Hola tous
je ne sais pas si j’arriverai à finir ce mail car je suis encore un peu sonné, je viens d’arriver en ville (en fait un jour plus tôt que prévu, car j’ai séché deux méditations de l’aprèm’, je vous raconterai après pourquoi. McLeod est un petit village avec trois rues partant d’une place, et c’est tout, il m’avait paru un des coins les plus calmes d’Inde en arrivant ici. Après 9 jours de retraite, ça a l’air du plus bruyant au monde : je n’ai pas de mots pour décrire le boucan que fait UNE voiture passant dans la rue... Et tous ces gens qui marchent, certains vont jusqu’à PARLER entr’eux. A un certain moment, un magasin de disques passe à tout volume Elton John (Can you feel the love tonight). Avec Atlantis et Nathalie, deux français rencontrés ici, on a marché comme des zombis, en risquant de rentrer dans les gens tellement nous nous sentions débordés par l’agitation. Difficile de parler, difficile de marcher droit. Je n’ose pas penser ce que doit faire Delhi en sortant de retraite. Et pourtant, nous sommes tous habitués à tout ça...
Voilà, reprenons dans l’ordre le récit des trucs. C’était il y a 9 jours je crois, une fois de plus ça paraît l’éternité. Jean nous avait accompagnés jusqu’à notre centre de retraite, dans la montagne au dessus du village. On s’est dit au revoir définitivement, un peu tristes, mais bon (merci vraiment Jean pour ces moments passés ensemble, ça m’a beaucoup aidé parfois, j’ai vraiment apprécié ta manière de voyager, d’être, de tout le reste, je ne sais pas où tu es en ce moment, Calcutta, ou déjà Thaïlande ? Bonne chance pour la suite de ton voyage en tout cas). Ça faisait aussi un peu entrée au couvent, où on dit adieu au monde en même temps. Impatients de commencer les choses sérieuses.
On était environ dans les 35, surtout des jeunes, mais aussi quelques uns plus âgés, qui voyagent parce que finalement ils ont décidé de prendre le temps de répondre à des questions fondamentales. Les présentations ont été vite faites, on nous donne les consignes et le silence commence. Pendant les 7 premiers jours, on a 3 petites séances de méditation, deux cours par jour pour apprendre les bases du bouddhisme, et une heure en groupe de discussion pour débattre un peu (même si ça a toujours été un peu sommeillant, 1h c’est vraiment short pour aborder des trucs sérieux, du coup ça servait plus à profiter du soleil). Le reste du temps, on peut lire (uniquement des bouquins de dharma), faire des yoga-étirements, parcourir les quelques 100m de marches jusqu’au portail, mais en dehors des cours, on est censés garder le silence.
Voilà un petit passage, qui fait un peu zen à deux balles mais qui donne une idée de l’état d’esprit : "Le temps s’écoule paisiblement ici, c’est déjà le 6ème jour, mais ça pourrait être le premier ou le dernier. Et c’est un monde curieux dans lequel nous vivons. Il y a le ciel bleu et les arbres, je pourrais rester longtemps à regarder un arbre, un sapin vert sous le ciel bleu. Des oiseaux chantent, de temps en temps quelques singes passent, les gens se promènent en silence, lisent au soleil. Dans le soir froid, tout est plus calme, un moine marche lentement autour d’un stupa qui porte au sommet des lumières colorées, comme une guirlande de Noël. Décidemment, c’est un monde curieux, si simple et si magique, cette magie contenue dans chaque instant de silence, dans chaque cri d’oiseau, petit oiseau tout simple qui, tout comme moi en ce moment, cherche à sa façon à être heureux."
Il y avait des gens intéressants, et c’est curieux de les connaître peu à peu, sans échanger un mot, on les "apprivoise". Apprécié de pouvoir côtoyer, observer, et discuter avec des nonnes bouddhistes, et aussi beaucoup aimé le prof, un ex-hippie un vrai (de ceux qui étaient à Frisco en ’68, embarqué en avion pour l’Espagne et fait la route jusqu’en Inde dans un van Volkswagen), qui en passant par monastère chinois à Frisco, un camp soufi près de Chamonix est tombé au Népal sur les cours d’un jeune lama en exil, s’est fait ensuite moine bouddhiste pendant 15 ans, avant de revenir à la vie civile. C’était un temps où l’on avait les meilleurs profs, et ou l’on pouvait facilement côtoyer le Dalai Lama. Au passage, il faut dire un grand merci aux hippies qui sont en fait ceux qui ont sauvé le bouddhisme tibétain (et aussi la bonne spiritualité hindoue, assez délaissée par les indiens qui préféraient se tourner vers l’occident) en le faisant connaître, en devenant moines, en le finançant à ses débuts (maintenant, il y a aussi Richard Gere et autres acteurs hollywoodiens qui ont pris le relais, mais bon, ce n’est que financier). Et c’est bien de constater que tous les hippies ne sont pas devenus PDG...
Quant aux idées apprises ici, il y a vraiment des trucs puissants, qui peuvent changer beaucoup de choses. En simplifiant, on peut réduire les bases du bouddhisme à deux principes :
1) "tout vient de l’esprit"
Nos problèmes viennent du fait que nous pensons que joies et souffrances viennent de l’extérieur : nous croyons par exemple en l’existence du "délicieux gâteau au chocolat qui me rendra heureux", ou du "méchant bonhomme qui me met en colère". Or, il n’y a qu’un simple gâteau (qui cesse vite de me rendre heureux dès que j’en ai mangé trop) ou homme (que ses amis trouvent peut-être adorable). Ainsi, nous courons tous derrière des sources prétendues de bonheur dont nous nous lassons ensuite si nous les obtenons, ou qui nous font souffrir si nous ne parvenons à les obtenir.
Une fois qu’on a pris conscience de cette réalité simple, on peut travailler sur nos points de vue afin de ne plus souffrir, et tout voir comme une nouvelle expérience extraordinaire.
1bis) Le Vide
en fait je ne résiste pas, je vous donne ici une petite approche de la notion de Vide, qui complète ce que je viens d’écrire :
Qu’est-ce que votre corps ? A-t-il une existence absolue ? On dirait que oui. Mais faisons une petite expérience conceptuelle : j’enlève un bras, ce qui reste s’appelle toujours votre corps. On enlève l’autre bras, deux jambes, la moitié du tronc, ça reste toujours votre corps. Et si on continue, on enlève la tête, on enlève encore des bouts, on appelle toujours ça le corps, jusqu’au moment où il ne reste rien.
De même, qu’est ce que ce que j’appelle "Moi". Ce n’est pas mon corps, je peux l’enlever, ce n’est pas mon désir de gâteaux au chocolat, ce n’est pas le fait que je sais tricoter ou la définition d’un espace vectoriel, ce n’est pas le fait que je suis né là-bas. En enlevant tout ça, tout ce qu’on peut voir ou observer, il ne reste plus que ce qui est derrière, celui qui voit, une pure conscience dépouillée de tout. En creusant, je ne trouve donc rien, il y a cet espace énorme de liberté que je peux remplir à mon goût, mais rien n’est là parce qu’il DOIT être là. Du coup, je peux être vraiment ce que JE veux...
(En fait il y a une petite arnaque là-dedans, la notion de vide est beaucoup plus complexe, elle est au coeur du bouddhisme zen qui définit l’illumination comme sa compréhension. Je n’en suis pas encore là, mais j’expliquerai un peu mieux un jour comment on peut voir que toute chose (matérielle ou non) est vide d’existence en soi, et qu’elle dépend donc de tout l’univers à la fois. Ces idées sont d’une finesse et d’une beauté vraiment impressionnante, et rien que l’intuition qu’on en a reçu permet de comprendre que certains passent leur vie à les creuser).
2) "Tout les êtres cherchent, chacun à leur manière, à trouver le bonheur et fuir la souffrance."
Au premier abord ça parait une évidence, mais en creusant, ça peut mener très loin. J’avoue sans honte m’être ému à la pensée d’un moustique, de ceux que j’ai tués en abondance dans le passé, parfois avec un désir sadique de revanche, cherchant dans son coin à être heureux... (Ici on s’était engagés à ne pas tuer pendant la retraite, mais il n’y en avait pas, j’ai juste sauvé une mouche blessée pendant que je passais le balai). Mais sans aller jusque là, cette idée simple, une fois qu’on s’en est bien imprégné en y réfléchissant un peu, donne un regard complètement nouveau sur les gens. Essayez juste, regardez autour de vous, pensez à des gens qui vous énervaient peut-être, et voyez comment eux aussi, dans leur petit coin, ne cherchent qu’un petit bout de bonheur. C’est vrai qu’ils se plantent parfois en cherchant dans une mauvaise direction et en faisant du mal à d’autres, mais dans le fond, tout n’était que dans ce but si simple. S’il vous plait, ne laissez pas passer cette phrase, répétez-la quelquefois. Je ne sais pas l’effet que ça fait en France, mais ici c’est difficile de ne pas se laisser envahir par un amour pour le monde entier (hommes et animaux bien sûr), et la Compassion, qui a vraiment une place immense dans le bouddhisme tibétain (la motivation pour rechercher l’illumination, c’est de pouvoir en revenir pour aider les autres à y parvenir).
Voilà, j’espère que ça suffira à vous faire ressentir la puissance de ces deux idées, et surtout l’énorme champ d’applications pratiques (si à un moment on se sent seul, on ne voit plus le sens des choses, je crois vraiment que la deuxième idée donne un rayon de soleil). Bien sûr, le bouddhisme ne se réduit pas a ça, il y a aussi une cosmologie assez intéressante avec la réincarnation (c’est un fait pratique ici, on part à la recherche et on trouve en général les réincarnations de lamas morts) et la loi du karma (une loi de causalité généralisée, qui dit simplement que toute bonne action sera récompensée et toute mauvaise punie (éventuellement dans une vie ultérieure), et qui permet de justifier tout événement réalisé et apparemment injuste), des rituels colorés.
J’essaierai de rédiger un résumé de ce que j’ai compris du bouddhisme (les idées que j’ai beaucoup simplifiées ici méritent d’être creusées).
Je ne sais plus trop où j’en suis, ça fait deux heures que je suis devant cet écran. Revenons rapidement à la suite de l’histoire.
Après les 5 jours d’enseignements, il devait y en avoir 2 sans cours, avec 6 ou 7 séances de méditation, tout le temps en silence. Il y en a eu des bien (je raconterai mes conclusions sur la méditation une autre fois), d’autres moins, un peu à cause de la nonne dépressive qui les guidait : pendant que nous essayions de nous concentrer, elle continuait à parler en répétant des trucs déprimants du genre "quand vous êtes heureux, souvent vous vous rendez compte plus tard que c’était de la souffrance déguisée" ou l’histoire d’une nonne du temps de bouddha qui a perdu quatre maris, deux enfants (à peine accouchés), ses parents, a été enterrée vivante deux fois... Bien sûr, on était censés méditer sur tout ça, mais ça a découragé pas mal de monde, du coup tous se sont mis a parler discrètement (hier soir, le campement était désert, personne dans le salon, personne dans le gompa, personne dans les chambres, tout le monde était parti discuter dans la forêt). Mais bon, tout reste sympa quand même Ce matin j’ai médité en silence et seul en séchant le cours officiel, on a fait une petite "fugue" cet aprèm’ pour acheter les billets de train et commencer à vous écrire. Et voilà tout. Je vous enverrai d’autres nouvelles bientôt.
Entretemps, je vous souhaite a tous plein de bonheur.
Om Mani Padme Hum
F., qui doit vite rentrer au couvent