Jack Kerouac

Sur la route - Les clochards célestes

Sur la route

"Oui, bien sûr, je sais exactement ce que tu veux dire et, de fait, tous ces problèmes se sont présentés à mon esprit mais ce que je brigue c’est la concrétisation de ces facteurs qui dépendraient au premier chef de la dichotomie de Schopenhauer pour une part intimement accomplis..." Et cela continuait sur ce ton, des discours auxquels je ne comprenais rien et lui-même pas davantage.

p18


Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seules gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poelles à frire à travers les étoiles et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait : "Aaaah !"

p21


Aussi allais-je à l’Y pour avoir une chambre ; ils n’en avaient pas et, d’instinct, je descendis en flânant du côté des voies de triage - il y en a une tapée à Des Moines -, et j’échouais dans une vieille gargote ténébreuse, près de la rotonde des locomotives, et passai toute une journée à dormir sur un grand lit blanc, bien propre et bien dur, avec des graffitis obscènes gravés sur le mur, près de mon oreiller, et de foutus rideaux jaunes tirés sur le spectacle fuligineux des rails. Je m’éveillai quand le soleil se mit à rougeoyer ; et ce fut la seule fois de ma vie qu’aussi nettement, moment étrange entre tous, je ne sus plus qui j’étais - j’étais loin de chez moi, obsédé et épuisé par le voyage, dans une chambre d’hotel minable que je n’avais jamais vue, écoutant le chuintement de la vapeur au-dehors, et les grincements des vieilles boiseries de l’hotel, et des pas au-dessus de ma tête, et toutes sortes de bruits sinistres ; je regardai le haut plafond craquelé et réellement je ne sus plus qui j’étais pendant près de quinze étranges secondes. Je n’étais pas épouvanté ; j’étais simplemement quelqu’un d’autre, un étranger, et ma vie entière était une vie magique, la vie d’un spectre. J’étais à mi-chemin de la traversée de l’Amérique, sur la ligne de partage entre l’Est de ma jeunesse et l’Ouest de mon avenir, et c’est peut-être pourquoi cela m’est arrivé justement en cet endroit et à cet instant, par cet étrange après-midi rougeoyant.

Mais il me fallait me mettre en route et cesser de gémir ; je ramassai donc mon sac, dis adieu au vieil hotelier qui siégeait près de son crachoir, et allai manger.

p34


Carlo Marx arriva, de la poésie sous le bras, et s’installa sur un siège confortable, nous observant avec ses yeux en vrille. Durant la première demi-heure, il se refusa à dire quoi que ce fût ; en tout cas, il refusa de se compromettre. Il s’était assagi depuis l’époque des Idées Noires de Denver ; ceci à cause des Idées Noires de Dakar. A Dakar, la barbe au menton, il avait traîné dans les ruelles avec des gamins qui l’avaient conduit auprès d’un sorcier, lequel lui dit la bonne aventure. Il avait des instantanés de rues étranges avec des huttes couvertes d’herbe dans les bas-fonds pouilleux de Dakar. Il dit qu’il avait failli, tel Hart Crane, se jeter du haut du bateau, pendant le trajet du retour. Dean était assis sur le plancher avec une boîte à musique et il écoutait, saisi d’une immense stupeur, la petite chose qui jouait "Une belle romance". « Petites pirouettes de grelots grelottants. Ah ! écoutez ! Penchons-nous tous ensemble pour observer l’intérieur de la boîte à musique jusqu’à temps qu’on découvre les secrets des petits grelots grelottants, hi ! » Ed Dunkel était aussi assis sur le plancher ; il tenait mes baguettes de tambour ; soudain il se mit à scander une minuscule batterie pour accompagner la boîte à musique, que l’on pouvait à peine entendre. Tout le monde retint son souffle pour écouter. « Tic... tac... tic-tic... tac-tac. » Dean mit la main en cornet à son oreille ; il était bouche bée ; il dit : « Ah ! Hi ! ».

Carlo observait cette toquade loufoque les yeux mi-clos. Finalement il se claqua le genou et dit : « J’ai une déclaration à faire.

- Oui ? ah, oui ?

- Quelle est la signification de cette expédition à New York ? Quel genre d’affaire sordide mijotes-tu encore ? Je veux dire, mon pote, vers quel séjour diriges-tu tes pas ? Vers quel séjour diriges-tu tes pas, Amérique, en ton automobile étincelante dans la nuit ?

- Vers quel séjour diriges-tu tes pas ? », répéta Dean bouche bée. On était assis et on ne savait pas quoi dire ; il n’y avait rien à ajouter à ça. La seule chose à faire, c’était de diriger nos pas. Dean se leva d’un bond et dit que nous étions prêts à repartir pour la Virginie.

p169


« Maintenant, c’est la première fois qu’on est seuls ensemble et en situation de discuter depuis des années », dit Dean. Et il parla pendant toute la nuit. Comme dans un rêve, on fonçait de nouveau à travers Washington assoupie et les forêts de Virginie, franchissant l’Appomatox à l’aube, bloquant les freins devant la porte de mon frère à huit heures du matin. Et durant tout ce temps, Dean fut énormément excité par tout ce qu’il voyait, par tout ce dont il parlait, par chaque détail de chaque instant qui passait. Une réelle croyance lui faisait perdre la raison. « Et naturellement, maintenant personne ne peut nous dire qu’il n’y a pas de Dieu. Nous sommes passés par toutes les formes. Tu te souviens, Sal, quand je suis venu la première fois à New York et que je voulais que Chad King m’instruise sur Nietzsche ? Tu vois combien de temps ça fait ? Tout est beau, Dieu existe, nous avons l’intuition du temps. Tout ce qui a été affirmé depuis les Grecs est faux. On ne rend compte de rien avec la géométrie et les systèmes géométriques de pensée. Tout est dans ça. » Il enfila son index droit dans son poing gauche ; l’auto rasait la ligne, suivant une parfaite trajectoire. « Et non seulement cela, mais encore nous comprenons l’un et l’autre que je n’aurais pas le temps d’expliquer pourquoi je sais que Dieu existe. » A un certain moment, je me plaignis des difficultés de la vie, de la pauvreté de ma famille, du grand désir que j’avais d’aider Lucille, qui était pauvre également et avait une fille. « Les difficultés, tu vois, c’est le terme général qui désigne ce en quoi Dieu existe. L’essentiel c’est de ne pas se laisser coincer. Ma tête tinte ! », s’écria-t-il en la prenant à pleines mains. Il se rua hors de la voiture pour aller acheter des cigarettes, avec la même démarche furieuse que Groucho Marx, rasant le sol et la queue de l’habit au vent - mais il n’avait pas d’habit à queue. « Depuis Denver, Sal, combien de choses - oh, les choses ! - ai-je méditées et méditées. J’étais tout le temps en maison de correction, j’étais un jeune voyou, affirmant ma personnalité, car le vol de voitures était un mode d’expression psychologique de ma situation, une manière de me mettre en valeur. Pourquoi j’allais en prison, je le sais maintenant, tout cela s’est éclairci. Autant que je sache, je ne retournerai plus jamais en prison. Le reste n’est pas ma faute. » On dépassa un petit gosse qui jetait des pierres aux autos sur la route. « Pense à ça, dit Dean. Un jour il balancera une pierre dans le pare-brise d’un type et le type ira s’emboutir et claquera, tout ça à cause du petit gosse. Tu me suis bien ? Dieu existe sans aucun scrupule. Tandis que nous roulons sur cette route, je suis positivement hors de doute que notre destin est entre de bonnes mains, que même avec toi, si tu prends le volant, avec ta crainte de la bagnole (je détestais conduire et conduisais avec circonspection), la chose marchera de soi-même et qu’on n’ira pas dans le décor et que je peux dormir. Au surplus, nous connaissons l’Amérique, nous sommes chez nous ; je puis aller n’importe où en Amérique et avoir ce que je veux parce que c’est pareil dans tous les coins ; je connais les gens, je sais ce qu’ils font. Nous donnons et nous prenons et nous démenons de tous côtés dans une douceur zigzagante d’une incroyable complication. » Il n’y avait rien de clair dans tout ce qu’il disait mais ce qu’il cherchait à exprimer était d’une façon ou d’une autre pur et limpide. Il faisait du mot "pur" un usage abondant. Je n’avais jamais imaginé que Dean pût devenir un mystique. C’étaient les premiers temps de son mysticisme, qui devait l’amener plus tard jusqu’àune étrange sainteté déguenillée, à la W.C. Fields.

p171


Pendant un instant j’avais atteint ce degré d’extase que j’avais toujours convoité, qui était le franchissement total du temps mesurable jusqu’au règne des ombres intemporelles, l’impression que la mort me chassait devant elle à coups de pieds, elle-même talonnée par un spectre si bien que je ne trouvais mon salut que sur une planche où les anges, pour y voler, plongeaient dans l’abîme sacré du néant d’avant la création, et là, des rayons d’une force merveilleuse resplendissaient de l’éclat de l’Esprit Absolu, des champs de lotus innombrables s’ordonnaient sous le magique essaim des papillons célestes. Je pouvais entendre le grondement d’une effervescence indescriptible qui ne venait point de mon oreille mais de l’infini et qui n’avait aucun rapport avec des sons. Je compris que j’étais mort et revenu à la vie un nombre indéterminé de fois mais je ne pouvais précisément pas m’en souvenir pour cette raison essentielle que les transitions de la vie à la mort et le retour à la vie représentent spirituellement si peu de chose, une opération magique négligeable, comme de s’endormir et de s’éveiller à nouveau un million de fois, qu’on les subit dans l’indifférence totale et la plus profonde ignorance. Je compris que c’était uniquement à cause de la stabilité de l’Esprit essentiel que se produisaient ces fluctuations de naissances et de morts, ainsi le vent ride une nappe d’eau pure et paisible comme un miroir. J’éprouvais une béatitude douce, vacilante, comme si j’avais eu une bonne dose d’héroine dans les veines ; comme après une rasade de vin en fin d’après-midi, et soudain vous frissonnez ; j’avais des fourmillements dans les pieds. Je me dis que j’allais mourir dans un instant. Mais je ne mourus pas, et je fis quatre milles à pieds, ramassant dix beaux mégots que je ramenai à la chambre de Marylou et grâce auxquels je bourrai ma vieille pipe que j’allumai. J’étais trop jeune pour comprendre ce qui s’était passé. A la fenêtre je humai toutes les victuailles de San Francisco. Il y avait tout près des restaurants de fruits de mer où les petits pains étaient chauds, et même les paniers me semblaient bons à manger ; où les menus eux-mêmes étaient pleins de douceur comestible, comme s’ils avaient mijoté dans du bouillon chaud ou rôti sur le gril, et ils me semblaient bons à manger. On m’aurait montré l’écaille du poisson bleu sur le menu de fruits de mer, que je l’aurais mangée, pourvu qu’on m’ait laissé flairer le beurre fondu et les pinces de homard. Il y avait des endroits spécialisés dans le gros rosbif rouge, au jus, ou dans le poulet rôti à la sauce au vin. Il y avait des endroits où les hamburgers brasillaient sur le gril et où le café ne coûtait que cinq cents. Et aussi, ah, ces effluves de grillades panées qui montaient du quartier chinois jusqu’à ma chambre, rivalisant avec les sauces de spaghetti de North Beach, avec le crabe à tendre carapace qu’on servait au Fisherman’s Wharf, et surtout les côtelettes de Fillmore qu’on tournait à la broche. Ajoutez les haricots rouges de Market Street qui emportent la langue, les frites à la française dans la nuit au vin rouge de l’Embarcadero et les palourdes à l’étuvée de Sausalito de l’autre côté de la baie, voilà ce qui me faisait pâmer à San Francisco. Ajoutez le brouillard, le brouillard âpre qui affame, et les pulsations du néon dans la nuit douce, les talons hauts des femmes sur le trottoir, les colombes blanches dans la vitrine d’une épicerie chinoise...

p242


"Tu vois, mon pote, on vieillit et les ennuis s’accumulent. Un jour, toi et moi, on sera en train de déambuler dans une ruelle, tous les deux, au coucher du soleil, et de fouiller les poubelles.

- Tu veux dire qu’on finira comme de vieux clochards ?

- Pourquoi pas, mon pote ? Naturellement on y arrivera si on en a le désir, avec tout ce que ça comporte. Il n’y a rien de mal à finir de cette façon. Tu passes toute une vie sans t’occuper de ce que veulent les autres, y compris les politiciens et les richards, et personne ne se soucie de toi et tu te défiles et tu frayes ta propre route." J’approuvai. Il en venait à la résolution taoiste par la voie la plus simple et la plus directe. "Quelle est ta route, mon pote ? C’est la route du saint, la route du fou, la route d’arc-en-ciel, la route idiote, n’importe quelle route. C’est une route de n’importe où pour n’importe qui n’importe comment. Où qui comment ?" Nous hochâmes la tête sous la pluie. "Merrrde, et il faut faire gaffe à sa pomme. Ce n’est pas un homme qui ne galoppe pas, écoute ce que dit le docteur. Je vais te dire, Sal, carrément, peu importe où j’habite, ma valoche dépasse toujours par-dessous le lit, je suis prêt à partir ou à me faire virer. J’ai décidé de laisser tout me filer entre les doigts. Tu m’as vu, toi, m’évertuer et me crever le cul pour réussir et tu sais, toi, que c’est sans importance et que nous avons le sens du temps, la façon de le ralentir et d’arpenter et de savourer et de se contenter des voluptés du nègre antique, et que sont les autres voluptés ? Nous autres, nous savons." On soupirait sous la pluie. Elle tombait d’un bout à l’autre de la vallée de l’Hudson, cette nuit-là. Les grands quais internationaux le long du fleuve vaste comme la mer en étaient inondés, les vieux pontons des vapeurs de Poughkeepsie en étaient inondés, les vieux Lac des sources de Split Rock en était inondé, le mont Vanderwacker en était inondé.

- C’est ainsi, dit Dean, que je déambule dans l’existence, je la laisse me promener.

p355



Les clochards célestes

Sans bourse délier, je quittai Los Angeles sur le coup de midi, caché dans un train de marchandises, par une belle journée de la fin septembre 1955. Étendu sur une plate-forme roulante, mon sac sous la nuque, les genoux croisés haut, je me laisse absorber par la contemplation des nuages tandis que le convois roulait vers le nord. L’omnibus qui m’emportait me permettrait d’arriver avant la nuit à Santa Barbara où je me proposais de dormir sur la plage. Le lendemain matin, un autre omnibus m’emmènerait jusqu’à San Luis Obispo, ou bien le rapide de marchandises me déposerait à San Francisco à sept heures du soir.

(premier paragraphe)


Ah ! pauvre esprit de l’homme, solitaire esseulé sur la plage tandis que Dieu lui adresse un sourire significatif. (p.19)


Un peuplier ; des feuilles jaunies.
Un écrivain est passé par là.

Le moineau sautille sur la terrasse.
Il a les pattes mouillées.
(2 haikus, p94)


Ce fut une nuit de grandes discussions. Japhy commença par nous raconter sa vie antérieure : comment il avait été marin sur un cargo en 1948 et se promenait dans le port de New York, un poignard à la ceinture, ce qui nous étonna, Alvah et moi ; puis il nous parla de cette fille qu’il avait aimée en Californie : « Elle m’a fait bander pendant cinq mille kilomètres, nom de Dieu ! »

Puis Coughlin dit :

« Parle-leur de la Grande Prune, Japh. »

Immédiatement Japhy se mit à réciter : « Grande Prune, le Maître du Zen, avait été consulté sur le sens du bouddhisme ; il répondit : "Fleur de jonc, bourre de saule, tiges de bambou, fil de lin" ; en d’autres termes : "Accroche-toi à l’homme, l’extase est partour" ; voilà ce qu’il voulait évoquer : l’extase par la pensée ; mais le monde n’est rien que pensée ; qu’est-ce que la pensée ? La pensée n’est rien d’autre que le monde, nom de Dieu. Alors l’Ancêtre Cheval dit : "La pensée est Bouddha." Puis faisant allusion à son disciple Grande Prune, il ajouta : "La prune est mûre." »

« Bien, c’est intéressant, dit Alvah, mais où sont les neiges d’antan ?

- Eh bien, je suis à peu près d’accord avec toi, car ces gens ont vu les fleurs comme dans un rêve, mais nom de Dieu, le monde est fait de gens réels comme Smith et Goldbook et chacun se conduit comme s’ils étaient eux-mêmes des rêves ou des mioches. La souffrance, ou l’amour, ou le danger ça vous rend à la réalité ; tu n’as pas senti ça, Ray, quand tu avais si peur sur ta corniche ?

- Tout était réel, c’est vrai.

- C’est pourquoi les pionniers de la Prairie ont toujours été des héros et sont encore mes héros préférés depuis longtemps et pour toujours. Ils étaient constamment avertis de la réalité des êtres et des choses qui peuvent aussi bien être irréels - au fond quelle différence ? Le Sutra de Diamant dit : « Ne forme aucun préjugé quant à la réalité ou l’irréalité de l’existence » ou quelque chose comme ça. Les menottes des flics ne seront plus amidonnées et les matraques s’abaisseront : vive la liberté !

- Le président des Etats-Unis commence à loucher et s’évanouit dans l’air, hurlai-je.

- Les anchois retournent à la terre, guela Coughlin.

- Le pont du Golden Gate se couvre de rouille au soleil couchant et s’effondre, dit Alvah.

- Et les anchois retourneront à la terre, insista Coughlin.

- Donne-moi la bouteille que je boive encore un coup. Hou-oo-ou ! (Japhy se releva d’un bond.) J’ai lu Whitman, et savez-vous ce qu’il dit ? Debout les esclaves, faites trembler les despotes étrangers. Il croit que telle doit être l’attitude du Barde, du Barde Fou inspiré par le Zen, sur les vieilles pistes du désert. Il croit qu’il faut imaginer le monde comme le rendez-vous des errants qui s’avancent sac au dos, des clochards célestes qui refusent d’admettre qu’il faut consommer toute la production et par conséquent travailler pour avoir le privilège de consommer, et d’acheter toute cette ferraille dont ils n’ont que faire ; réfrigérateurs, récepteurs de télévision, automobiles (tout au moins ces nouvelles voitures fantaisistes) et toutes sortes d’ordures inutiles, les huiles pour faire pousser les cheveux, les désodorisants et autres saletés qui, dans tous les cas, atterriront dans la poubelle huit jours plus tard, tout ce qui constitue le cercle infernal : travailler, produire, consommer. J’entrevois la grande révolution des sacs à dos. Des milliers, des millions de jeunes Américains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, réjouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles et plus heureuses encore les vieilles, tous transformés en Fous du Zen, lancés de par le monde pour écrire des poèmes inspirés, sans rime ni raison, pratiquant la bonté, donnant l’image de la liberté par leurs actes imprévus, à tous les hommes et même à tous les êtres vivants ; c’est cela que j’aime en toi, Goldbook, et en toi, Smith, venus tous deux de cette côte Est que je croyais morte.

- Nous pensions que le côte Ouest était morte.

- Vous avez fait souffler par ici un vent nouveau ; ne voyez-vous pas que le pur granit jurassique de la sierra Nevada et les hauts conifères épars, survivants des époques glaciaires, et les lacs que nous avons contemplés là-haut constituent la plus belle image de la terre ? Imaginez comme l’Amérique deviendra vraiment grande et sage quand toute son énergie et son dynamisme à l’échelle d’un continent seront entièrement tendus vers le Dharma.

- Oh ! dit Alvah, merde pour le Dharma.

- Ce qu’il nous faut c’est un zendo omniprésent où tout Boddhisattva puisse errer çà et là, sûr de trouver un coin où dormir parmi des amis et faire cuire sa bouillie. »

Je récitai :
« The boy was glad, and rested up for more, and Jack cooked mush, in honor of the door. »

- Qu’est-ce que c’est que ça ?

- C’est un poème que j’ai écrit. En voici un autre :

« The boys was sittin in a grove of trees, listenin to Buddy explain the keys. Boys, sez he, the Dharma is a door... Let’s see... Boys I say the keys, cause there’s lotsa keys, but only one door, one hive for the bees. So listen to me, and I’ll try to tell all, as I heard it long ago, in the Pure Land Hall. For you good boys, with wine soaked teeth, that can’t understand these words on a heath, I’ll make it simpler, like a bottle of wine and a good woodfire under stars divine. Now listen to me, and when you have learned the Dharma of the Buddhas of old and yearned, to sit down with the truth, under a lonesome tree, in Yuma Arizony, or anywhere you be, don’t thank me for tellin, what was told me, this is the wheel I’m a-turnin, this is the reason I be : Mind is the Maker, for no reason at all, for all this creation, created to fall. »

p149


C’était une nuit folle. A la fin, Coughlin et moi avions entamé un match de lutte et défoncions allègrement les cloisons. Il s’en fallut de peu pour que le bungalow ne s’effondrât sur nous. Le lendemain, Alvah était fou de rage et j’avais presque cassé une jambe à ce pauvre Coughlin, au cours du match. J’avais moi-même une écharde de trois centimètres dans la chair et ne pus l’en extraire qu’un an plus tard. Au cours de la soirée, Morley était apparu sur le seuil, comme un fantôme, brandissant un pot de yoghourt d’un demi-litre et s’inquiétant de savoir si nous ne voulions pas y goûter. Japhy était parti à deux heures du matin, en promettant de venir me chercher le lendemain pour m’aider à m’équiper. Le tout avait été digne des Fous du Zen et les patrouilles de police étaient passées trop loin de nous pour nous entendre. Pourtant, il y avait une morale à tout cela. Elle vous apparaîtra lorsque vous ferez un tour, la nuit, dans une petite rue de banlieue. Dans chaque maison, des deux côtés de la chaussée, brille la lampe dorée du living-room où l’écran de télévision met une tâche bleutée. Chaque famille regarde religieusement le même spectacle. Personne ne parle. Les cours sont silencieuses. Seuls quelques chiens aboient, étonnés d’entendre les pas d’un homme, étrangement dépourvu de roues. Alors vous comprendrez ce que je veux dire si vous constatez que tous les hommes commencent à penser la même chose au même moment et que les Fous du Zen sont retournés à la poussière, avec un dernier rire sur leurs lèvres mortes. Je ne dirai qu’un seul mot à ces amateurs de télévision, à ces millions et ces dizaines de millions d’hommes qui ne voient plus que par un seul oeil : ils ne font certes aucun mal à leur prochain en se servant de cet oeil unique ; mais Japhy non plus ne faisait de mal à personne... je l’imagine, errant, sac au dos, dans les rues d’une quelconque banlieue, apercevant tous ces écrans bleutés, tout seul, seul avec des pensées qui ne lui sont pas venues au moment où il a tourné un bouton. Et je me récite la petite chanson que j’ai composée à la gloire de mon copain :

Who played this cruel joke, on bloke after bloke, packing like a rat, across the desert flat ? asked Montana Slim, gesturing to him, the buddy of the men, in this lion’s den. Was it God got mad like the Indian cad, who was only a giver, crooked like the river ? Gave you a garden let it all harden, then comes the flood and the loss of your blood ? Pray tell us, good buddy, and don’t make it muddy, who played this trick, on Harry and Dick, and why is so mean this Eternal Scene, just what’s the point, of this whole joint ?

Et je me disais que peut-être ces clochards célestes m’apporteraient la lumière.

p160


Je mis ma nouvelle chemise en flanelle, mes chaussettes neuves, mes sous-vêtements et mes blue-jeans, remplis mon sac, le jetai sur mon épaule et allai, le soir même à San Francisco, pour m’habituer à errer la nuit, dans une ville, en cet équipage. Je descendis Mission Street en chantant gaiement, et me rendis dans les bas-quartiers, du côté de la Troisième Rue, pour y déguster mes doughnuts favoris avec une tasse de café. Les clochards fascinés me demandaient si j’étais un prospecteur d’uranium. Je ne voulais pas commencer à leur expliquer que je cherchais quelque chose de plus précieux pour l’humanité que du minerai. De sorte qu’ils se mirent à m’expliquer :

« Mon gars, t’as qu’à aller dans le Colorado, à c’qu’on dit, et avec un beau petit gégére, tu s’ras miyonaire en moins de deux. » Tous les clochards veulent être millionnaires.

« Merci, les gars. P’têt bien qu’j’irai.

- Y’en a aussi, plein d’uranium, dans le Yukon.

- Ben, à Chihuahua, dit un vieux, j’parie qu’y en a plein à Chihuahua. »

Je vidai les lieux et errai dans San Francisco, sac au dos, plein d’allégresse. Je m’en fus rendre visite à Cody, chez Rosie. La vue de cette dernière m’étonna : elle avait soudain changé et sa maigreur était squelettique. Elle avait un regard terrorisé ; les yeux lui sortaient des orbites. « Qu’est-ce qui se passe ? » Cody me conduisit dans la pièce voisine sans me laisser lui parler : « Elle est devenue comme ça en quarante-huit heures, souffla-t-il.

- Que lui est-il arrivé ?

- Elle dit qu’elle a établi une liste de tous ses amis et de leurs péchés, après quoi elle l’a jetée dans les toilettes de la maison où elle travaille, mais la liste était si longue qu’elle a bouché le tuyau de vidange. Il a fallu faire appel à un type du service municipal. Comme il portait un uniforme, elle dit que c’était un flic, qu’il a emporté le papier au poste de police et qu’on va tous nous arrêter. »

p166


Ce fut une folle journée. Elle avait pourtant commencé bien sagement par une visiste à l’église de Maria Guadalupe et un détour par le marché indien, y compris un arrêt sur les bancs d’un parc public parmi de joyeux bambins au type mexicain. Mais, plus tard, je me retrouvai après quelques libations dans des bars en train de hurler à l’adresse de peones mexicains moustachus : « Todas las granas de arena del desierto de Chihuahua son vacuidad. »

p238


« Pourquoi restes-tu inactif toute la journée ? »

« Je suis le Bouddha connu sous le nom de Tire-au-flanc. »

p276


J’allais écouter les dernières critiques de critiques de Cacoethes devant le feu. Arthur Wane était assis sur une bûche, bien habillé, avec cravate et complet veston ; j’allais lui demander : « Qu’est-ce que le bouddhisme ? Illusion fanatique, jeu, rêves - ou même pas ?
- Non, pour moi, le bouddhisme sert à connaître le plus de gens possible. » Et le voilà parti de groupe en groupe, affable, serrant des mains, bavardant avec tout un chacun, comme dans un cocktail. A l’intérieur de la maison, la soirée devenait de plus en plus agitée. Je commençai à danser avec la jeune géante, moi aussi. Elle était absolument enragée. J’essayai de l’entraîner vers la colline, avec une carafe de vin, mais son mari était là. Un peu plus tard, un Noir en transes commença à jouer des bongos en battant le tambour avec ses poings et ses mains sur sa tête, ses joues, sa bouche, sa poitrine, tirant de son propre corps un rythme profond, violent, sonore. Tout le monde était dans l’admiration et déclara qu’il devait être, pour le moins, Boddhisattva.

p.298



Croyances et techniques pour la prose moderne

Evergreen Review, vol 2, n.8, 1959 Jack Kerouac

Liste des points essentiels :

1. Carnets secrets, couverts de gribouillis, et pages follement dactylographiées, pour votre propre plaisir

2. Soumis à tout, ouvert, à l’écoute

3. N’essayez jamais de vous soûler en-dehors de chez vous

4. Soyez amoureux de votre vie

5. Ce que vous ressentez trouvera sa propre forme

6. Soyez fou, soyez un saint abruti de l’esprit

7. Soufflez aussi profondément que vous souhaitez souffler

8. Ecrivez ce que vous voulez sans fond depuis le fin fond de l’esprit

9. Les visions indicibles de l’individu

10. Pas de temps pour la poésie, mais exactement ce qui est

11. Des tics visionnaires tremblant dans la poitrine

12. Rêvant en transe d’un objet se trouvant devant vous

13. Eliminez l’inhibition littéraire, grammaticale et syntactique

14. Comme Proust, soyez à la recherche du joint perdu

15. Racontez la véritable histoire du monde dans un monologue intérieur

16. Le joyau, centre d’intérêt, est l’oeil à l’intérieur de l’oeil

17. Ecrivez pour vous dans le souvenir et l’émerveillement

18. Travaillez à partir du centre de votre oeil, en vous baignant dans l’océan du langage

19. Acceptez la perte comme définitive

20. Croyez en le contour sacré de la vie

21. Luttez pour esquisser le courant qui est intact dans l’esprit

22. Ne pensez pas aux mots quand vous vous arrêtez mais pour mieux voir l’image

23. Prenez note de chaque jour la date blasonnée dans votre matin

24. Pas de peur ou de honte dans la dignité de votre expérience, langage et savoir

25. Ecrivez de façon que le monde lise, et voie les images exactes que vous avez en tête

26. Livrefilm est le film écrit, la forme américaine visuelle

27. Eloge du caractère dans la solitude inhumaine et glacée

28. Composer follement, de façon indisciplinée, pure, venant de dessous, plus c’est cinglé, mieux c’est

29. On est constamment un Génie

30. Scénariste-Metteur en scène de films Terrestres Sponsorisés et Financés par les Anges au Paradis

Ce site est tenu par : Francesco Colonna Romano
Pour m’écrire : francesco ’arobas’ alamemeetoile.net