Toutes mes photos sont tombées, mais le soleil brille dehors


mercredi 7 janvier 2004, par Francesco Colonna Romano

Il y a des jours où l’économie me dégoûte. On nous a parlé aujourd’hui d’articles où un chercheur montre que les gens sont mécontents si leurs voisins ou collègues voient leur situation s’améliorer, ou que lorsqu’ils sont contents de cette évolution c’est uniquement parce qu’ils anticipent que leur sort risque aussi de s’améliorer. On constate aussi que les gens qui trouvent les noirs paresseux sont plutôt défavorables à l’aide sociale, et que les pays où l’aide sociale est plus importante (les pays scandinaves, mais aussi parmi les états américains) sont ceux où la population est homogène. Comme quoi, les gens veulent bien aider les pauvres, à condition qu’ils soient comme eux. On pourrait multiplier les exemples : les riches qui sont favorables à la redistribution le sont parce qu’ils craignent que leur situation se dégrade, etc. Avec la vision des gens qu’ils doivent avoir, je me demande pourquoi il n’y a pas plus de suicides chez les économistes, ça demanderait une étude ethnologique. ;-)


Bon, autant mettre de côté l’exposé d’éco à préparer pour lundi, qui m’a donné le courage de passer des heures à remettre des accents de mes carnets de voyages sur ma page (c’est un travail titanesque), et en profiter pour donner des nouvelles.

Bonne année, joyeux Noël, bon tout à vous tous, que chacun d’entre vous puisse trouver le bonheur et les causes du bonheur et les transmettre à tout le monde. C’est une année nouvelles, on se retrousse les manches, et ça repart. D’autant que ça n’a pas l’air d’être un moment particulièrement marrant pour beaucoup, mais bon, le ciel est bleu aujourd’hui, le soleil brille, et gardez confiance. Je suis profondément convaincu que les choses sont bien faites et tout va toujours pour le mieux. Si vous avez des doutes, vous pouvez aussi demander à D. qui raconte que son nez et sa voiture démolis en ramassant bêtement un truc tombé alors que la route tournait ont été pour elle quelque chose d’extraordinaire...
Dans tous les cas, vous avez toute ma sympathie, et je vous souhaite de tout coeur d’arriver à voir les choses comme ça.

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Un mois depuis mon dernier mail, les choses ont bien changé. Toutes les photos affichées sur les murs de ma chambre son tombées, les vêtements s’entassent sur la chaise, c’est de nouveau le bordel sur mon bureau et j’ai quasiment épuisé mes stocks de fromage blanc. Mais reprenons les choses dans l’ordre.

C’était avant l’arrivée de V., j’étais encore dans un période abstraite. Je suis retombé sur le site de Benoît Martin (www.benoitmartin.com), un voyageur croisé lors de ma retraite bouddhiste à Dharamsala. Son carnet de route est extraordinaire, et encore plus la deuxième partie, car on sent tout le cheminement qui a été fait. Juste une citation que j’aime bien, que j’aurais utilisé comme titre pour ce mail si je l’avais écrit il y a trois semaines :

"Pourquoi quand je mange un biscuit, je le place toujours « à l’endroit », c’est-à-dire le tenant dans ma main orienté de la même façon qu’il était sur la plaque qui l’a cuit ?"

Par moments ça aide de se poser des questions comme celle-ci. Et il faudrait maintenant que j’achète des biscuits pour m’entraîner à les manger à l’envers, histoire de pouvoir choisir ensuite.

La veille de l’arrivée de V., j’ai fait le grand ménage, j’ai même emprunté la grande motobrosse des femmes de ménage du couloir pour tout faire nickel. On m’a raconté l’histoire d’un moine zen qui a atteint l’illumination le jour où il a cessé de ranger sa chambre avant l’arrivée de son maître, et à le faire spontanément à d’autres moments. Pourquoi pas, mais je trouve que l’inverse aurait été tout aussi bien : si on peut trouver à chaque fois une raison spéciale, c’est mieux, ça permet de se préparer aux retrouvailles. Et puis, en toute logique, il n’y a aucune raison de préférer l’ordre au désordre...

Encore un truc que ma maman ne comprendra pas. Elle n’a pas trop apprécié le fait qu’à Nice je dorme par terre sur un petit tapis de sol dans un sac de couchage plutôt que de ramener un matelas encombrant de la chambre à côté, ni quand V. lui a raconté que dernièrement à Paris j’utilisais plutôt des couverts précaires (boîtes de fromage blanc comme assiette, etc...). C’est curieux, moi je trouvais ça amusant, mais bon, au moins je me dis que si je n’ai pas donné prise à des arguments de fond, c’est que je fais des progrès. Alors que ma maman raconte à toutes ses amies (qui le répètent à V.) que V. seulement peut encore me ramener sur le droit chemin...

Je ne pense pas, mais le retour de V. était ce qu’il fallait pour repartir dans la bonne direction. Il fallait se re-connaître, se réhabituer l’un à l’autre, mais tout revient, comme quoi c’était bien de rester optimistes. Les deux semaines se sont envolées, Paris, Amiens, Nice, Paris, beaucoup de temps avec les grands-mères respectives que l’on a réunies. J’aime beaucoup les grand-mères, parce que bien que venant d’une autre époque, elle essaient de comprendre, ne prennent plus tout comme un dû. Elles savent se contenter de ce qu’on leur donne, de manière pure, et du coup c’est une joie de leur donner. Vraiment j’aime bien les personnes âgées. Et puis il y a eu un peu de soleil de la côte, un peu de brouillard et de givre de l’arrière-pays niçois la nuit du jour de l’an. Il y a la relecture de "Sur la route" de Kerouac, qui ne marque pas la plupart des gens, mais dont j’ai été impressionné par l’écriture, la vie. Rien à dire, ce gars à compris, "il a le sens du temps". La route commence à me manquer d’ailleurs. Patience. Un petit extrait entretemps pour le plaisir :

"Aussi allais-je à l’Y pour avoir une chambre ; ils n’en avaient pas et, d’instinct, je descendis en flânant du côté des voies de triage - il y en a une tapée à Des Moines -, et j’échouais dans une vieille gargote ténébreuse, près de la rotonde des locomotives, et passai toute une journée à dormir sur un grand lit blanc, bien propre et bien dur, avec des graffitis obscènes gravés sur le mur, près de mon oreiller, et de foutus rideaux jaunes tirés sur le spectacle fuligineux des rails. Je m’éveillai quand le soleil se mit à rougeoyer ; et ce fut la seule fois de ma vie qu’aussi nettement, moment étrange entre tous, je ne sus plus qui j’étais - j’étais loin de chez moi, obsédé et épuisé par le voyage, dans une chambre d’hôtel minable que je n’avais jamais vue, écoutant le chuintement de la vapeur au-dehors, et les grincements des vieilles boiseries de l’hôtel, et des pas au-dessus de ma tête, et toutes sortes de bruits sinistres ; je regardai le haut plafond craquelé et réellement je ne sus plus qui j’étais pendant près de quinze étranges secondes. Je n’étais pas épouvanté ; j’étais simplement quelqu’un d’autre, un étranger, et ma vie entière était une vie magique, la vie d’un spectre. J’étais à mi-chemin de la traversée de l’Amérique, sur la ligne de partage entre l’Est de ma jeunesse et l’Ouest de mon avenir, et c’est peut-être pourquoi cela m’est arrivé justement en cet endroit et à cet instant, par cet étrange après-midi rougeoyant.

Mais il me fallait me mettre en route et cesser de gémir ; je ramassai donc mon sac, dis adieu au vieil hôtelier qui siégeait près de son crachoir, et allai manger."

Que voulais-je encore raconter ? Il y a le type qui a vendu à mes parents la maison de Nice, à priori c’était un escroc. Il est aujourd’hui devenu gourou, il a un site web qui commence par une interview de lui par un soit-disant docteur en anthropologie qui lui demande "alors pour toi, ça s’est passé comment l’illumination ?" Suivent des enseignements assez confus, un livre d’or avec plein de messages du genre "tu m’as sauvé la vie". C’est assez curieux, et ça fait réfléchir. Que faut-il croire ? A partir de quel moment c’est bien ou pas d’aider les gens ? Après tout, il a juste l’air d’organiser des randonnées dans la montagne ou des voyages à l’étranger, et de vouloir donner confiance aux gens. Bien sûr, les tarifs ne sont pas indiqués.


Tout passe vite cependant, le train du retour était bondé... de petits vieux retraités. Comment expliquer que ces gens-là qui devraient avoir plein de temps et pas de dates remplissent les trains deux mois à l’avance le jour de la fin des vacances scolaires ? C’est curieux. A midi pile, tout le wagon sort son sandwich en même temps, ça donne un côté absurde, tout le monde qui se met à faire les mêmes gestes en même temps. Remarque, c’est le principe des flash-mobs.

C’est un mail brouillon tout ça, c’est difficile de raconter plein de petites choses confuses, il y en aurait d’autres, il y aurait le petit black de Saint-Denis qui parle de sa copine, il y aurait la femme un peu plus tard qui me prend sous son parapluie alors que j’étais déjà trempé et je ne savais plus quoi dire, il y a le dégoût pour un Noël qui perd son sens dans ce pays, il y a le gentil vieux dentiste que V. a trouvé à Nice, il est à la retraite depuis 15 ans, mais remplace de temps en temps son successeur pour le dépanner. Il parle de son fils qu’il a perdu mais il ne voit rien, aperçoit tard une carie, n’arrive pas à lire sa radio, et il tremble. Comme V. du coup tremblait aussi, il explique qu’elle avait raison d’avoir peur, du coup il ne va pas toucher, il va juste reboucher sans rien faire... Et puis il y a le départ de V. avant hier, après un dentiste tôt le matin et un aéroport trop plein soudain trop vide. C’est encore le chaos dans ma chambre, je regarde toutes les photos tombées que je n’ai pas encore envie de recoller aux murs et les points de patafix qui eux tiennent le coup, tout seuls, pour marquer l’absence. Mais pas de regrets, tout est parfait, et trois mois de plus à attendre ne seront rien, rien n’est jamais perdu. Quand on voit Paris, comment être malheureux ?

Je ne sais pas, tout ceci pour vous dire une fois de plus que je pense à vous, j’ai essayé de mettre des trucs pour chacun dans ce mail, et en le terminant je repense à chacun de vous. Je vous souhaite toujours plein de bonheur pour cette année qui commence. Je suis curieux de voir où elle va nous mener.

F.

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