Un peu de musique, une sirène d’alarme, une illumination dans les toilettes du Quick


vendredi 25 juin 2004, par Francesco Colonna Romano

Mardi après-midi,

tranquille, ma chambre, les rideaux tirés, le soleil dehors...

tiens, je viens de me souvenir que j’ai commencé exactement comme ça mon dernier mail-co d’il y a deux semaines, dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’a pas suscité beaucoup de réactions. On va tenter autre chose :

Mercredi il y a deux semaines, 8h20, réveillé par la lumière je comate dans mon lit. J’ai l’impression d’entendre un coup dans le couloir, j’ai l’impression que ce coup est sur toutes les portes, mais comme c’est le silence juste après, je ne bouge pas. Une ou deux minutes plus tard, j’entends frapper deux coups à ma porte, je vais voir, encore en pijama et dans le paté, ma voisine aussi a ouvert la porte, et je vois au bout du couloir une autre pensionnaire qui finit de frapper à toutes les portes. C’est là que j’entends une sorte de son strident, de sifflement continu, et on m’explique que c’est la sirène d’alarme-incendie, et il faut sortir. Bon. Je rentre chez moi, me change en vitesse mais pas trop, récupère un bouquin et des pièces, on ne sait jamais, des fois qu’il faille attendre. En descendant il y a quatre agents de service qui expliquent que la sirène était en train de sonner depuis cinq minutes... Ehm, on ne l’entendait pas depuis la chambre, alors que les murs ne sont pas réputés pour leur épaisseur, alors qu’on entend bien mieux les travaux sur le boulevard, ou même le téléphone de couloir... Un agent explique que pourtant il a placé des sirènes partout, et qu’on entend certaines mieux que d’autres, mais que bon, ça ne devrait pas poser de problèmes. En plus, en cas de vrai incendie, il parait que les pompiers frappent ou ouvrent toutes les chambres, donc on n’a rien à craindre, soyons rassurés... Ehm... On se retrouve à discuter de ça dans le couloir avec mes deux voisins et la fille qui a donné l’alerte. Tiens, c’est bizarre qu’on ne soit que 4 dans tout l’internat à être sortis... Ca je sais pas ce que ça veut dire, je sais pas...

Une semaine environ plus tard, un amphi de médecine à l’hopital Saint-Antoine, cours de sémiologie psychiatrique, sur un grand écran le prof projette l’entretien réalisé avec une patiente. Femme, dans les 65 ans, l’air gentil et tout à fait normal, parlant comme vous et moi, qui explique qu’il y a quelques années elle a commencé a entendre les voix de quelques cousins éloignés morts bien auparavant. Elle a divorcé il y a cinq ans parce que son mari se droguait, elle ne l’avait jamais vu faire, n’avait jamais senti d’odeurs particulières, mais il avait un comportement bizarre, il DORMAIT l’après-midi, après avoir pris ses cachets. Elle explique aussi qu’il y a des dealeurs toujours en face de chez elle, qu’elle a déjà prévenu plusieurs fois la police mais que celle-ci ne faisait rien. Ces dealeurs savaient tout ce qu’elle faisait, la surveillaient jusque dans ses pensées et essaient de l’influencer, elle ne peut rien leur cacher, elle n’a plus de vie privée, et c’est dur à supporter même pour elle qui est solide moralement. Mais ces gens-là insistent, il lui parlent la nuit, font des bruits d’avion qui atterrit dans l’appart à côté au point que certains voisins ont dû déménager (c’est la qu’on découvre qu’elle habite à deux numéros de chez N. !!!), elle sent tout le temps dans sa salle de bain l’"odeur nauséabonde du cannabis" si bien qu’elle a commencé à verser de l’huile bouillante dans les tuyauteries. Elle admet que le médicament du psy lui permet de mieux dormir, mais elle répète que la seule solution c’est que la police arrête tous les dealeurs du quartier, et elle espère que le psy montrera le film de son entretien au commissariat pour témoigner...

L’histoire dure presque une heure, et c’est assez impressionnant, un récit parfaitement cohérent, par moments on a presque envie de croire, la femme parait si sincère et convaincue, et pourtant il faut admettre que tout ce qu’elle raconte est produit par son esprit. Hallucinations sonores, tactiles, olfactives, sensation d’être contrôlée de l’intérieur, construction de tout un système pour relier ses observations, et ce système devient à peu près cohérent, donc il parait de plus en plus vrai. C’est une "maladie" connue, sans doute la même que celle du gourou du sud-est de la France qui toutes les nuits se battait contre le lémuriens. La même peut-être que Jeanne d’Arc qui entend les voix qui lui disent de virer les anglais. Du coup, il y aurait une troisième voie lorsqu’on ne peux croire ni à un récit invraisemblable ni à la mauvaise foi : la folie. Ceci résout mes questions à propos d’un bouquin sur Uri Geller, ultracélèbre dans les années ’70, spécialisé en phénomènes paranormaux (en fait, il serait plutôt magicien, même s’il ne l’a jamais avoué et il a trompé des milliers de gens). Le rédacteur du bouquin, physicien normalement sérieux, explique que les pouvoirs de Uri viendraient d’extraterrestres en orbite autour de la terre qui l’utilisent pour sauver le monde avec ses super-pouvoirs (réparer et déplacer des montres, tordre des clefs et des petites cuillères, mêmes les votres pendant que vous le regardez à la télé, deviner des nombres pensés par des gens, des trucs de magiciens quoi). Bien sûr, le rédacteur a vu lui-même ces ovnis une quinzaine de fois et communique avec eux grâce à des messages qu’ils enregistrent sur son magnétophone éteint et qui s’effacent aussitôt. Et la CIA et les services secrets israëliens se mêlent de tout ça parce que bien sûr ils sont au courant de ces histoires d’extraterrestres... Bref, c’est étonnamment semblable, et ça explique comment en toute bonne foi on peut vous raconter des histoires hallucinantes dont on prétend avoir des preuves. Ceci explique un certain nombre de prétendus messies, mais ça pose aussi des problèmes sérieux, qui est celui de savoir où s’arrête la folie. Question un peu bateau certes, mais néanmoins angoissante : comment prouver que toute perception heureuse, de sens, d’unité ne se ramène pas à quelques mécanismes psy ? Comment garder une vision du monde positive, la liberté humaine, le sens des choses, si l’on accepte en même temps le support biochimique de toutes ces perceptions ? Et Dieu, les miracles, la magie du monde ?

Bref, rien de très nouveau, mais c’est important de se remettre en mémoire ces trucs-là de temps en temps, car il faut sans cesse retrouver une réponse si on ne veut pas s’effondrer dans un vide métaphysique opprimant. ;-)

Dans la série plus joyeuse, il y a le gala de Polytechnique, où nous étions invités pour présenter notre spectacle de magie. C’est normalement une des plus grandes fêtes étudiantes de France, des grands concerts, des spectacles, plein de bars à thème, des grus avec des ascenseurs qui montent en continu des gens qui veulent sauter à l’elastique (c’est presque tentant, mais il vaut mieux attendre un endroit plus joli, en tout cas les gens apprécient, il y a bien une heure de queue, pendant toute la nuit). Tout ça pour la modique (ehm) somme de 25 euros... Curieux, pendant qu’on fait notre spectacle, vers 22h, en tout début de soirée donc, il y a déjà une amie d’un des jongleurs qui a trop bu, elle est affalée dans les toilettes, sérieusement malade. Un gars de la sécurité part chercher des secours, pendant ce temps arrivent deux amies de la fille qui demandent où elle est, et au lieu de se précipiter à son secours commencent à me raconter je ne sais pas quoi sur d’autres amis. L’alcool est quelquechose de curieux...

Ce qui était vraiment bien dans la soirée, c’était la musique. Le dj qui mixe au petit matin, bien aimé le concert de la Grande Sophie, ambiance un peu bon enfant, mais les gens sur scène ont l’air vraiment contents. Avec le moment marrant où la petite star explique que tout le monde aime se sentir aimé, et elle tend le micro à un spectateur tout devant de la scène en lui demandant de lui dire "je t’aime". Le type se tait, la star persévère et propose de lui donner une deuxième chance, le type se tait encore... Ehm, ça ne marche pas à tous les coups, mais tout reprend, la chanteuse raconte un autre échec, et puis globalement elle a vraiment le soutien du public. Pour se rassurer d’ailleurs, à la fin du spectacle elle se fera porter par lui, c’est marrant ces stars humaines.

Et puis il y a le bar "Erotix", annoncé par toutes les plaquettes qui expliquent qu’il est réservé "à tous ceux qui savent à quel point le nu est beau". Ehm, je ne savais pas qu’il y avait autant d’esthètes en soirée étudiante. Bon, en fait c’est un bar comme tous les autres, avec une déco à base de draps rouges et les cocktails usuels rebaptisés avec des noms plus évocateurs. Il y a juste 3 strip-tease organisés dans la soirée. A cette heure-là, le bar est rempli, les gens essaient de grimper sur les murs, sur les barrières, il y a aussi beaucoup de filles venues voir par curiosité, mais elle ont l’air d’être condamnées à la périphérie car les mecs se bousculent autour de l’estrade. En fait, la plupart des gens ne doivent pas voir grand chose, juste la tête de la demoiselle, et le bras quand elle le lève pour montrer ce qu’elle vient d’enlever. On devine aussi qu’elle a fait venir sur l’estrade un gars du public pour que tous les autres s’identifient à lui, et échauffer encore l’ambiance. Bien sûr, plusieurs ont pensé à sortir leur appareil photo numérique (c’est fou, je n’en avais jamais vus en soirées, et ce soir il y en avait partout, ici, mais aux concerts aussi, c’est vraiment un boom des derniers mois), qu’ils portent à bout de bras espérant voir quelquechose de plus, mais bon, ça ne va pas très loin. Si les gens étaient fans de ça, ils pourraient facilement trouver mieux. Pourquoi alors ? Pourquoi aussi le défilé de lingerie qui a paraît-il rassemblé une foule impressionnante dans le plus grand hall de la fête ? Peut-être est-ce justement parce que les gens ne sont pas habitués à ça, alors on se dit que l’espace d’un soir, on va satisfaire leur curiosité, leur présenter un petit regard sur les lieux de perdition qu’ils ne fréquenteront pas de sitôt (enfin, là je m’avance, ce serait peut-être surprenant d’avoir les statistiques d’accès des boîtes à striptease). C’est marrant ce côté fausse transgresion en soirée bon enfant, que sont en général les soirées étudiantes...

... ... ... ... ...

Ehm... Ce mail-co date déjà de trois semaines, et je ne l’ai jamais terminé. Il serait temps il est vrai...

On va passer vite sur plein de choses que j’avais notées à l’époque, sur la pub Leclerc intagable qui récupère le mouvement antipub en le détournant : des fausses pubs avec des faux tags signés Leclerc qui disent c’est trop cher, baissez les prix, avec en prime des faux tags d’arbres, de fleurs, etc. C’est dégoûtant. Il y avait ensuite des ballades dans Paris, c’est fou le nombre de fêtes de quartier qu’il y a en ce moment dans Paris, comme un air de fête, de vacance, et ça vaut le coup de se promener. Pas de remarques sur le GFC ("Gandhi Fried Chicken") dans le quartier indien, un mini-fastfood indien vendant des samosas et autres à la place des hamburgers, dont le propriétaire à un goût douteux pour les parodies, même si on peut conjecturer que Gandhi c’est son vrai nom. Et pas non plus sur mon mémoire de socio sur les bars-PMU, disponible sur simple demande, il y a des trucs marrants dedans en principe.

Par contre, j’avais envie de parler de la fête de la musique, parce que c’est vraiment une fête que j’aime bien, peut-être la seule vraie fête nationale (avec le 14 juillet ?) qui n’ait pas dégénéré en fête commerciale. Il parait qu’à Lyon il y a une fête des Lumières le 8 décembre, où tout le monde met des bougies et petites lumières à ses fenêtres et va se promener dans la rue, mais malheureusement ça ne s’est pas encore propagé. Bon, ici c’est la fête de la musique, et pour ceux qui ne sont pas à Paris, qu’ils sachent qu’ici il y a une quarantaine au moins de concerts par arrondissement, des milliers de gens dans la rue. Et j’aime vraiment bien l’état d’esprit, tout le monde a l’air content, tout le monde se ballade, des bars on sortis des gros hauts-parleurs avec de la techno dans la rue, et il y en a même un qui a sorti un canon a flocons de mousse. Mon truc préféré, j’y passe tous les ans, c’est sur le côté nord de la place des Vosges, il y a toujours des vieux qui chantent de vieilles chansons, autrefois à l’accordéon, cette fois un vieux accompagné à la guitare. On sent le chanteur tendu qui chante en tremblant "Que reste-t-il de nos amours ?", tout le public les larmes aux yeux, que ce soient les vieux majoritaires ou les quelques plus jeunes, et les gamins qui dansent. C’est extrêmement émouvant, et vraiment je sens une sympathie pour les vieux, je me sens bien parmi eux, c’est marrant.

Mais il y en a pour tous les goûts, il y a un groupe qui ressemble fortement à un groupe andin, par ses instruments à vent et par ses morceaux, mais ici ils sont déguisés en indiens peaux-rouges, avec le grand chef à la coiffe de plumes qui joue de la flute de pan et s’occupe de la table de mixage, il y a une chanteuse chrétienne qui chante de la variété religieuse (genre "Jésus va vous sauver") qui me fait penser aux églises réformées latino-américaines, des chorales qui chantent distribuent des papiers pour faire chanter le public ("J’ai encore rêvé d’elle"), un peu de musique électronique dans la cour du palais royal. Ce mélange réussit à certains, comme la fille lambda dans la queue des toilettes du Quick place de l’hotel de ville qui explique à sa copine "Je crois que je me suis rendu compte que c’est moi qui fait entièrement mon bonheur ou mon malheur." Ouais, et vous ?

Bref, c’est une chouette soirée, dont le seul regret est qu’elle finit trop tôt, vers 1h du mat les rues sont quasi-désertes, quelques vieux djambés sous le pont Saint-Michel, une longue queue de gens qui essaient d’entrer au Rex Club, et un petit groupe des jeunes qui seul, à deux heures du mat, boulevard Saint-Michel, sous un pas de porte et la pluie intermittente chante Hallelujah...

Ouais, finalement, rien à rajouter à cet instant. Et à ce mail ? Oui, que j’aimerais bien revoir ou au moins avoir des nouvelles de ceux dont je n’ai de nouvelles depuis longtemps, ceux qui ont bizarrement disparu un soir, ceux qui... Tous. Je reste sur Paris jusqu’à mi-juillet. Après, ça risque d’être plus dur...

Sai Ram

F.

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