’hui c’était bien, c’est par là que je vais commencer.

Ce matin, j’ai pris le bus tôt pour descendre dans le centre de Tegus, et j’ai continué à pieds pour aller jusqu’à mon boulot. En fait, il y avait une curieuse inondation juste au bout du pont sur la rivière, 30 cm d’eau venus d’on ne sait où (on est quand même à 5m au dessus du fleuve presque sec), que nous traversons tous en s’accrochant à l’extérieur d’un gentil camion qui passait par là, ce qui nous évite un bon détour.

Arrivée au boulot à l’heure. Mon boulot, que j’ai commencé il y a une semaine, c’est pour une assoce qui s’appelle Casa Allianza (Covenant House aux USA) et qui s’occupe des gamins des rues : on va les chercher dans la rue, on en héberge une bonne centaine (il paraît qu’il y en a 7 a 8000 à Tegus) dans un foyer, et on essaie peu à peu de les réinsérer dans la société. Ce matin, pour la deuxième fois, je suis sorti avec les éducateurs de rue, Ruth et René, qui avaient cette fois une mission précise : retrouver une gamine de 14 ans, qui avait très récemment subi une opération à cause d’une fausse-couche avec complications, et qui hier avait quitté le centre (un des principes, c’est de ne pas garder les enfants contre leur volonté) ; or dans la rue, elle aurait continué à avoir sexe et drogue, ce qui était vraiment dangereux dans son état présent. Donc voilà, il faut la retrouver pour la convaincre à faire gaffe.

Nous commençons par le marché, les éducateurs saluent trois jeunes de 18 ans environ, dont l’un vend des journaux. L’un deux porte autour de la cuisse un bracelet brésilien qu’il a commencé à fabriquer, ça doit être un ancien du centre (cf plus loin). Ils discutent un peu ensemble, rigolent, René en profite pour mettre des gouttes dans les oreilles de l’un d’eux qui a je ne sais quel problème. Les jeunes nous disent qu’il pensent que la fille se trouve vers place de la Merced. Nous y allons.
Sur la route, Ruth me fait remarquer qu’il y a pas mal de soldats en ville, plus que d’hab, sans doute une opération anti-drogue, du coup il y a beaucoup moins de gamins, ils se cachent (en général, les flics ne sont pas spécialement tendres avec eux, même quand ils ne font rien de mal).

Place de la Merced, les éducateurs discutent avec une vieille vendeuse de rue de confiseries, plutôt édentée, mais très souriante, elle raconte ses trucs, mais elle ne sait pas où est la fille. Trois ou quatre gars passent aussi, rigolent et nous saluent, l’un demande à parler à René en aparté. Je regarde une gamine vraiment jeune s’approcher, tendre une liasse de billets à un des jeunes, celui-ci lui donne peut-être un petit paquet, mais je ne suis pas sûr d’avoir bien vu. De toute façon, il ne se cachaient pas, c’était normalement un paiement pour une affaire de drogue, les vieux utilisent les gamins comme coursiers, mais bon, ce n’est pas le boulot des éducateurs. Eux, ils demandent à tous des renseignements sur celle que nous cherchons, parce qu’il faut avoir le plus de sources possibles.

5 min plus tard, près du Parque Central (la grande place), on rencontre d’autres gamins, le plus vieux doit avoir 10 ans, Ruth m’explique que normalement ils fréquentent les décharges où ils cherchent à récupérer et revendre ce qui peut l’être. Aujourd’hui ils ont une petite caisse en carton qui leur sert à faire l’aumône. René me suggère de leur faire quelques tours de magie.
Sur la place, finalement un vendeur nous dit que la fille que nous cherchons est partie avec "le vieux" (dans la rue, les gens ne s’appellent pas par leur nom), un type qui aide aussi les enfants des rues. Ca va, elle est en de bonnes mains.

Juste là, on voit deux filles, la quinzaine, assises sur un muret, on va les voir. Derrière, un clochard pas trop mal en point (il doit avoir 35 ans) crie comme un ivrogne (il n’avait pas l’air ivre pourtant) et insulte les deux filles (et leur mères) en les traitant de tous les noms, tout en s’accompagnant de grands gestes. Les deux filles rigolent, répètent "toi-même" et esquissent un pas de danse. Un éducateur m’explique que le gars s’appelle Charlie, qu’il était étudiant plutôt brillant (il parle toujours très bien l’anglais) qui aurait perdu la tête suite à l’usage de drogues. De toute façon, il s’éloigne en criant. Une des deux filles a comme une petite plaie au niveau du tibia, il paraît qu’elle a raconté à René que c’est un impact de balle (ça, c’est quant même n’importe quoi). Comme je transporte la petite sacoche d’infirmerie, René explique à la fille que je vais la soigner, ce qui est vraiment de sa part une initiative pour me faire participer et connaître par les gamins. Heureusement que c’est pas compliqué, il faut juste laver à l’eau oxygénée et mettre un pansement, parce que je me sentais passablement empaffé, et j’avais vraiment peur de lui faire mal.
L’autre fille, quant à elle, a mal au ventre, mais elle vient probablement de sniffer de la colle, et refuse de donner ce qui reste aux éducateurs. Du coup (à cause des incompatibilités), pas de médicaments pour elle. Nous rentrons finalement au centre.

Voilà, c’était donc ma première vraie sortie dans la rue, et ça a vraiment été une expérience intéressante car c’est comme découvrir un autre monde dans ces deux-trois rues du centre de Tegus où j’étais pourtant passé et repassé plein de fois. Un autre monde où les gens se connaissent, s’observent, s’aident, se font aussi des sâles coups bien sûr, un monde de vieux et jeunes des plus colorés, tous ceux qui traînent dans ces coins. Et ça m’impressionne vraiment la confiance que reçoivent les éducateurs, et la sympathie aussi, tous les connaissent, savent qu’ils sont là pour aider les gens, et eux leur rendent vraiment bien cette affection, ils rigolent avec eux, sont vraiment à l’aise. Vraiment je les admire énormément, j’ai vraiment rarement vu un tel amour et à la fois une telle compréhension des gamins, si ce n’est chez les volontaires au long cours de Mère Thérésa. Je crois qu’ils ont ici un des plus beaux boulots que je connaisse, et ils le méritent bien. Je pense que j’aurai beaucoup de choses à apprendre ici.

De retour au centre, j’ai déjeuné avec une volontaire italienne et une gamine de 12 ans, que j’ai ensuite aidée à tenir sur ses rollers (assez dur, vu leur état) dans la cour. Fait quelques tours de magie à d’autres gamins (ils viennent tout le temps en redemander, même si à force, ils ont dû tous voir à un moment ou un autre) et discuté un peu, et puis je suis rentré tranquillement à la maison, il faisait beau.

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Voilà, ça c’était pour aujourd’hui, il ne reste plus qu’un mois et demi à raconter. Commençons par la vie à Tegus, que j’ai d’abord rapidement découvert lors d’un passage éclair de deux jours lors de mon arrivée en Amérique Centrale, où je suis revenu une bonne semaine après les vacances de Noel au Guate, et où je suis finalement revenu il y a une semaine environ après une ballade sur la côte avec Nadège et François, deux amis parisiens qui passaient par là. Cette fois, je devrais y être pour un bout.

Au premier abord, c’est une ville qui m’a paru clairement moche. Un centre très restreint avec des boutiques occidentales (dont tous les fast-foods), des étalages de rues vendant des copies des derniers CD à la mode et des vêtements occidentaux, pas vraiment d’endroits bien où s’assoir. Une rivière à l’odeur d’égoût avec plein de sopilotes (sorte de vautours noirs). Et surtout, c’est un peu une ville éclatée, avec beaucoup de collines et des petits quartiers résidentiels entre chaque, des grands espaces vides avec des routes sans intérêt, des distances trop grandes pour être couvertes à pied, ou du moins les habitants n’ont jamais essayé, pour un trajet de 30min, on peut vous dire qu’il faut 2h, et on vous conseillera surement de prendre un taxi. Mais le pire, c’est les centres commerciaux : des gros blocs climatisés avec deux étages de boutiques (les fastfoods que j’aime bien, plus beaucoup d’autres chaînes internationales de cafés, de magasins de vêtements), des allées aseptisées, parfois un cinéma (le notre à passé pendant plusieurs semaines James Bond et le Seigneur des Anneaux, chacun dans deux salles, et rien d’autre, sachant que les autres cinémas de la ville doivent passer les mêmes films, vive la diversité culturelle) et rien d’autre. Il y a un de ces trucs tout près de chez nous, un des plus gros, et c’est d’ailleurs le seul endroit accessible à pied pour boire un café, on y a rencontré un jour la prof de sport du lycée français (à 100m de là) qui y a emmené sa classe de cinquième en sortie pendant les heures de sport... Sur une autre avenue, le nombre de ces centres commerciaux dépasse la dizaine, un peu plus petits certes, mais c’est quand même impressionnant. Ca fait plein d’endroits où la classe aisée (si elle n’a pas les moyens de se payer un week-end à Miami) peut venir se promener et passer son temps de loisir.

Bref, les grandes allées pleines de voitures et tout ce commerce, ça m’a pas trop plu au début. Ce n’est que peu à peu que j’ai commencé à connaître et à apprécier, ça va souvent ensemble. D’abord, j’ai appris à circuler en bus, et ça marche plutôt bien. Puis j’ai trouvé quelques coins jolis. Il y a un quartier résidentiel joli avec un parc surplombant le centre et, si on monte plus sur la colline, on traverse des quartiers pauvres où sentiers et escaliers en terre serpentent entre les minuscules maisons, on voit directement chez les gens, qui nous disent bonjour au passage (dommage que ce soient des quartiers où il est recommandé de ne pas traîner, les quartiers pauvres sont souvent les plus colorés et jolis), on passe à côté du gigantesque panneau Coca Cola qui domine la ville et qui me fait rêver de sabotages nocturnes (ça ferait la une des journaux) pour arriver à côté d’une statue géante du Christ (El Picacho) d’où on a une superbe vue sur toute la ville, et où on pourrait bien un jour organiser quelques pique-niques. Il y a 3 jours, j’ai même découvert un petit coin de verdure que l’on pourrait presque appeler un square à 20min à pieds d’ici...

Je me suis donc habitué à Tegus, j’aime bien m’y sentir un peu chez moi, et c’est un peu l’endroit qu’il me fallait pour me poser un peu, avant de reprendre la route. En ça, c’est l’idéal. Il y a une grande maison lumineuse avec des gens vraiment détendus, faciles à vivre, aux rythmes bien déréglés, ce qui me permet en plus de pratiquer tout le karma yoga (ie : vaisselle, cuisine...) dont j’ai envie, car en voyage ça me manquait bien. Et puis tous les matins je prends tranquillement mon bus pour descendre bosser dans le centre, boulot que j’aime bien. En sortant, je n’ai qu’à traverser le pont pour me retrouver dans le plus grand marché de la ville, coloré et agité, où j’en profite pour faire les courses pour un jour ou deux (rien ne dure plus ici). Je rentre à la maison tôt, autant rester relax, il y a des gens pour discuter, sinon j’ai aussi commencé à rédiger mes impressions de l’expérience indienne (ça commence par le bouddhisme) que j’enverrai volontiers à tous ceux qui en font la demande, je me suis remis un peu à la guitare, et fait quelques expériences culinaires : ces trois derniers jours, j’ai appris à faire frijoles et tortillas, donc désormais je peux même faire la cuisine comme les locaux (au fait, j’ai peut-être un peu vite condamné dans mon dernier mail-co la cuisine locale. Elle n’est pas plus variée que je l’annonçais, et au début ça paraît un peu écœurant, mais on s’y fait, je trouve ça assez reposant de manger toujours la même chose, et on finit par trouver ça vraiment bon).

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Où en étais-je ? J’ai dû raconter un peu de trucs généraux sur Tegus. Il est un peu tard, et demain tôt je dois donner aux élèves de 1ère et Tale du lycée francais (qui suivent de l’enseignement par correspondance) un cours sur la dissert (comment faire un plan). Je complèterai dans un autre mail la description de la maison et de la faune locale, celle de mon boulot, ainsi que les expériences de voyage dans le coin.

Entretemps, je vous souhaite plein de bonheur, et j’attends de vos nouvelles (il y en a dont je n’en ai pas depuis longtemps...).

Que les vaya bien

F.

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