Leonard Cohen

The favorite game

A cette époque obscure, le début de l’adolescence, il avait presque une tête de moins que la plupart de ses amis.

Mais c’étaient ses amis qui se sentaient humiliés, quand il lui fallait se mettre debout sur un tabouret pour voir au-dessus du lutrin et chanter le bar mitzvah. Peu lui importait la façon dont il apparaissait devant la congrégation : c’est son grand-père qui avait bâti la synagogue.

Les garçons de petite taille étaient censés choisir des filles petites. C’était la règle. Il savait que les grandes filles mal à l’aise pouvaient être apaisées par des histoires. Ses amis affirmaient que sa petite taille était un terrible handicap, et ils s’employaient à l’en convaincre, avec des centimètres de chair et d’os.

Il ignorait leur secret de l’accroissement des corps, et le rôle de l’air et des aliments.

Comment apprivoisent-ils l’univers ? Pourquoi le ciel était-il avec eux ?

Il s’imagina sous les traits du petit conspirateur, du nain malin.

Il se mit frénétiquement au travail sur une paire de chaussures. Il avait arraché les talons d’une vieille paire, et il essaya de les clouer dans les siennes. Dans le caoutchouc, les clous ne tenaient pas très bien. Il faudrait être prudent. Cela se passait dans le sous-sol de sa maison, atelier traditionnel des fabricants de bombes et des ferments de la société.

Et voilà, il avait trois centimètres de plus, et il se sentait à la fois honteux et malin. Rien ne valait l’astuce. Il fit un tour de valse sur le sol en béton et tomba sur son nez. Il avait complètement oublié le désespoir de la minute précédente. Il l’accabla de nouveau tandis qu’il gisait là sur le sol, à regarder l’ampoule nue. Le talon détaché qui l’avait fait choir traînait à deux pas de là, les clous acérés comme des crocs.

La soirée était à un quart d’heure de marche de chez lui. Et Muffin fréquentait un groupe plus âgé, et par conséquent plus grand.

On disait que Muffin rembourrait son soutien-gorge avec des Kleenex. Il décida d’utiliser la même technique. Il plaça soigneusement un tampon de Kleenex dans chaque chaussure. Ses talons étaient ainsi presque au ras du cuir. Et il attacha son pantalon très bas.

Il fit quelques tours sur le béton pour se convaincre que cela allait marcher. Il reprit confiance. De nouveau, la science triomphait.

Des rampes fluorescentes cachées dans une moulure éclairaient le plafond. Il y avait l’habituel bar en glace, avec ses bouteilles miniatures et des bibelots en verre. Une banquette rembourrée garnissait un des murs de la pièce. Sur ce mur, une fresque dans des tons pastels représentait des buveurs de différentes nationalités. Les Breavman étaient contre les sous-sols aménagés.

Il dansa bien pendant une demi-heure, puis ses pieds commencèrent à lui faire mal. Les Kleenex faisaient des plis sous la voûte plantaire. Après deux disques de jitterbug, il pouvait à peine marcher. Il alla dans la salle de bains pour essayer d’arranger les Kleenex, mais ils formaient une boule durcie. Il songea à les ôter mais il imagina la surprise horrifiée de l’assistance en le trouvant rétréci.

Il enfonça à demi son pieds dans la chaussure, en plaçant la boule sous son talon. Il appuya fortement, puis il noua le lacet. La douleur lui laboura les chevilles.

Le Bunny Hop l’acheva presque. Coincé entre la fille dont il tenait la taille, et celle qui tenait la sienne, dans le vacarme de la musique lancinante, tandis que tout le monde chantait une-deux, une-deux-trois, et comme la douleur lui faisait presque perdre le contrôle de ses pas, il se dit que l’enfer ce devait être cela, un Bunny Hop éternel, auquel on ne peut échapper.

Elle avec ses faux nichons, et moi avec mes faux pieds, malheur à la Société Kleenex. Une des hampes fluorescentes vacillait. Quelque chose n’allait pas entre ces murs. Peut-être que toutes les personnes présentes avaient soit un nez, soit des oreilles, soit des mains en Kleenex. Il se sentit très déprimé.

C’était maintenant son air favori. Il voulait danser en serrant Muffin de près, en fermant les yeux contre ses cheveux, qu’elle venait juste de laver.

… the girl I call my own
Will wear satins and laces and smell of cologne.

Mais il pouvait à peine se tenir debout. Il lui fallait changer son poids d’un pied sur l’autre, pour partager la douleur en deux. Souvent, ces changements ne correspondaient pas au rythme de la musique, et ce sautillement ajoutait encore à l’imperfection de sa danse. Comme cela allait en s’accentuant, il dut serrer Muffin de plus en plus fort pour conserver son équilibre.

- Pas ici, murmura-t-elle dans son oreille. Mes parents rentrent tard.

Mais même une aussi plaisante invitation ne diminuait pas ses souffrances. Accroché à elle, il manoeuvra en direction d’un coin particulièrement bondé, où son immobilité serait justifiée.

- Oh, Larry !
- Tu perds pas de temps !

Même aux yeux de ce groupe plus âgé et plus dégourdi, il dansait d’une façon très osée. Il accepta ce rôle de Don Juan que la douleur lui imposait, et il lui mordit l’oreille, car il avait entendu dire que cela se faisait.

- Trop de lumières, grogna-t-il à l’intention des plus hardis.

Ils quittèrent la soirée. Ce fut une marche forcée comme à Bataan. En se serrant contre elle, il essayait de faire de sa boiterie une manifestation d’affection. Arrivés aux collines, il sentit à nouveau les Kleenex sous ses voûtes plantaires.

Le son d’un sirène de brume parvint jusqu’à eux, et il frissonna.

- Il faut que je te dise quelque chose, Muffin. Puis toi tu me diras aussi.

Muffin, à cause de sa robe, ne voulait pas s’asseoir dans l’herbe, mais peut-être allait-il lui demander d’être sa petite amie. Elle refuserait, mais cela rendrait cette soirée inoubliable. La confidence qu’il allait faire accélérait sa respiration, et il prit sa peur pour de l’amour.

Il ôta ses chaussures, il sortit les boules de Kleenex, et il les posa sur les genoux de Muffin.

Le cauchemar de Muffin commençait juste.

- Maintenant, ôte les tiennes.
- Que veux-tu dire ? s’exclama-t-elle, d’une voix qui surprit Breavman car elle lui rappela celle de sa mère.

Breavman pointa son doigt vers le coeur de Muffin.

- N’aie pas honte. Ote les tiennes.

Il tendit la main vers le bouton du haut, et reçut ses boules de Kleenex dans la figure. - Va-t-en !

Breavman décida de la laisser se sauver. Elle habitait près de là. Il agita ses orteils et se frotta la plante des pieds. Après tout il n’était pas condamné à faire le Bunny Hop avec ces gens-là. Il lança les Kleenex dans le ruisseau, et il rentra chez lui en trottinant, les chaussures à la main.

Il fit un détour par le parc et il courut sur la terre humide, et s’arrêta devant le paysage.

Il mit ses chaussures en garde-à-vous comme deux lieutenants.

Il contempla fasciné le feuillage vert sombre, les lumières austères de la ville, et le reflet assourdi du Saint-Laurent.

Une ville, c’était une grande réussite, bâtir des ponts, c’était une grande chose.

Cependant les rues, les ports, les clochers de pierre se perdaient dans le berceau plus vaste de la montagne et du ciel.

L’idée qu’il se trouvait mêlé aux mystérieux mécanismes de la ville et des collines noires, lui fit passer un frisson dans le dos.

Père, je suis un ignorant.

Il dompterait les règles et les techniques de la ville, et ce qui présidait au choix des sens uniques, le fonctionnement de la bourse, et quelle était la fonction des notaires. Ce n’était plus un Bunny Hop infernal, quand on connaissait le vrai nom des choses. Il étudierait les feuilles, les écorces, et comme son père, il visiterait les carrières de pierre.

Adieu, monde du Kleenex.

Il prit ses chaussures, pénétra sous les buissons, et enjamba la clôture qui séparait sa maison du parc.

Des lignes sombres, comme un lavis représentant un orage, plongèrent du ciel pour l’aider, il aurait pu le jurer. Et il pénétra dans cette maison aussi importante qu’un musée.

(p46-51)


Breavman et Krantz roulaient encore souvent toute la nuit en voiture. Ils écoutaient de la musique pop sur les stations locales, ou bien de la musique classique en provenance des U.S.A. Ils allaient vers le nord, vers les Laurentians, ou vers l’est et les Townships. Breavman imaginait la voiture où ils étaient, vue du dessus. Une petite tache noire filant à la surface de la terre. Libre comme un météore, et peut-être condamnée de la même façon.

Ils longeaient des champs de neige bleue. La croûte glacée retenait le clair de lune comme une vague. Le chauffage marchait en grand. Ils n’avaient nulle part où aller le matin, rien que des cours sans intérêt. Au-dessus de la neige, tout était noir, les arbres, les cabanes, des villages entiers.

A cette vitesse, ils n’étaient retenus par rien. Ils pouvaient tenter toutes les possibilités. Ils passaient à toute allure devant des arbres qui avaient mis cent ans à pousser. Ils filaient à travers des villes où des gens restaient des vis entières. Ils savaient que c’était un vieux pays, dont les montagnes sont les plus vieilles de la terre.

Et ils traversaient tout cela à 130 à l’heure.

Dans cette vitesse, il y avait du dédain, pour les millions d’années qu’il avait fallu pour raboter les montagnes, les générations qui avaient dégagé les champs, et le travail pour fabriquer la route qu’ils suivaient. Ils étaient conscients de ce dédain. C’est avec cette même sensation que les barbares avaient dû chevaucher sur les voies romaines. Maintenant c’est nous qui avons la puissance. Peu importe ce qui s’est passé avant. Il y avait quelque chose d’effrayant dans cette vitesse. En ville, leurs familles poussaient comme des plantes grimpantes. Leurs maîtresses enseignaient une tristesse qui n’était plus lyrique mais emprisonnante. La communauté des adultes insistait pour leur faire choisir un chemin étriqué parmi tous ceux, magnifiques, qui s’ouvraient devant eux. Ils fuyaient leur majorité, le vrai bar mitzvah, la véritable initiation, cette véritable circoncision que la société voulait leur infliger, par ses limites et sa morne routine.

Ils parlaient gentiment aux petites Françaises, dans les relais de routiers où ils s’arrêtaient. Elles étaient si pathétiques avec leurs fausses dents et leur fragilité. Trente kilomètres plus loin, ils les avaient oubliées. Qu’est-ce qu’elles faisaient derrière leurs comptoir en Arborite ? Elles rêvaient aux néons de Montréal ?

L’autoroute était vide. Ils étaient seuls en route, et cela reforçait leur amitié, et remplissait Breavman de bonheur. Il disait : « Krantz, tout ce qu’ils retrouveront de nous, c’est une tache d’huile sur le sol du garage, sans même un arc-en-ciel dedans. » Depuis quelques temps, Krantz était très silencieux, mais Breavman était sûr qu’il pensait pareil. Tous les gens qu’ils connaissaient ou qui les aimaient dormaient à des kilomètres de là derrière l’échappement de leur voiture. Quant à la radio c’était du rock-and-roll, ils en comprenaient l’angoisse ; et quand c’était du Haendel, ils en ressentaient la majesté. C’est alors que Breavman se posait le problème ainsi : Breavman, toutes sortes d’expériences s’offrent à toi dans le meilleur des mondes. Tu écriras de nombreux poèmes qui te vaudront des éloges, et il y aura d’autres jours où tu seras incapable d’écrire. Il y aura aussi des culs splendides, différentes couleurs de peau à embrasser, des orgasmes divers à éprouver, et des nuits où tu surmonteras ton désir, amer et solitaire. Il y aura des moments d’émotion intense, des couchers de soleil flamboyants, des révélations exaltantes, des douleurs fécondes, et des déserts d’indifférence où mêne le désespoir t’échappera. Et des moments où tu pourras agir avec brutalité, ou charitablement, de vastes cieux sous lesquels t’étendre, en te félicitant de ton humilité, et des bagnes suffocants. Voici ce qui t’attend.

Et maintenant, Breavman, voici la question : imaginons que tu puisses passer le reste de ta vie ainsi, comme à cette minute présente en train de foncer dans la campagne, passant devant cette rangée de poteaux blancs à 130 à l’heure, avec dans les oreilles cette chanson de juke-box désolée, et ce ciel plein de nuages et d’étoiles, avec ta mémoire comme elle est à cet instant - que choisirais-tu ? Encore cinquante ans de cette course de voiture, ou cinquante ans de réussites et d’échecs ?

Et Breavman n’hésitait jamais.

Que ça continue, que la vitesse ne diminue pas. Que la neige ne fonde pas. Que nous restions tous les deux ainsi. Que nous ne trouvions jamais rien d’autre à faire. que nous ne nous jugions pas. Que la lune reste de ce côté de la route. Que les filles soient dans mon souvenir une brume dorée, comme le halo de la lune ou la lueur du néon au-dessus de la ville. Que la guitare électrique continue la pulsation de son rythme.

When I lost my baby
I almost lost my mind.

Que le haut des collines soit sur le point de s’éclairer. Que jamais les feuilles ne pointent sur les arbres. Que les villes noires s’endorment pour une longue nuit de lesbiennes. Que les moines dans leur monastère en construction y restent au milieu de leur prière latine de quatre heures du matin. Et que Pat Boone reste toujours le premier au Hit Parade, pour chanter à l’équipe de nuit des usines.

I went to see a gipsy
And had my fortune read.

Que la neige donne toujours de la dignité au cimetière de voitures vers Ayer’s Cliff. Que les cabanes fermées des marchands de pommes bien astiquées et cette odeur de cidre. Mais que je retrouve mon souvenir des vergers, qu’en un dixième de seconde j’en retrouve toutes les épaisseurs successives, comme une bombe, à fond de train, que le disque fasse attendre pour toujours l’annonce publicitaire :

Well I can tell you people,
The news was not so good.

Les nouvelles sont formidables. Tristes, mais c’est dans une chanson, donc c’est moins triste. Pat est en train de faire mes poèmes à ma place. Des vers pour un million de gens. C’est ce que je voulais dire. La douleur, il l’a distillée, glorifiée dans un studio d’enregistrement. Je n’ai pas besoin de ma machine à écrire. Ce n’est pas le bagage dont soudain je constate l’oubli. Pas de crayon, ni de stylo à bille, ni de bloc. Je n’ai même pas envie d’écrire sur la buée du pare-brise. Je peux m’inventer des épopées tout au long de la route jusqu’à Baffin Island, mais je ne suis pas obligé de les écrire, Pat, tu m’as piqué mon boulot, mais t’es un si brave type, la plus grande vedette américaine de tous les temps, un brave type naïf qui a réussi. Parfait. Les public relations m’ont persuadé de ta modestie. Je ne t’en veux pas. Ma seule critique : sois plus désespéré, donne l’impression de souffrir davantage ou bien il va falloir qu’on te remplace par un nègre :

She said your baby has quit you,
This tume she’s gone for good.

Ne laisse pas les guitares ralentir comme des roues de locomotives. Ne laisse pas le type de la station CKVL m’expliquer ce que je viens d’entendre. Que cette douce musique ne me rejette pas. Que les paroles continuent à filer comme ce paysage que nous n’avons pas encore quitté :

gone for good

Que cette dernière syllabe ne s’arrête pas. Pour ce dixième de seconde, je donnerais toutes les présidences. Les poteaux télégraphiques jouent à la scie avec les fils. La neige s’empile comme la mer Rouge de chaque côté des ailes. Personne ne nous attend et personne ne s’ennuie de nous. Nous avons mis tout notre argent dans le réservoir, nous sommes aussi gras que des chameaux dans le Sahara. La voiture qui fonce, les arbres, la lune et sa lumière sur les champs de neige, la rengaine lasse - tout est juste à point pour être surgelé, et envoyé au musée astral.

good

Allez, au revoir m’sieur, maîtresse, rabbin, docteur. Salut. N’oubliez pas votre valise de voyageur de commerce avec vos échantillons d’aventure. Mon ami et moi, on restera ici, de notre côté de la limitation de vitesse. N’est-ce pas Krantz, n’est-ce pas Krantz, n’est-ce pas Krantz ?

- Tu veux qu’on s’arrête pour manger un hamburger ? demande Krantz, comme s’il était en train de réfléchir à une théorie abstraite.
- Maintenant ou un de ces jours ?

(p126-133)


Breavman était furieux. Il ne voulait pas bouger le lit. Il voulait sauter dedans, la prendre et puis dormir.

Toute la journée, ils avaient roulé. Il ne savait pas où ils étaient, probablement en Virginie. Il ignorait le nom de l’hôtel.

La boiserie était marron, et peut-être que de sinistres cafards se dissimulaient derrière le papier décollé. Il était trop las pour s’en soucier. Depuis plusieurs centaines de kilomètres, elle avait dormi la tête sur son épaule, et il était vaguement mécontent que la longue épreuve de la route fut terminée.

- Qu’est-ce que ça peut bien faire où on va foutre ce maudit plumard. On sera partis avant demain matin huit heures.
- Je peux le déplacer toute seule.
- Ne sois pas bête, Shell.
- On pourra voir les arbres en se réveillant.
- Je ne veux pas voir les arbres en me réveillant. Je veux regarder ce sale plafond et recevoir dans l’oeil des morceaux de cette frise en plâtre dégueulasse.

Elle n’arrivait pas à remuer le vilain lit de cuivre. Pendant des générations de dormeurs, il n’avait pas bougé. Il imagina des moutons gris dessous. Il poussa un gros soupir et il se mit à l’autre bout du lit.

- Je t’ai proposé de conduire, dit-elle, comme pour s’excuser de sa propre énergie.

Mais la nuit, il ne pouvait supporter d’être le passager livré au pilote qui fonce dans le noir. Filant à fond de train le long de l’autoroute, devant les motels éclaboussés de néon et les hamburgers géants des enseignes lumineuses, il tenait à être le maître de chaos d’images téléscopées.

- Et puis c’est complètement idiot de bouger ce plumard.

Elle poussait ferme, ses phalanges étaient toutes blanches sur les barres de cuivre. Soudain Breavman vit qu’elle avait des mains de bonne sœur, décolorées, rougies par les durs travaux du couvent ; il les avait toujours trouvées délicates. Son corps était pareil. D’abord, on la prenait pour un mannequin de Vogue, grande, anguleuse, fragile avec de petits seins. Mais ses cuisses pleines et ses épaules larges modifiaient cette impression, et il découvrit que dans l’amour, elle était d’une grande douceur. Et ses narines se dilataient juste assez pour détruire cette impression première d’exquise harmonie et montrer qu’elle jouissait.

Sa grâce remarquable se composait de quelque chose de très durable, discipliné, et athlétique, ce qui est souvent le cas chez les femmes qui ne se trouvent pas belles. Oui, pensa Breavman, elle l’aurait bougé avec ou sans lui. Elle est celle qui foutra en l’air toutes ces saloperies de chambres tendues d’indienne. Et moi je suis l’ivrogne graisseux souriant niaisement devant sa pile de souvenirs du Niagara. C’est trois cents ans plus tôt qu’elle avait appris à manier la hache, en défrichant la Nouvelle-Angleterre. Le lit était maintenant sous la fenêtre. Il s’assit et il tendit les mains vers elle. Ils s’enlacèrent doucement, avec une sorte de patience comme s’ils attendaient tous les deux l’évaporation des démons qui s’étaient accumulés au cours de leur long voyage.

Elle se leva enfin. Il trouva que c’était un peu tôt.

- Il faut que je fasse le lit.
- Faire le lit ? Ce lit est fort bien fait.
- Je veux dire le faire dans l’autre sens. Autrement on ne verra rien.
- Tu le fais exprès ?

La haine que l’on sentait dans sa propre voix le surprit. Rien ne s’était évaporé.

Elle tourna les yeux vers lui, essayant de voir au travers. Je dois réussir à déchiffrer ce qu’elle veut me dire, j’aime tant ses yeux. Cela l’espace d’un éclair, mais la haine le submergea. Il regarda les bagages pour lui faire peur.

- Lawrence, nous sommes ici. C’est notre chambre pour ce soir. Donne-moi cinq minutes.

Elle allait vite, d’un bord à l’autre, dans une sorte de danse champêtre, et les draps volaient comme s’ils avaient fait partie de sa robe. Il savait qu’elle seule pouvait transformer cette besogne en cérémonie rituelle.

Elle fit gonfler les oreillers où leurs têtes allaient reposer. Elle enleva une des couvertures, et elle la drapa sur l’un des hideux fauteuils, la pliant ici et l’enfonçant là. Elle cacha une petite table ronde avec ses napperons et une boîte à cigarettes cassée, ornée d’un oiseau au bec en forme de ciseaux, et qui d’ailleurs ne marchait pas. Elle ouvrit le panier d’osier qu’il lui avait offert, et elle en sortit leurs livres, qu’elle dispersa sur la grande table près de la porte.

- Et le lavabo ? La porcelaine est fendue. Pourquoi n’arraches-tu pas une ou deux lames de parquet ? Tu pourrais le cacher dessous.
- Il faudra que tu m’aides.

Il aurait voulu pouvoir l’arracher du mur, et le faire disparaître d’un coup de baguette magique, comme une cigarette, pour Shell. L’arracher de ses supports crasseux, le brandir comme une mâchoire d’âne et tout démolir dans cette pièce, comme elle avait commencé à le faire.

Shell sortit leurs trousses de toilette. La sienne sentait le citron. Elle ouvrit la fenêtre d’un petit air triomphant et Breavman entendit les feuilles bouger dans la nuit de printemps.

Elle avait transformé la chambre. Ils pouvaient y allonger leurs corps. Cela suffirait pour l’amour et la conversation. Elle n’avait pas arrangé une scène où dormir la main dans la main, mais elle avait fait de cette chambre ce dont leur amour avait besoin, à son avis. Ce n’était pas l’idée de Breavman. Il aurait voulu la remercier de cet effort pour rendre la chambre intime, et il se détestait de vouloir la blesser à ce sujet.

Mais ne comprenait-elle pas qu’il ne voulait rien bouger, pas même un cendrier ou un rideau ?

Une seule petite ampoule brûlait. Shell était debout dans l’ombre. Elle se déshabilla et se glissa rapidement sous le drap qu’elle se remonta jusqu’au menton.

Pour elle la chambre est mieux, pensa Breavman. N’importe qui d’autre l’aurait remerciée. Elle méritait un lit de plumes que je ne peux pas lui donner, parce que je ne veux pas la recouvrir d’un château, avec mes armoiries sculptées sur la cheminées.

- Viens.
- Veux-tu que j’éteigne ?
- Oui.
- Maintenant la pièce est pareille pour nous deux.

Il se glissa dans le lit, en prenant bien soin d’éviter de la toucher. Il savait qu’il lui fallait en sortir. Comme quelqu’un dont la migraine est chronique, et qui s’en remet sans grande confiance aux mains du masseur qui le soulage toujours, il resta tout raide à côté d’elle.

Elle l’avait déjà senti ainsi auparavant. Il disparaissait parfois pendant deux ou trois jours, et quand il revenait son corps était distant, comme blindé.

Des fois, c’était un poème qui le catapultait loin d’elle, mais elle apprit comment l’apprivoiser, avec ce qu’il lui avait appris sur son corps et sa beauté.

C’était un refus d’être où il était, un refus d’accepter les murs, la pendule, le numéro sur la porte, et les limites de son corps dans sa petite chaise.

- Tu aurais préféré que ce soit encore plus sale, dit-elle doucement. Avec peut-être des cafards dans le lavabo.
- On ne les voit jamais quand on garde la lumière allumée.
- Et quand la lumière est éteinte on ne les voit pas non plus.
- C’est le moment entre les deux. Tu rentres la nuit, tu allumes la lampe de la cuisine, l’évier en est plein. Ils disparaissent en une seconde, et on ne voit pas trop bien où ils vont, et après leur départ la porcelaine est encore plus blanche qu’on l’avait imaginée.
- Comme ce petit poème japonais qui décrit des fraises sur une assiette blanche.
- Encore plus blanc, et sans musique.
- A t’entendre, on croirait que nous avons fui le plus abominable taudis.
- Oui, mais ne me demande pas de t’expliquer, ou bien ça ressemblera à ces pauvres conneries que les grands bourgeois racontent.
- Je sais ce que tu veux dire, et je sais également que tu ne m’en crois pas capable.

Elle allait tendre la main vers lui, il en était sûr. Elle allait le découvrir, pour qu’il puisse commencer à l’aimer.

- La belle maison fait autant partie des taudis que ton horrible évier. Tu voudrais vivre dans un monde où on viendrait juste d’allumer la lumière, et où tout surgirait de l’obscurité. D’accord, Lawrence, c’est peut-être même une attitude courageuse, mais tu ne peux pas y vivre tout le temps. Je veux installer l’endroit où tu reviendras te reposer.
- Tu t’en sors très bien pour donner de la dignité à un enfant gâté.

Ce n’était pas seulement que les hommes se fatiguent, que les oeuvres humaines sont éphémères, il croyait voir plus loin que cela. Même les choses s’abîmaient, la corruption s’installait, les vers envahissaient tout. Peut-être partageait-elle sa vision et la sensation de venir d’ailleurs.

- En arrivant ici, tu n’as voulu toucher à rien. Tu voulais juste un petit coin où dormir.
- Ou faire l’amour.
- Et tu me détestais parce que j’ai refait le lit et que là où je nous ai mis, on peut voir les arbres, et parce que j’ai caché cette affreuse table, parce que cela montrait que nous ne pouvions pas supporter cette saleté, et qu’il fallait nous en accommoder.
- Oui.

Il trouva sa main.

- Et tu me détestais parce que je t’entraînais là-dedans et tu aurais été libre si tu avais été tout seul, à quelques heures seulement du petit matin et la voirure garée devant… Seigneur, pensa-t-il en se tournant vers elle et en lui fermant les yeux, elle sait tout.

(p174-181)


Ceci concerne des corps perdus par Breavman. La police ne les retrouvera pas. Il les perdit au sommet de leur beauté. Ce sont :

un rat
une grenouille
une fille endormie
un homme sur la montagne
la lune

Vous et moi, nous avons notre corps, mutilé par le temps et les souvenirs. Breavman les jeta au feu, où ils demeurent, intacts. Immortalité qui ne sert à personne. Après bien des incendies, ils devinrent des constellations à peine visibles, qui prirent contrôle de lui en tournant dans son ciel.

On peut dire qu’ils furent dévorés par le buisson ardent de Moïse, que chacun de nous a dans le cœur, mais que peu de nous allument.

(p246)


Seigneur ! Je viens juste de me rappeler ce qu’était le jeu favori de Lisa. Après une grosse chute de neige, nous allions dans une cour, avec certains de nos amis. La neige formait une surface unie, vierge. Bertha était la fileuse. Nous tenions ses mains tandis qu’elle tournait sur ses talons, on tournait autour d’elle, nos pieds ne touchaient plus le sol. Alors elle nous lâchait, et chacun de nous tombait dans la neige. Il fallait rester dans la position où l’on était tombé. Quand tout le monde était ainsi tombé dans la neige fraîche, c’était la partie la plus belle du jeu qui commençait. Il fallait se relever prudemment, en prenant bien soin de ne pas abîmer les empreintes dans la neige. On les comparait. Bien sûr, chacun s’était efforcé de tomber dans une position invraisemblable, les bras et les jambes dans tous les sens. Alors on s’en allait, et il restait des empreintes blanches de fleurs, dont nos pas étaient les tiges.

(dernière page)

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