Un coup de poing par coccinelle, le traffic de livres et la radio en français


mardi 7 décembre 2004, par Francesco Colonna Romano

Hola tous

trois semaines après la rentrée déjà, temps d’un nouveau mail-co. Merci vraiment bien à tous ceux qui ont donné de leur nouvelles depuis, c’est important quand on est si loin de sentir qu’il y a quelque chose qui reste.

Il est samedi soir. Tout à l’heure, sur la colline en face de chez nous, ils ont lancé des feux d’artifices qui valaient bien ceux de la Côte d’Azur en été, ça a duré bien une vingtaine de minutes, des très grands, de toutes les couleurs, on ne savait pas bien pourquoi aujourd’hui, V. a conjecturé que c’était pour Thanksgiving d’il y a quelques jours. Ce soir, il y a aussi une fête dans l’école juste en face de chez nous, sans doute pour inaugurer le nouveau théâtre et terrain de sport. Une fête, par ici c’est essentiellement quelques guirlandes de Noel et deux hauts-parleurs géants qui diffusent du reggaeton à fond dans tout le quartier, même lorsque sur la piste de danse il n’y a que deux gamins d’une dizaine d’années, mais ça se remplira par la suite. On a eu droit à tous les tubes du moment, dont V. m’a fait remarquer que chacun n’a qu’une phrase pour toutes paroles. J’imagine en plus que le DJ n’a que quatre ou cinq CDs car ils repasse plusieurs fois les mêmes morceaux, jusqu’à minuit.

Bon, à part ça, la nouveauté c’est que j’ai décidé de ne pas me laisser aller au stackanovisme, donc j’ai décidé de prendre un jour libre par semaine pour aller voir les gamins de rue de Casa Alianza comme il y a deux ans, un jour c’est pas beaucoup, mais c’est déjà un bon début. Les gamins sont toujours adorables, ils se souvenaient bien de moi et de mes tours et m’ont réservé un super-accueil. Ce jeudi, je les ai accompagnés pour une sortie à la Kennedy, une colonie (quartier) avec des terrains de foot où ils peuvent venir jouer, c’est une occasion pour eux de sortir du centre d’accueil et se ballader un peu. Comme on a affaire à des gamins des rues, bien plus responsables que les gamins normaux, on n’a pas trop de problèmes pour l’organisation et la sécurité. Ceux qui veulent partent, Juan Francisco, un petit de douze ans qui m’a adopté, me donne la main et me montre la route jusqu’au bus, de l’autre côté du centre ville, et il joue le guide en contrôlant que je ne me fasse pas renverser par une voiture. Il y a avec nous Lazaro, un autre gamin qui trimballe sans cesse avec lui un sac à dos avec dedans une petite télé, pour qu’on ne lui prenne pas. Vu les coups que doit prendre ce sac, je me demande comment cette télé peut marcher, même si au fond elle n’a peut-être jamais marché. Traversé tout le centre ville, on retrouve les autres gamins venus chacun pour soi jusqu’au bus public où le seul accompagnateur leur paie le ticket, pour le reste les gamins savent déjà se débrouiller.

Certains gamins jouent alors peut-être trois-quarts d’heure au foot, d’autres même pas, ils demandent des tours de magie. Au bout d’une heure tous insistent pour partir, la constance ne fait pas partie de leurs traits caractéristiques. Dans le bus Lazaro et Juan Francisco jouent avec moi à un jeu palpitant : à chaque fois que l’un voit passer une coccinelle (la voiture), il donne un coup de poing sur l’épaule des autres. Les deux m’expliquent gentiment qu’ils aiment beaucoup ce jeu, moi je ne suis pas très motivé, l’un essaie de m’aider en m’indiquant une coccinelle et en insistant pour que je lui donne un coup sur l’épaule, mais je ne suis pas très convaincu. Ce n’est qu’après quatre ou cinq coups de poing (il y a pas mal de coccinelles par ici) que finalement les petits acceptent de jouer sans moi. Ils ont l’air de bien s’amuser, jusqu’à ce que l’un des deux affirme avoir aperçu une voiture qui compte double (genre un minibus-coccinelle) et donne deux coups de poings d’affilée, l’autre s’énerve un peu et lui promet trois coups à la prochaine voiture, alors on fait appel au témoignage d’un troisième gamin qui certifie très sérieusement que les règles stipulent qu’en cas de minibus rond on doit donner deux coups de poing. Et tout est de nouveau dans l’ordre. Le bus est à moitié vide, alors le chauffeur s’arrête sur le côté de la route en attendant des nouveaux passagers. Tous les gamins se penchent alors par la fenêtre en hurlant "Allez, allez, le bus est plein, on y va.", il y en a un debout sur le siège juste derrière le chauffeur, tout le monde rigole, à part quelques rares passagers sérieux. Ca me rappelle la fois où j’ai accompagné deux gamins à l’hôpital et ceux-ci faisaient des remarques à haute voix sur les infirmières et ceux qui passaient (genre "t’as vu la grosse ?"). On ne s’ennuie pas avec eux.

En rentrant, j’ai été chez un horloger pour faire remplacer une vis sur mes lunettes de soleil, le type m’a gardé une demi-heure, m’a raconté sa vie : années aux Etats-Unis, de retour il a fait des études supérieures, il est horloger, bijoutier, serrurier, expert-comptable et donne aussi des cours particuliers de maths (il me montre un bouquin) ou de tout ce qu’on veut : crise oblige, il faut être polyvalent. Il me raconte d’un footballeur italien des années ’70 surnommé "el bambino", qui était en prison et fut libéré sous condition qu’il fasse remporter à l’Italie la coupe du monde, ce qu’il fit. Le gars s’offusque que je ne le connaisse pas, mais il me laisse quand même ses coordonnées et demande les miennes. C’est le côté sympa des relations par ici.


Voilà pour les gamins de rue. A part ça tout continue paisiblement, au détail près que 8 jours supplémentaires se sont passés depuis que j’ai rédigé ce qui précède, et le temps passe vite. Je pourrais vous parler aussi vous parler de mon boulot, avec ses petites réussites et difficultés. Il y a toujours le problème de la "syndrome du mardi", jour où les élèves sont supposés rendre leurs devoirs, à la veille duquel certains sont toujours frappés par une maladie soudaine. Il y a mon élève de terminale littéraire qui n’a pratiquement rien fait depuis le début de l’année et persiste à sécher des cours sous prétexte de maladie, mais qui n’est pas chez elle quand je téléphone et quand finalement j’arrive à l’avoir elle me raccroche au nez. Par contre, j’ai la satisfaction d’avoir réussi à convertir Jorge, qui était complètement démotivé, ne faisait que regarder télévision et jouer à l’ordinateur, parce que personne ne s’occupait de lui à la maison, et courait droit à l’échec. Après maintes discussions, rebondissements, menaces, etc, il a fini par se mettre à travailler sérieusement, sa grand-mère avec qui il vit a promis de le suivre, et il est comme métamorphosé : il parle plus chez lui, s’entend mieux avec ses camarades, et a pris goût à ce qu’il apprenait. C’est chouette de sentir qu’en tant que prof on peut parfois faire vraiment quelquechose pour les élèves.

A part ça, je continue toujours mon atelier de magie si bien que mes deux élèves de Terminale S, magiciens les plus assidus, commencent à traîner toute la journée avec cartes, dés à coudre, cartes ou pièces, qu’ils font tomber pendant mes cours, ce que je me vois parfois obligé de leurs interdire. Mes élèves ont aussi découvert ma page web, ça m’a fait un peu bizarre au début, mais je n’ai plus eu de remarques dessus. Il est vrai que sur les cours, Valérie a beaucoup plus d’anecdotes palpitantes, que vous trouverez sur son mail-co si vous êtes sur sa liste, ou sur la copie sur ma page web. Juste une que j’aime bien : elle discutait sous un arbre à l’entrée du lycée avec la mère de son élève préférée, dont elle me rapporte les moindres gestes parce qu’"elle ressemble aux anges de la chapelle sixtine". Et bien pendant que V. discute, la petite s’éloigne, grimpe sur l’arbre et cueille une jolie fleur qu’elle offre à V. Le truc marrant, c’est que le lendemain, une conseillère désespérée raconte à V. qu’un "barbare" a sauvagement arraché l’orchidée rare qui fleurit une fois par an qu’elle avait greffé sur l’arbre en question et qui avait éclos à peine deux jours auparavant (la conseillère est passionnée d’orchidées). Du coup V. a dû écouter stoiquement les pires insultes sur son petit ange…

Par contre, il y a eu au lycée une affaire bien plus importante : on a découvert que trois gamines de sixième se livraient à des vols de livres au CDI ou ailleurs, qu’elle échangeaient ou se revendaient entre elles, oui c’est bien ça, du marché noir de livres volés, achetés avec l’argent de parents contents que leurs enfants fassent de bonnes affaires !! En plus, les coupables s’étaient mises d’accord pour donner des témoignages discordants ; la plus bête des trois était menacée par ses amies, mais elle a eu la présence d’esprit d’enregistrer avec son téléphone l’ordre de sa camarade qui lui disait de mentir et de le faire écouter au directeur. Bon, on a fini par récupérer la vingtaine de livres que ces trois avaient fauchés, on les a condamnées à des travaux d’intérêt général, mais l’affaire n’est pas close : d’une part, on a eu plusieurs vols entre sixièmes (des cahiers, des cours…), et de l’autre il manque toujours un nombre impressionnant de livres à la bibliothèque, et selon Valérie la moitié des élèves de l’établissement auraient chez eux des ouvrages à nous…

C’est curieux, ces histoires, du coup j’imagine bien les petits comme des petits êtres malfaisants qui font leurs trafics et leurs lois dans un monde parallèle à celui des grands, un monde sans pitié avec ses propres lois, dont nous ignorerions tout à cause des masques innocents que ces petits revêtent…


Je vous donnerai la suite de l’affaire la prochaine fois. Entretemps, je voulais finir sur un fait marrant. J’étais chez Julien, le prof de physique, hier soir samedi, à 19h40. Il m’annonce : tiens, il y a en ce moment l’émission de Carlos (le bibliothécaire du lycée) à la radio et m’explique que l’ambassade de France a passé un accord avec la radio nationale hondurienne (l’équivalent de Radio France) pour avoir une heure d’antenne tous les samedi soir de 19h à 20h, et c’est Carlos qui s’en occupe. Aussitôt Julien téléphone à la radio, il discute cinq minutes avec Carlos pour lui faire dédicacer une chanson pour moi, et dans la minute j’entends Carlos qui me dit bonjour. Une élève du lycée appelle pour demander un navet de Linda Lemay, alors Julien rappelle et rediscute 5 minutes avec Carlos pour lui demander une autre dédicace d’un autre navet, mais il ne sait pas lequel, et pas à qui, alors Carlos explique tout ça à l’antenne. Il passe un peu de tout, du genre radio Nostalgie à du reggae français, dont une chanson intitulée "Ma plantation de canna", dont les paroles seraient censurées immédiatement si les honduriens pouvaient les comprendre. D’après Julien, qui aime bien raconter des histoires incroyables, les honduriens arrivent au point de remplacer les "marijuana illegal" des chansons de Manu Chao par des "bips", mais j’y crois pas trop. Le fait est cependant que je n’ai jamais entendu Manu Chao à la radio ici et les paroles des chansons qui passent normalement sont largement consensuelles. Après ça, Carlos parle de la prof d’anglais du lycée qui doit l’écouter et fait des private jokes, salue deux autres amis du coin, reçoit le coup de fil de la prof de maternelle qui a apprécié la chanson qu’on lui a dédicacée.

Bref, je trouve extrêmement drôle l’idée de disposer d’une heure de radio nationale pour un groupe d’une quinzaine de personnes qui se voient pratiquement tous les jours et qui se dédicacent des chansons en parlant dans une langue qu’aucun autre auditeur ne peut comprendre (même si paraît-il, il y a vraisemblablement une audience un petit peu plus large de mélomanes). Du coup, j’irai sans doute samedi prochain participer à l’émission, il parait qu’on peut apporter ses disques et que Carlos nous laisse présenter les chansons…

Voilà tout. Je vous souhaite bon tout entretemps, en particulier des bonnes vacances qui approchent à grands pas, joyeux tout, et plein de bonheur.

Hasta la vista

F.

Article précédent : Des anges et des hommes

Article suivant : L’ennemi secret, le bingo de Noel et une heure d’antenne

Ce site est tenu par : Francesco Colonna Romano
Pour m’écrire : francesco ’arobas’ alamemeetoile.net