
- 1. Thailande - Bangkok - Gare de Hualampong - Gens attendant assis par terre
Dimanche matin, Bangkok, gare de Hualampong. Aucun rabatteur ou escroc en vue, j’achète mon ticket de train pour la frontière cambodgienne à Aranya Prathet, et je m’assieds par terre au milieu du hall avec quelques centaines de voyageurs thaïs qui attendent leur train en bavardant, déjeunant, jouant avec leurs enfants ou faisant la sieste à même le sol (impeccablement propre). La gare sur des tons jaunes-blancs est très lumineuse et agréable. Décidément la Thaïlande laisse une impression de facilité presque déconcertante tellement tout est fluide, bien renseigné, sans dangers. On dirait qu’on n’a même plus besoin de se méfier. Et l’aventure dans tout cela ?
Délicieuse brochette sur le quai avec du riz gluant, le train finit par arriver. Normalement 8 wagons, mais 4 seulement au rendez-vous. Tout le monde se précipite pour avoir une place assise, mais beaucoup finiront debout dans l’allée. Dehors le paysage défile très lentement, moins de 50km/h, les banlieues de Bangkok, les maisons construites le long des voies, puis peu à peu de longues plaines de rizières entrecoupées de petits villages où montent et descendent sans cesse des vendeurs ambulants de boissons et de mangues vertes. Des grosses averses tombent parfois et nous obligent à descendre les rideaux de fer qui servent de fenêtres. J’échange des sourires avec quelques passagers, mais la conversation ne va pas plus loin. Personne ne parle l’anglais.
Au bout de trois heures, je me dis que ce serait gentil de laisser ma place à une fille qui attend debout à côté de moi et montre des signes de fatigue. Les gens n’ont pas l’air très partageurs, mais je me dis qu’en tant qu’étranger, on se doit de montrer de montrer qu’on est comme eux, qu’on n’a pas toujours besoin de meilleures places et plus de confort. En même temps, j’hésite un peu, un peu par timidité (ne pas me faire remarquer), un peu parce que si la fille ne me rend pas la place après, l’idée d’attendre debout pendant 4h ne m’enchante pas. Je me décide enfin, elle accepte sans un mot, descendra une heure plus tard, et je peux même me permettre le luxe de laisser aussi s’asseoir le mari de ma voisine d’en face.
Quelques sièges en face de moi est assis un autre occidental. Je l’avais repéré avec son sac à dos sur le quai, et m’étais placé à quelques mètres de lui, ni trop près ni trop loin, en faisant semblant de rien. Il y a une sorte de pudeur du voyageur qui fait qu’on aborde rarement quelqu’un en début de voyage. Dans le fond, je préfère moi aussi rester assis sept heures à côté de trois thaïs qui ne parlent pas un mot d’anglais plutôt qu’en face d’un clone de moi-même. Pourtant, ce sera peut-être chouette de partager quelque chose à l’arrivée, un repas, une chambre, dans un pays où personne ne comprend ma langue. Après s’être observés de loin pendant longtemps, à l’arrivée, il ne semble pas me rechercher, contrairement aux chauffeurs de tuk-tuks qui me courent après pour me proposer une course vers en ville. Tant pis, je sors en premier, puis j’hésite sur quelle route prendre. C’est là que j’aperçois Joseph, descendu du même train avec son sac à dos et sa barbe d’un mois. Je lui demande s’il sait où est la ville, il dit qu’il cherche le Farang Bar (bar de l’étranger) où une femme devrait lui fournir l’aide nécessaire à la poursuite de son voyage. La formulation est louche et curieuse mais pas très engageante. Finalement, il s’avère qu’un gars qu’il avait rencontré a lu dans un forum internet qu’une femme prénommée Noot qu’on rencontre au Farang Bar a simplement des informations sur les hôtels du coin et le passage de frontière. Puisque c’est comme cela, je la cherche aussi.
Le Farang Bar, juste en face de la gare, mérite à peine le nom de bar : un local grisâtre et sale loué 40 euros par mois et deux tables posées le long de la route bruyante qui mène à la frontière. Mike nous y accueille, anglais, la cinquantaine. Il ne sert que des bières et devra aller me chercher ailleurs une boisson industrielle à l’orange. Sur demande de Joseph, il nous raconte son histoire. Mike était ingénieur à Sheffield (ou un truc du genre). Peu après que sa femme ne le quitte, vers 2001, son frère propose d’ouvrir avec lui un bar à hôtesses en Thaïlande, à Pattaya. Jusque là il avait peu voyagé, mais il n’a rien à perdre, autant changer de vie, il accepte. Il se retrouve donc à faire les tours du soir alors que son frère et sa femme thaïe s’occupent du bar pendant la journée, tout va bien. Les choses se compliquent le jour où Mike commence à sortir avec Noot, l’une des filles du bar (en Thaïlande, il paraîtrait que la prostitution est pour beaucoup un moyen de chercher un mari !) : le frère voit cela d’un très mauvais œil, car Noot révèle à Mike qu’il était en train de se faire escroquer par son propre frère. Bref, une fois de plus Mike va tout perdre, il devra ouvrir un nouveau bar dans un nouveau coin, qui marchera bien un temps, avant que le quartier ne soit aussi déserté. A ce stade, Noot le quitte aussi, Mike essaie de rentrer en Angleterre, mais il se rend compte qu’il n’a plus grand-chose à y faire… De retour en Thaïlande, il retrouve Noot et la suit, de nouveau un bar qui ne marche pas, puis celui-ci à Aaranya Prathet. C’est ainsi que Mike se retrouve à tenir ce bar miteux dans cette ville frontière, peut-être le seul étranger de la ville alors qu’il ne parle officiellement pas thaï… Dans la pratique, il nous raconte qu’il le comprend, même si sa femme est censée l’ignorer : il a pu comprendre qu’elle le trompait, et qu’elle avait d’autres plans pas très clairs. Alors il a décidé d’attendre le clash final, quelques semaines ou quelques mois, avant de tout quitter une fois de plus. Pour aller où ? Qui sait ? Pour l’instant il n’y a pas de plans. Il a l’air content de pouvoir partager son histoire tragique avec des occidentaux, même s’il cache mal son désespoir et sa solitude derrière la chaleur de comptoir. En partant, Joseph me fait remarquer une femme et deux travestis qui attendent pas loin… Selon lui, Mike doit être le type à qui les étrangers s’adressent naturellement quand ils arrivent en ville et cherchent un fille (ou autre), depuis son bar miteux, il sert d’intermédiaire, même si c’est sa femme qui tire clairement les ficelles de toute l’affaire.

- 2. Thailande - Aranya Prathet - Bar american style
En bon anglais, Joseph insiste pour prendre une autre bière après mangé dans le bar d’en face. Celui-ci est en fait une sorte de grand préau au toit de tôle posé sur de larges poutres en bois et entouré de palmiers, décoré en pur style texan avec des tables en bois massif de drapeaux américains, californiens (avec l’ours), du Manchester United et surtout de lanternes de mineurs et de nombreux crânes de vaches avec leurs grandes cornes, dont certains portent des lumières rouges en guise d’yeux. Sur l’estrade, entre la tête de vache et un grand écran projetant des images de voitures sportives défiant l’asphalte se produit un groupe de cinq jeunes thaïs, cheveux longs, trois guitares électriques, un clavier et une batterie discrète. Ils entament leur concert par Eric Clapton version sirupeuse, avant de poursuivre par des morceaux rocks en thaï aux arrangements langouro-déprimants dont raffolent les asiatiques. Ce décor pour le moins incongru dans cette ville frontière constitue pour moi une bonne incarnation du concept de « bout du monde »…
Ce qui est sûr, c’est que nous avons trouvé la « place to be » d’Aranya Prathet : les thaïs affluent en grand nombre, en groupes mixtes ou pas presque toutes les tables sont occupées. Il y a deux étrangers, genre anglais massif buveur de bières, t-shirt sans manches, la quarantaine bien entamée, sûrement pas le genre backpacker. L’un est seul à sa table, l’autre avec trois thaïs dont une femme à ses côtés qui a l’air de s’embêter. Cette ville n’est clairement pas une ville pour les voyageurs normaux (s’ils sont en voiture ou en bus, ils ont toutes les raisons de poursuivre directement pour le Cambodge), comment ces types sont-ils arrivés là ? Joseph a tout de suite remarqué à l’autre bout du bar les deux travestis et une grosse femme thaï. Toujours là… Plus tard, la serveuse lui apporte un billet avec cinq mots griffonnés en anglais incompréhensible, les trois derniers pourraient vouloir dire « what you want ». C’est signé Noot et accompagné d’un numéro de téléphone.
Nous allons plutôt nous coucher. La fenêtre de ma chambre donne directement sur le hangar-pub et permet de continuer à profiter du concert comme si j’y étais, depuis mon lit. Les murs sont fins comme du préfabriqué, mais j’ai un plafond recouvert de plaques de polystyrène à fleurs, un papier peint aux teintes rose et bleu pastel représentant des paysages marins et alpins (avec de la neige ? je suis trop fatigué pour examiner de près) et un joli néon circulaire. Les moustiquaires aux fenêtres ont l’air de tenir la route, mais par précaution je dormirai le ventilateur allumé. C’est ma deuxième et dernière nuit en Thaïlande.
Demain matin réveil tôt et départ pour Poipet, de l’autre côté de la frontière. Mike a dit que c’est "un des endroits les plus moches du monde", alors j’ai hate d’y être.