Soyouz nerouchimy respoublik svobodnykh, et les singes en cours d’économie


vendredi 5 décembre 2003, par Francesco Colonna Romano

Vendredi après-midi, un état un peu comateux, la fatigue qui remonte. Ça passera. Je ne sais comment, je me suis souvenu de l’hymne soviétique que j’avais déjà écouté quelquefois. Quelques minutes pour le télécharger, et voici les choeurs de l’Armée Rouge et leurs voix s’élevant en continu, toujours plus haut. En cherchant sur google, j’apprends qu’après Eltsine, cet hymne a été rétabli, car les gens y étaient trop attachés. Pas étonnant, c’est une musique à donner la foi en l’homme, et en même temps il y a une sorte d’ivresse et de terreur provoquée par ce mouvement violent et incontrôlé.

Bon, le fait d’écrire me réveille un peu. Je viens de terminer un livre de sociologie sur les seins nus sur les plages bretonnes, c’est curieux un bouquin de socio, on y trouve plein d’infos à l’air sensées, parfois on se demande comment le gars a réussi à raconter autant de trucs dessus tellement ça semble aller de soi. Tout est très nuancé, pesé, mais au final, en refermant le bouquin, on ne sait plus trop, est-ce que les gens veulent tout ça ? Est-ce que c’est bien ? De quoi suis-je en train de parler ? En tout cas, avec toutes les normes et règles diverses qui sont mises à jour, ça ne donne pas envie d’aller à la plage. Ça tombe bien, il fait gris à Paris en décembre.

Voilà. On peut partir sur un petit récit de ces dernières semaines, les routines de la vie parisienne et les rythmes qui font qu’il est difficile de garder des repères. Qui d’entre vous se souvient de ce qu’il a fait il y a trois semaines ? Est-ce que ça vous parait normal ? Merci en tout cas à ceux qui m’ont répondu à l’époque. Je n’ai pas retrouvé ce que je voulais faire avec des canettes en alu, mais maintenant j’ai eu plein de propositions, que j’ai envie de tester, si bien que j’ai lancé une collecte auprès des plus proches.


J’aimerais commencer par le cours de cinéma d’hier. Le prof nous a passé toute la fin de "2001, Odyssée de l’Espace". Cet astronaute en combinaison rouge qui débarque dans un appartement étrange, imitation dix-huitième siècle, tout blanc avec des néons sur le sol. Je n’ai pas vu le milieu du film, donc tout ceci parait encore plus étrange, malsain. A chaque fois la caméra prend la place de l’astronaute, on voit le monde par ses yeux, et un instant après on le voit apparaître dans la pièce à coté, on n’est plus à sa place, et il vieillit sans cesse, et il est toujours seul.
Le prof parle d’une amie danseuse, que sa discipline force dans un chemin de dépersonnalisation toujours plus poussée : sortir de soi. Parfois, elle serre son avant-bras avec sa main, fort (le prof imite le geste), et elle se demande si elle est bien ça, ce bras. Elle explique finalement que l’art l’aide à retrouver cette identité. Oui. J’aime bien la candeur et l’émotion avec laquelle le prof nous a raconté cette anecdote. Et ça donne une autre dimension au film.
Le vieil astronaute est a sa table, il mange, laisse tomber un verre de cristal, ce que l’homme a su produire de plus fragile et délicat. Il se retourne vers le lit, et s’y voit allongé, encore plus vieux. Le vieillard lève peu à peu sa main noueuse, tend son doigt fragile, la caméra s’éloigne, on voit que le vieillard indique le monolithe, un gros bloc de pierre noir qui était apparu dès le début du film. C’est une image sublime. On revient sur le personnage, il n’est plus là, il y a seulement un foetus dans une bulle. Puis ce foetus est dans l’espace, il se retourne lentement, vers moi, le spectateur. Oui.

C’est curieux comme tout se recoupe, et arrivent au bon moment. Lundi en cours, j’avais été frappé par l’attitude des gens. Tous assis en carré autour de la salle, sur des chaises, les regards qui se baladent, certains affalés sur leur table, d’autres à l’air plus attentif. La ressemblance avec les groupes de singes observés en Inde était flagrante, sauf que là c’était encore plus ridicule, car tous les singes portaient des vêtements colorés, et s’adonnaient à une activité si étrange. Si seulement ils s’étaient regardés, à quel point leur main, tout leur corps ressemblait à ces singes, seraient-ils restés là ?

J’étais ailleurs, une fille faisait un exposé d’économie, le prof la corrigeait de temps en temps, et je ne comprends pas de quoi ils parlent. L’économie, c’est parfois d’une complexité énorme, comprendre comment agissent tous les mécanismes qui lient taux de change, taux d’intérêt, inflation, exportations, production et consommation. Tout semble se contredire, chacun occupe simultanément plusieurs places si bien que toute réforme l’avantage d’un coté et le pénalise de l’autre. Et pourtant il y a un équilibre subtil que les économistes cherchent à mettre au point. Réaction instinctive par rapport à tout ça : c’est n’importe quoi, c’est une bulle, tout le monde veut y croire, et ça marche, parce que justement tout le monde y croit. Mais y a-t-il une différence entre un pays juste avant et juste après une crise économique majeure ? Non, toute la richesse (la vraie), les moyens de production, la main d’œuvre, les connaissances, tout est toujours là. Et pourtant l’économie est morte, on est tous d’accord pour dire que c’est la catastrophe, c’est évident.

Tiens, on peut faire une analogie biologique : quelle est la différence entre un organisme juste avant et juste après sa mort ? Rien, si ce n’est la vie, tout. Mais la Vie est quelque chose de réel, de magique ? En est-il de même de l’économie ? Non, non, arrêtez ce cauchemar...


Bon, ça a fini par passer, le lendemain j’avais cours d’histoire et les hommes me choquaient moins. C’est fou comme on s’habitue à tout.

....
Ceux qui trouvaient mes mails de voyage parfois "prise de tête" doivent être servis avec mes mails parisiens. C’est dur pourtant de rester concret dans le récit d’une vie d’ici. Je pourrais parler de la venue de mes profs de prépa avec leur classe pour visiter les écoles parisiennes. J’étais content de les revoir, au fond c’était une bonne période de ma vie, qui m’a permis d’évoluer beaucoup. Le prof de maths était content aussi, vite une photo, puis il a du partir à une conférence, et je ne l’ai plus jamais retrouvé, il a disparu, comme à son habitude. Méfiez-vous des matheux en général... Bon j’ai pu voir le prof de physique, ce qui était chouette. J’ai du aller ensuite en cours, alors que je n’avais pratiquement pas dormi. J’ai emporté mon jeu de cartes, le fait de faire des manips aide à ne pas s’endormir, mais bon, au bout d’une demi-heure je me fais engueuler par la prof (c’était une prof d’éco !) comme un gamin de 5 ans. Alors j’ai abandonné. Dégoûté...

Que dire, il y a des détails comme ça tous les jours, mais je ne sais pas les recoller. Après une nuit à Centrale à faire de la magie, je suis rentré malade, ce qui m’a permis de rester comater tout le week-end dans mon lit à écouter de la musique (c’est chouette, la maladie donne une sensibilité particulière, surtout dans les avants-bras, on est beaucoup plus réceptifs) et à me soigner aux tisanes avec une nouvelle recette spécialement adaptée au mal de gorge : fenouil, cannelle, cardamome, massala tea (poivre, giroble, gingembre) et miel. C’est chouette au fond d’être un petit peu malade de temps en temps, ça permet d’oublier tout et de se recentrer un peu...

Ouais. Mais sur quoi ? La bonne nouvelle dans tout ça c’est que Valérie revient bientôt (le 20 décembre), donc ça me permettra d’être moins abstrait, j’espère. Si vous avez envie de la revoir aussi, vous pouvez lui écrire. Entretemps, je crois que je vais arrêter un peu les choeurs de l’Armée Rouge. Je vous souhaite plein de bonheur.

Hasta la vista

F.

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