Un mail de T., ou "Tout le Monde Est-Il Une Prière A La Même Etoile ?"


samedi 28 septembre 2002, par Francesco Colonna Romano

Hola tout le monde

puisque je suis en ce moment tranquillement à Cochin, et qu’il fait chaud dehors, je profite de l’occasion pour répondre à un mail de T. avec qui je discutais beaucoup dernièrement, qui pourrait en intéresser d’autres aussi.

Voila donc le mail de T.

Quelques réflexions brutes sur tes derniers mails. Je suis heureux que tu apprennes des choses, que tu trouves des solutions, que tu te sentes bien. Seulement je sens une espèce d’adhésion a priori, un manque peut-être de recul critique. Evidemment, je ne suis pas là-bas avec toi pour voir comment ça se passe ; et rassure-toi, je ne joue pas -certainement pas- l’occidental effarouché et conditionné. Je n’ai accès qu’au peu qui transparaît à travers tes mails, forcément déformé.

Le trip de la méditation, assis sans bouger pendant 1h30 (et plus), en ne me concentrant que sur une chose (en général la musique, mais c’est exactement la même chose qu’avec un objet), me taire pendant des jours, parce que peu de choses valent la peine d’être prononcées, refuser de vouloir changer le monde parce qu’il vaut mieux se concentrer sur soi, et que si on est meilleur alors le monde est meilleur (jusqu’à penser que c’est la seule façon de l’améliorer), etc ; tout ça, je l’ai fait à 15 ans, et je l’ai traîné longtemps avec moi. Je ne le renie pas, ça m’a apporté beaucoup. Mais j’ai évolué, et j’ai dépassé ces TRUCS, qui ne sont finalement que des expédients faciles. Ils ne constituent pas une solution, une réponse définitives. Ils ne permettent pas de VIVRE.

Une amie à moi est partie un mois en Thaïlande cet été ; elle est toujours restée très proche des "locaux" et a fréquenté un moine bouddhiste un certain temps. Elle m’a parlé de leur façon de vivre, de leur mentalité, de ce moine toujours souriant, tout entier à la contemplation. Ces gens qui cherchent toujours le bon côté des choses, quoiqu’il arrive, qui vivent SAINEMENT, etc. Mais il y a un manque et un obstacle, qu’eux mêmes sentent bien : l’action et la croyance (ou religion, ou tradition...). Ils n’agissent pas et restent prisonniers des traditions : ils n’avancent pas.

Je suis tout à fait conscient de la sagesse qu’ils ont à nous apporter ; et il est certain que je prendrai un jour le temps d’aller m’y instruire. Ton voyage est important, je ne le remets pas du tout en question. Mais le paradis n’existe pas. Il est absurde de vouloir séparer l’esprit du corps ; il est tout aussi absurde de vouloir dissocier contemplation (et méditation ; toute deux participent d’un état plus général que je ne sais pas nommer) et action.

Tu pourras m’objecter que je suis un ambitieux, qu’il est dans ma nature de raisonner ainsi, mais que d’autres (dont toi peut-être) sont différents. Evidemment on ne discute pas des points de vue. Mais je crois -sans pouvoir donner d’argument- que mon expérience a une portée plus large que ma simple personne.

Je garde l’idée qu’une vie dynamique (c’est le mouvement qui importe) est de loin "meilleure" qu’une vie statique (faite de buts, d’ÉTATS à atteindre), et que les deux descriptions ne sont pas équivalentes.

Voilà. Je sais que ce mail ne portera pas atteinte à ta "bonne humeur". J’espère par contre que tu n’as pas l’impression que je te prends pour un imbécile ou que je parle de façon générale et prétentieuse. Je te fais d’ailleurs confiance ; je connais ta volonté de SYNTHÈSE et ce mail n’est à ce point de vue probablement pas utile. Mais je préfère dire ces pensées spontanées à les garder pour moi. Et puis je suis sûr que tu n’est pas d’accord sur un certain nombre de points... Bien sûr, on a déjà plus ou moins parlé de tout ça. Mais ma pensée se précise, et j’ai cru comprendre que la tienne aussi. La parole est à toi.

T.

D’abord une remarque sur le premier paragraphe et mon "adhésion a priori" sur ce qui se trouve ici. Plusieurs d’entre vous ont d’ailleurs été surpris par mes descriptions idylliques de mes premiers contacts avec l’Inde.

Bien sûr, personne n’est dupe, ceci est simplement ma façon de voyager, celle de rentrer au maximum dans un pays que j’ai choisi de découvrir, et cela implique de passer outre certains détails un peu dérangeants pour la mentalité occidentale. C’est vrai que le train entre l’aéroport et Madras, sans portes et avec des petites fenêtres, sombre, avec ces gens assis dans la pénombre, m’a d’abord fait l’impression d’un wagon à bestiaux. C’est vrai que la première chose que l’on voit en arrivant c’est la circulation chaotique, les trottoirs défoncés, les vaches broutant dans les tas d’ordures et les mendiants. C’est vrai que chaleur torride, pollution et poussière rendent parfois les déplacements sac au dos pénibles. C’est vrai qu’on croise des gens vraiment mal en point,vraiment. Il faut dire aussi que les chambre à 2 euros ne correspondent pas toujours aux standards occidentaux, pas toujours de fenêtre ou fenêtre donnant sur un mur, salle de bain commune pas toujours impeccable, sol en béton et pour tout mobilier un petit lit avec un matelas de 10cm.

De même, dans le domaine spirituel, il y a aussi des limites à ce que je vois : dans les ashrams il y a aussi des gens paumés qui se réfugient ici, et je ne pense sûrement pas passer le reste de ma vie dans un monastère ou ashram. Je sais aussi que beaucoup des aspects intéressants ici sont aussi présents dans le christianisme (l’italien d’Auroville aurait reconnu 32 yogas différents dans les Evangiles, que je lirai attentivement à la première occasion).

Ce que je veux dire ici, c’est qu’il y aura beaucoup de temps pour toutes ces critiques, et que si on veux découvrir quelque chose, il faut d’abord apprendre a ne pas remarquer les tas d’ordures et les mauvaises odeurs que l’on croise inévitablement quand on se promène (même si quand on était petit on nous a appris que la saleté c’est pas bien, et qu’on nous a appris à la détecter en premier) et voir ce qu’il y a autour.

Ceci dit, je précise quant même que, en dehors de Madras, le sud de l’Inde est relativement riche (si par richesse on entend de la nourriture, un abri et de l’alphabétisation pour tous). On se sent partout en parfaite sécurité (même au dire de filles voyageant seules), ce n’est pas si sale (pas beaucoup plus que Thaïlande et Amérique du Sud), l’alimentation n’est pas si dangereuse puisqu’avec un minimum de précaution on a mangé sans problème dans des étalages de rue. Et en payant à peine plus on peut aussi disposer d’un confort relativement occidental.


ATTENTION, la suite du mail peut n’intéresser que peu de monde, les autres trouveront ça de la masturbation intellectuelle. Tant pis, j’assume tout.

En ce qui concerne le rapport travail intérieur - action, c’est un problème sans doute vieux comme le monde (je viens d’ailleurs de commencer la Baghavad Gîta, et on le retrouve aussi). Je pourrais reprendre ligne par ligne le mail de S., il y a parfois de petites objections, mais je n’ai pas trop le temps pour tout décortiquer, et puis, je crois qu’on est d’accord sur le fond. Je vous propose donc juste l’état de mes idées (largement inspirées de...) telles qu’elles sont actuellement, sachant qu’elles bougent souvent, d’un moment à l’autre. Ça devrait compléter un peu le point de vue de S.

1) Pour donner-enseigner, il faut d’abord avoir-connaître.
Ça a l’air évident dit comme ça, mais ça implique qu’avant d’espérer agir efficacement, il faut d’abord un équilibre intérieur, car sinon on va s’empêtrer dans les passions, les sauts d’humeur et les doutes, et on est incapable de se justifier, d’obtenir la confiance d’autrui, etc.

2) "Si je n’ai pas l’amour je ne suis rien"
Si on veut agir, en principe c’est pour les autres. Ça vaudrait le coup de vérifier d’abord qu’on fait ça avec amour, car sinon ça ne sert à rien. Si à un moment ou un autre on se met à haïr ceux qu’on voulait aider (parce que par exemple il ne nous comprennent pas), alors il vaudrait mieux s’arrêter un instant et se remettre à travailler sur soi.

3) le travail intérieur n’est pas tout, pour moi aussi l’action sur le monde (pour l’améliorer) est capitale, et c’est le but principal car ce serait bien triste et égoïste d’être le seul sauvé.
Cependant, il est peu vraisemblable qu’on parvienne à tout sauver, et il s’agit donc de trouver du courage pour accepter ce qui ne dépend pas de nous et continuer à lutter.

Au vu de tout ça, je crois que le travail sur soi, tel qu’on peut le trouver dans la pensée orientale ou dans un monastère, est capital sur ces 3 points, et il constitue donc une priorité au début. Bien sûr, il faudra le dépasser ensuite. Par souci de complétude, j’avoue qu’il existe une exception de taille, celle des grands artistes malheureux qui ont laisse des chefs d’oeuvres éternels. Pourtant, je ne souhaite à personne d’être à leur place...

Voilà. Tout ça paraîtra à certains très simple, mais en ce qui me concerne ça n’apparaissait pas toujours si clairement. Si d’autres veulent se joindre au débat, ils sont bienvenus.

Je vous souhaite encore une fois à tous plein de bonheur.

À bientôt

F.

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