Une discussion sur le progrès

"I think it would be a good idea."
Mahatma Gandhi when asked what he thought of Western civilization

"Distrust any enterprise that requires new clothes."
Henry David Thoreau

Ci-dessous un bref échange de mails qui montre à quel point il y a des visions du monde différentes et à quel point elles sont inconciliables, si bien que le dialogue ne sert à rien. Elle montre aussi à quel point il y a parmi les puissants des gens bornés qui pensent faire le bien de l’humanité et ne peuvent pas comprendre qu’il existe d’autres manières de voir le monde. Est-ce juste un problème de générations ? Le texte There is a war donne quelques unes de mes idées sur ce conflit de visions du monde et sur comment le gérer.

Entretemps, je vous laisse vous faire une idée par vous-même : je me suis au début inscrit pour une réunion d’information sur une école, l’Académie des Ingénieurs (Note : tous les noms propres ont été modifiés). Je me renseigne un peu mieux et vois que l’ADI n’est pas faite pour moi, et l’écris brièvement à AN, une responsable del’ADI. Celle-ci me demande quelques explications, je lui réponds un soir, et le lendemain matin je reçois un mail de PN, directeur fondateur de l’ADI, qui me traite de fasciste. Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de notre brève correspondance, que je n’ai pas poursuivie car PN, loin de dialoguer ou argumenter, ne faisait que répéter ses accusations stériles et injustifiées.


At 16:58 14/03/2002, Francesco Colonna-Romano wrote :

Bonjour finalement, une réflexion plus poussée et quelques renseignements que j’ai pu avoir m’ont fait comprendre que l’Académie des Ingénieurs ne m’intéresse pas du tout (pour des raisons idéologiques).
Je vous remercie tout de même pour votre intéressement.
Cordialement

Francesco Colonna-Romano


On Fri, 15 Mar 2002, AN wrote :

en quoi l’ADI ne vous intéresse-t-elle pas du tout ? Quelles sont vos "raisons idéologiques" ? Cela m’intéresserait de savoir. AN


Date : Wed, 20 Mar 2002 22:14:18
From : Francesco Colonna-Romano
To : AN
Subject : Re : Académie des Ingénieurs

c’est assez simple. En fait je m’étais dit intéressé à une réunion d’info car dans ADI, il y a un mot en commun avec "Ingénieurs Sans Limites", dont j’ignore par ailleurs les actions effectives. Je m’étais dit que l’on pourrait apprendre à l’ADI quelque chose d’utile comme construire une pompe à eau, un pont, ou acquérir quelques compétences en agronomie, en tout cas quelque chose susceptible d’aider des gens sur le terrain. Ceci explique le premier malentendu : je ne suis pas intéressé par le management, le marketing et la gestion du personnel.

Je pourrais aussi développer longuement les "raisons idéologiques" plus profondes. Je n’aime pas une société fondée sur la consommation, la croissance et le travail. Je crois que les gens devraient consommer moins, et du coup travailler moins pour se consacrer à des réalisations plus importantes. Je trouve dommage que l’on accepte de perdre 35h par semaine (voire beaucoup plus pour les cadres) pour un travail qui n’a aucun intérêt, si ce n’est le salaire perçu à la fin du mois. Si tout le monde essayait de répondre vraiment à la question "en quoi ce que je fais de mon temps est utile ?", je crois que beaucoup d’entreprises s’effondreraient.

Je vous donne un exemple que je trouve instructif : "les français consacrent en moyenne 4h par jour à leur voiture (entre temps passé dedans pour se déplacer, et temps passé à travailler pour payer voiture et essence). Or ils parcourent en moyenne 28 km par jour (y compris la distance parcourue pour se rendre en vacances à l’autre bout de la France). Distance divisée par Temps mobilisé pour la parcourir, on trouve 7km/h. Ca veut dire que si tous les français renonçaient à leur voiture et se déplaçaient uniquement à vélo, ça leur ferait gagner énormément de temps, et ils iraient plus vite….

Voilà. J’espère que la vous comprenez mieux mon point de vue : je crois que la société se porterait mieux si on renonçait aux grandes entreprises pour revenir à l’artisanat et l’autoproduction, bien plus épanouissants pour les hommes, et moins destructeurs pour la planète. Le peu que je sais sur l’ADI me porte à penser que ce n’est pas une vision du monde compatible avec ce que vous enseignez. Tant pis. Je souhaite bien du plasir à ceux qui s’engagent là-dedans, mais ce n’est pas pour moi.

Je vous remercie pour votre patience, et je suis prêt à repondre à d’autres questions.

Cordialement

Francesco Colonna Romano


Date : Thu, 21 Mar 2002 10:35:17
From : PN
To : Francesco Colonna Romano
Cc : AN
Subject : puisque vous engagez le débat

bonjour, je m’appelle PN, j’ai créé en 1985 l’Académie et la dirige, et j’ai créé en 1981 Ingénieurs Sans Limites, tout en étant à l’epoque et longtemps administrateur d’Acte contre la Faim.. Ce qui est frappant, c’est que la où aujourd’hui, il n’y a pas de voitures, de l’artisanat, du temps entierement libre, et tout ce que vous decrivez comme un ideal de vie, il y a la faim omnipresente, l’exploitation des femmes, qui font à pied (et pas à velo, car il n’y a pas de route) des kms pour trouver des sources d’energie (car il n’y en a pas de disponible), ici du bois de chauffe,des enfants malades de pandemies,une terrible exploitation des pauvres, une extravagante richesse des riches, le regne de la kalachnikov, des enfants-soldats, de l’ignorance, des dictateurs…allez voir cela de vos yeux en adhérant a isf. Le capitalisme a-t-il créé ces milliards de pauvres et ces millions de misérables ? Avant le capitalisme, c’était aussi cette misere l’Europe, et les nations riches, qui n’étaient pas capitalistes, la Chine des Ming, par exemple, n’étaient pas responsables de notre pauvreté européenne, bien que l’exploitation humaine chinoise fût à grande échelle.Et nos sociétés européennes étaient aussi cruelles socialement et humainement que le sont les sociétés pauvres de notre planète aujourd’hui. L’égoisme, c’est tout de meme ne regarder que ce que cela coute ou rapporte immediatement à soi. Et si travailler dans une entreprise apportait plus en effet aux autres qu’à soi ? Ces autres sont-ils d’infames retraités US qui ont travaillé toute leur vie, ont épargné et en attendent une retraite (cela s’appelle les fonds de pension), ce qui revient à dire que ceux qui travaillent aujourd’hui donnent à ceux qui ont travaillé hier ? Ces autres sont-ils les affreux consommateurs, et qu’il vaudrait mieux leur imposer des listes de restriction que des choix d’achat (des tickets de rationnement comme pendant les disettes), voire les ré-eduquer comme au Cambodge au temps de l’Ankhar ? Pour avoir vu l’agrarisme de la révolution culturelle, et posé quelques questions (êtes-vous jamais allé en Chine ?), on peut s’interroger sur votre position. Celle-ci résonne comme l’idéologie des fascistes americains, qui jettent des bombes a Oklahoma city, haissent tout ensemble la société de consommation et la maison blanche. Ce fut la position, dans une autre veine, des fascismes agrairiens européens, exaltant les valeurs que vous dites, et je vous renvoie aux manuels du national-socialisme : ni fordisme ni bolchevisme, Sans rappeler, cette autre dimension "économiste" du racisme, dont je me garde d’imaginer qu’elle puisse être sous entendue par vous… Maintenant, qu’il faille vigoureusement et toujours dénoncer injustices, proner et etablir la solidarité, changer les règles du jeu, qui sont insupportables : oui. On peut le dire et le faire sans véhiculer (inconsciemment)les concepts qui ont fait beaucoup de mal à beaucoup de gens. PM


Date : Mon, 25 Mar 2002 00:45:17
From : Francesco Colonna Romano
To : PN
Cc : AN
Subject : Re : puisque vous engagez le débat

Bonjour

je vous remercie d’avoir pris à coeur mes arguments et répondu directement et si rapidement à mon mail. D’ailleurs vos attaques si dures m’ont fait un certain effet, car si je crois profondément à mes idées, je suis conscient de la maladresse qu’a parfois mon argumentation (due au fait qu’il n’est pas aisé de résumer beaucoup d’idées en quelques mots). J’ai essayé de voir en quoi ce que j’avais écrit pouvait "résonner comme l’idéologie des fascistes americains, qui jettent des bombes a Oklahoma city, haissent tout ensemble la société de consommation et la maison blanche". Je me suis relu, et j’ai fait lire mon premier mail à plusieurs personnes, et je suis désolé, mais ça se tient : il n’y a rien à changer.

Je vais toutefois reprendre vos arguments un par un pour vous montrer en quoi on peut tout à fait les critiquer :

1- Je n’aurais jamais cru que l’ADI et ISL étaient dus à une même personne. Je ne connais rien sur ISL (à part une sympathie spontanée), mais aujourd’hui j’ai été donner un coup d’oeil au site web de l’ADI, ce qui m’a confirmé dans mon intuition : l’ADI ne se présente pas comme ayant des visées humanitaires et pour le progrès du monde. Il semble s’adresser plus à ceux qui recherchent le pouvoir (et peut-être l’argent), et c’est l’image qu’ont de vous tous ceux à qui j’ai eu occasion de demander un avis, et ce ne sont pas tous des idéalistes intransigeants (il y avait un corpsard, un polytechnicien, et d’autres normaliens). Que vous puissiez penser que l’ordre du monde et le progrès coïncident avec le développement du système capitaliste (qui est le meilleur puisque tous les peuples nous envient désormais notre mode de vie…) ne m’étonne pas. Malheureusement, je crains que ce soit un conditionnement générationnel : comme nos grands-parents ont du mal à se faire à un monde qui ne correspond plus aux valeurs de leur époque (ils ne comprennent pas les nouvelles technologies, ils ne comprennent pas le chômage, ou nos problèmes existentiels), la génération qui a grandi après la guerre (qui est celle de mon père et probablement la vôtre) ne peut pas comprendre que leur vision du progrès doit être remise en question, idée qui paraît pourtant évidente à tous les jeunes avec qui j’ai occasion de parler.

Je ne suis pas en train d’affirmer que ceux qui propagent le "capitalisme" sont des pourris, je soutiens juste qu’ils ne se rendent pas compte de ses limites et ne sont plus capables de le remettre en question. Vos intentions en créant l’ADI sont sûrement aussi nobles que celles que vous aviez en fondant ISL, mais je réaffirme mes doutes quant à son utilité pour le bien de l’humanité.

2- Le début de votre mail est tout à fait convainquant, mais il ne contredit pas du tout mon point de vue. Je n’ai jamais dit que avant ou ailleurs c’était mieux. Ce serait très réducteur de dire que je prétends rejeter en bloc le "progrès". Par contre, ce n’est pas parce que les limites entre le "progrès positif" et celui néfaste sont floues et variables d’un individu à l’autre qu’il faut tout accepter (tout comme il ne faut pas tout refuser). Et je crois que c’est là ce que vous refusez de voir. Personne ne peut nier les bienfaits de la science : elle nous a libéré de l’emprise de l’Eglise du Moyen Age, de beaucoup de précarité et insécurité. C’est bien de ne plus avoir de famines en France, de pouvoir dépasser 30 ans d’espérance de vie, d’éduquer les gens. Ce progrès extérieur a permis un progrès intérieur qui est le Vrai Progrès.

Par contre, cette vision du monde (scintifico-économico-rationaliste) a aussi des défauts. Premièrement, elle s’est imposée comme seul modèle/religion, et c’est elle qui aveugle les gens à la place de l’ancienne religion. Ceci est particulièrement grave dans la mesure où elle est impuissante à donner un sens aux choses (elle manque de transcendance, et nous fait oublier qu’il y a de vraies questions). Du coup, on entend souvent que ces pauvres qui meurent de faim (j’en ai connu en Thailande et en Bolivie) sont plus heureux et souriants que le français moyen.

D’autre part (vous retrouverez ces idées chez Ivan Illich), trop de technique devient contreproductive : le travail devient une fin en soi, et le travail engendre le travail. Il y a par exemple deux façons d’être en bonne santé : avoir une bonne hygiène de vie, ou alors faire appel à de la médecine coûteuse. Bien sûr, la médecine a donné des progrès indéniables, mais je rappelle qu’une très grande partie (75% ?) de nos maladies sont liées simplement à notre mauvaise hygiène de vie, et aussi que ce n’est peut-être pas souhaitable de sacrifier des années où l’on peut avoir une vraie qualité de vie pour payer les soins qui nous ferons gagner 5 ans de vie dépendante beaucoup plus tard. De même, plus les transports sont rapides, plus en fait on aura besoin d’eux et plus le temps passé dans les transports s’accroît.

Bref, le progrès c’est bien, mais ce n’est pas une raison pour tout accepter sans regarder dans le détail.

3- Par ailleurs, il est une idée qui prouve que votre vision ne convient pas : c’est qu’elle n’est pas généralisable. Ce n’est pas dur de voir que si tous les humains avaient notre mode de vie, les ressources de la planète seraient vite épuisées. Bien sûr, on peut se dire qu’en continuant comme ça, on finira par trouver des technologies permettant de donner à toute la planète un niveau de consommation bien supérieur au nôtre actuellement.. Pouvez-vous en être sûr ? Moi j’ai plutôt l’impression que la tendance actuelle c’est d’accroître les inégalités, si bien que les pauvres convoitent de plus en plus la consommation des riches, non pas parce qu’elle leur est nécessaire, mais parce qu’il ont envie de se sentir riches eux aussi. On peut certes comme vous dites continuer à augmenter la production, pour que les autres en aient des miettes, et dire que c’est déjà bien. Mon point de vue c’est qu’il vaut mieux donner l’exemple, et montrer que nous-mêmes n’avons pas besoin de tout ce que nous avons, et songer à faire de l’aide aux autres une priorité et non un produit annexe de notre activité qui vise à notre profit avant tout.

4- D’autre part, contrairement à ce que vous affirmez, je suis conscient de l’état de choses, et ne prétend pas qu’une révolution soit possible, et encore moins par la violence. Il y a malheureusement tant de gens que la société a coincés, rendus dépendants (drogués ?) par rapport à deux choses : d’une part un train de vie (et donc l’argent) si bien qu’un travailleur avec une famille et une maison à payer ne peut pas concevoir de changer sa situation, son salaire est une question de survie. Mais ce que je trouve encore plus grave, c’est que les gens sont drogués au travail pour le travail : si on le leur enlève, ils ne savent plus quoi faire de leur temps, ils s’ennuient. Le week-end et les vacances ne servent plus qu’à se reposer et se remettre en état, mais il ne faut surtout pas qu’elles durent trop longtemps, sinon on risquerait de se rendre trop compte du vide de son existence.

Une fois fait le constat de la situation, on est forcé d’admettre qu’il serait inhumain de sevrer brutalement ces gens-là : combien de familles éclateraient, combien de suicides y aurait-il ? D’où votre remarque judicieuse : il faut bien des gens pour leur donner du travail, il faut bien des gens pour gérer les entreprises. Je suis d’accord avec vous, la révolution ne se fait pas brutalement ni avec les "bombes", car en fait très peu en voudraient, juste les rares non-intoxiqués à qui pourtant elle aurait peu à apporter. Rassurez-vous, je crois qu’il y aura toujours suffisamment (trop ?) de gens (eux-mêmes intoxiqués) pour s’occuper de fournir des soins palliatifs et garantir un mort douce à tous nos drogués. Je tiens donc pour infondée votre accusation d’égoïsme parce que je sens que ma place n’est pas dans ce système. Je trouve qu’il est aussi important qu’il y ait des gens (dont j’aimerais faire partie) qui décident de montrer la bonne voie, c’est-à-dire expliquer aux hommes qu’ils sont infiniment plus que plombier, secrétaire ou ingénieur, et que le travail n’est qu’un moyen et sûrement pas une fin dans leur vie.

Là j’en arrive à une idée que vous ne partagerez pas : c’est bien de s’occuper des malades pour ne pas les faire souffrir, mais il ne faut pas oublier que le but visé c’est la guérison, choses que nos médecins-chefs d’entreprise semblent ignorer. Ils se croient des bienfaiteurs parce qu’ils donnent aux gens leur drogue favorite, bien dosée, pendant toute leur vie. Et puis, ils font de tout pour intoxiquer ceux qui refusent ce système, comme ces indiens que l’on a vaincus par l’alcool, ou les campagnes publicitaires actuelles pour susciter le besoin sur ceux qui n’en ont pas (en commençant bien sûr par les plus influençables, les enfants ou ceux qui sont moins instruits).

Ainsi le mal, la dépendance sont devenus l’état normal des choses, et les malades font de tout pour propager leur maladie afin de ne pas avoir à supporter la vue des êtres sains, dont ils sont jaloux.

Voilà, avec tout ça vous avez aussi mes idées quant à la cure : il faut continuer à administrer du travail aux gens, mais en leur montrant sans cesse qu’il y a autre chose. Essayer de leur expliquer la richesse qu’ils ont en eux, et pas de les faire travailler et consommer encore plus en profitant de leur faiblesse. Je crois qu’en donnant l’exemple, on peut donner à nos proches l’envie de guérir eux aussi, et tout ceci pourrait se propager. Qui sait, c’est un beau rêve….

J’en arrive maintenant à la conclusion de mon long mail. Je n’espérais pas ici vous faire changer d’idée, je ne me fais pas d’illusions. Je voulais juste vous montrer qu’ils existe des critiques du système bien plus fines et raisonnées (tout en restant catégoriques) que ce que vous pouvez penser. Je vous le répète, ces idées sont dans l’air du temps, et elles feront sans doute des adeptes quand les gens verront qu’ils peuvent immédiatement les appliquer à eux-mêmes, pour améliorer leur vie, sans nuire à personne. Entretemps, ne craignez rien, je hais le fascisme et la violence autant que vous, et je n’irai sûrement pas faire du mal à des innocents ni vous empêcher de faire votre travail.

Je me permettrais cependant pour finir un unique conseil, en revenant à notre sujet initial : si vraiment vous pensez que l’ADI vise avant tout le bien-être de l’humanité, essayez d’expliquer pourquoi sur le site-web et les brochures. Sans doute que de cette manière vous attirerez plus de gens qui partagent cette noble cause…..

Cordialement

Francesco Colonna Romano


Date : Tue, 26 Mar 2002 10:10:02
From : PN
To : Francesco Colonna Romano
Cc : AN
Subject : de PN

bonjour,

je reçois votre mail à la chartreuse d’Ittingen. Si, en effet, je voyais le monde comme vous le décrivez, je ne serais pas intéressé par l’ADI. Vous soulevez des questions qui ont été très largement débattues et commentées dans la tradition philosophique occidentale. L’expression que vous leur donnez serait enrichie si vous les mettiez en débat avec ce que cette tradition nous a transmis. Les ruptures générationnelles sont comblées par les livres. Si vous vous rendez à Bebelplatz à Berlin, vous y trouverez un monument à toutes les ruptures générationnelles : une pièce-bibliothèque blanche aux rayonnages totalement vides. Ce monument commémore l’autodafé organisé par Goebbels pour tous les étudiants d’Allemagne. Cet autodafé symbolisa la rupture générationnelle entre des adultes d’un prétendu vieux monde aux valeurs dépassées et la jeunesse, représentant l’homme nouveau, aux conceptions radicalement nouvelles : il fallait brûler des livres désormais aussi inutiles que la transmission pour bâtir les forces nouvelles à l’oeuvre. Cette jeunesse radicale était visualisée par celle des chefs nazis au sommet, dont l’âge moyen dépassait exceptionnellement 35 ans… Si vous deviez garder dans votre bibliothèque des textes pour mettre dans la perspective de la tradition les idées que développez dans votre mail, ne brûlez pas les oeuvres complètes de Spinoza, pour débattre de votre problématique centrale concernant le rapport au sens et au spirituel ; ne jettez pas au feu les Pensées de Pascal, pour interroger le fait de savoir si vous n’êtes pas déjà "embarqué" ; et relisez, avant de le livrer aux flammes "Surveiller et punir" de Michel Foucault pour questionner votre métaphore clinique et médicale. Un dernier mot : la colère comme la peur sont des mauvaises fées. A+ PN

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