Mardi 22, train Canton Shanghai
mon premier train en Chine !!! j’ai tant lu de récits de voyages en train en Chine que je m’attends à la grande aventure ! 20h de train d’un coup, pas moins..
Voilà comment je me retrouve à 7h du mat à faire la queue avec des centaines de chinois chargés comme des mules, précieux ticket en main, pour franchir les barrières et entrer dans le saint des saints...
Jolie queue au début, presque net, deux lignes de trois personnes par rang... et soudain bang ! une mégère sans manière débarquée du fin fond de la queue se jette sur l’entrée des barrièrres entrainant à sa suite une armée de resquilleurs. C’est la marée humaine tout le monde pousse comme un malade, j’ai une tete de plus et un sac à dos, ça tombe bien, et moi aussi j’aime pousser dans le tas, une qualité indispensable en Chine quand il s’agit de prendre n’importe quel transport collectif.
À l’intérieur il s’agit de déchiffrer les panneaux et comprendre le système. C’est très parcimonieusement traduit en anglais, genre un panneau sur dix mais au final j’y arrive. En fait il y a des salles d’attente façon salle d’embarquement où on attend le train, quand les portes vers le quai s’ouvrent, deuxième ruée vers l’or, deuxième mélée... Après tout est super bien organisé : une hotesse par wagon qui vérifie les tickets, des couchettes dont chacun respecte les numéros... et voila, c’est parti !
C’est rigolo car on ne baisse jamais les couchettes. J’ai celle du bas, la plus chère, et les gens me demandent s’ils peuvent s’y assoir car à la base c’est la mienne et je peux en disposer à n’importe quel moment. La pire c’est celle du haut claustrophobique et sans vue du tout ; c’est la moins chère...
Le train a bien changé en vingt ans ; en classe couchette dures, celle de la classe moyenne où je suis, c est extremement propre. Personne ne crache, tout le monde range sagement les ordures qui sont régulièrement ramassées et le wagon est régulièrement balayé et lavé par l’hotesse. L’hotesse est un joli mot car la jeune femme exhale surtout un parfum communistico-martial !
Des wagonnet de mangeaille (nouilles instantanées et boissons, fruits pré-découpés et vrai repas de riz et de viande passent régulièrement, et si les chinois semblent grignoter tout le temps les vrais repas sont à midi et 18h où tout le monde se met à table comme un seul homme. Il faut dire qu’à bord du train la vie communautaire est bien réglée : à 13h l’hotesse vient brusquement fermer les rideaux partout... Weishenme ? je demande timidement à ma voisine. Xuexi de shihou... c’est l’heure de se reposer... Je vole un petit coin de rideau pour continuer à regarder un peu le paysage, mais bien vite comme tout le monde je me mets à la sieste. Meme chose à 22h : extinction des feux, et pas une loupiotte qui traine.
Je suis tentée de sortir ma lampe de poche pour finir mon chapitre... et puis non, je me laisse porter par le mouvement collectif et revasse un temps dans le noir avant de m’endormir...
Je me découvre plus zen et plus souple dans ce voyage que je ne l’ai jamais été, explorant avec plaisir ce mode de vie où on ne décide pas tout, ou on ne choisit pas... et ça fait du bien de se laisser porter, de se laisser aller...
En toute sécurité...
15 min avant l’arrivée dans votre gare, l’hotesse viendra violemment secouer votre couchette pour etre sure que vous ne ratiez pas votre gare.
Que dire d’autre... Que c’est bon de traverser ainsi la Chine en chaussettes sur sa couchette avec des voisins tout aussi zen, tout le monde en pantoufles à regarder filer rizières et montagnes... à traverser la vie des autres si confortablement installés. Que c’est parfois un peu inconfortable quand meme quand on voit depuis la fenetre des bataillons de chinois à chapeaux pointus comme sur les images d’Épinal, dans la boue jusqu’aux genoux, le dos cassé en deux à repiquer le riz. Oh oui c’est beau une rizière, mais ça fait mal, très mal au dos.
Autour de moi, de tout évidence, personne n’a jamais planté de riz, pas dans cette zone affluente de classe moyenne (prix du ticket 35 euros...) Une petite fille et sa maman viennent me parler en anglais. La petite a 9 ans et deux ans d’anglais dans les pattes, leçons individuelles à la maison. Son vocabulaire est encore incomplet mais sa diction et sa compréhension impeccables. Maman veille au grain, papa fait le répétiteur occasionnel, la petite part très bien dans la vie.
Cette courte rencontre me fait du bien car à part elles personne ne m’addresse la parole meme si tout le monde voit bien que je parle chinois, enfin presque !
Je comprends que si je veux pratiquer mon chinois, va vraiment falloir que j’apprenne à faire le premier pas !
Mercredi 23 arrivée à Shanghai
Arrivée à Shanghai impeccable : le train a un bon quart d’heure de retard, du coup, à 4h45 le soleil est en train de se lever et ce n’est pas la nuit angoissante qui m’accueille sur le parvis mais l’aube brumeuse...
Traversée mystérieuse de Shanghai sous la brume rose de l’aurore ; autoroutes urbaines, échangeurs et gratte ciels , le paysage habituel de la grande métropole chinoise. Puis soudain on tourne dans la rue où habite Sam, le couchsurfer qui m’accueille à Shanghai. C’est une petite rue plantée d’arbres, débordant de charme dans le calme du matin. Comme d’hab le taxi grogne bien en chemin en me demandant des précisions sur l’addresse, mais j’ai droit à un grand sourire à l’arrivée.. Les explications de Sam sur le chemin sont un peu vagues et je rentre par erreur chez un voisin (ouf il dort bien !!!) mais je finis par trouver sa jolie maison façon cottage européen divisé en appartements, tous occupés par des familles chinoises. Parquets en bois, mobilier rare et vieillot. Sam est ascète, il se contente de peu mais l’appart est vraiment chouette, ce cote européen perdu de vue depuis Paris.
Comme je me sens en forme je me dis que 5h30, c’est parfait pour une ballade à la fraiche. Évidemment nous sommes en Chine et je suis pas la seule debout ! les petits restos vendent leurs premières brioches à la viande, des femmes font frire de petites crèpes à la ciboulettes le long des rues, et ma première impression de Shanghai est parfaitement idyllique. Quelques promeneurs de chiens, quelques durs travailleurs sur leurs bicyclettes chargées de monstrueux chargements, des vieux faisant du tai chi dans les parcs... le tout sur les franges de la french concession, cette ancienne enclave coloniale qui a gardé sont charme européen avec se platanes et ses petits immeubles bas.
Je rentre à la maison (et oui ! je me sens déjà chez moi !!!) avec quelques crepes et baos pour le petit dej.
Sam se réveille alors que j’allais piquer du nez sur son vieux sofa accueillant en velours rouge rapé... café... on se réveille doucement et on fait connaissance...
Sam comme je m’en doutais est quelqu’un à connaitre. Depuis deux et demi en Chine il bosse son chinois à fond travaillant seul le plus souvent et a atteint un sacré niveau ! c’est encourageant.. Pour gagner sa vie il donne des cours d’anglais, juste assez pour payer ses 180 euros de loyer, et le très strict minimum qui lui suffit pour vivre. Il a vécu d’abord dans le nord glacial à Harbin, près de la Sibérie, puis à Chengdu au Sechuan, et il est arrivé il y a 4 mois à Shanghai. Il vit littéralement d’eau fraiche, ne se soucie trop de rien et vit une vie parfaitement zen, faite d’apprentissages, de travail, le moins possible, et de nombreux voyages. Il compte ensuite partir vivre un temps en Italie puis en Amérique Latine mais n’arrive pas pour l’instant à se détacher de la Chine, une attraction qu’il n’explique pas, si ce n’est par le challenge. Il connait les Chinois parfaitement et me donnera plein de bons conseils pendant mon séjour sur la manière de les gérer.
Mais le plus souvent on parle ensemble, d’art de littérature et de création.
C’est un garçon qui fait énormément de bien. À 27 ans il a encore le coté brouillon de la jeunesse mais il respire un équilibre profond qui dégage des vibrations formidables. Simplicité et non consumérisme...
Ce n’est pas néanmoins le meilleur guide touristique de Shanghai, il sort rarement de son quartier et préfère vivre tranquille dans son coin.
Bref il a peu de conseils à donner sur Shanghai.
Il me confirme juste que les gens ici sont rarement sympas et accueillants et qu’il faut faire avec... le reste de la Chine n’a rien à voir.
En tout cas il me met généreusement le pied à l’étrier, m’accompagnant au métro, et m’achetant au passage une carte de la ville et m’aidant à négocier ma carte de téléphone chinoise.. Hote parfait, vraiment.
Reste à partir à l’assaut de Shanghai avec comme seul objectif vu que je suis crevée par le voyage de me renseigner sur la suite du voyage... ou prendre le bus pour ma prochaine étape Wuyuan ???? Le Lonely Planet dit juste qu’il y a un bus c’est tout...
Plan d’attaque : aller voir
- l’office du tourisme
- une agende de voyage
- la gare routière centrale (qui je suis sure n’est pas la bonne)
Ca tombe bien ça me permet de passer par des coins plus ou moins touristiques et checker si ça vaut le coup...
Suivent des heures de pérégrinations ubuesques dans un Shanghai super moche super chaud et étouffant et super désagréable !!!
Ji An temple pour commencer... un faux vieux temple reconstruit... bof bof, je vais meme pas voir, les chinoiseries architecturales je l’avoue me fatiguent..
L’office du tourisme est une catastrophe ridicule ! le type est en train de manger...
Comment faire pour aller à Wu Yuan, pour acheter les billets de bus ?
Prenez le train
Y a pas de train
Allez à la gare
Mais y a pas de train à Wuyuan
Allez à la gare...
On me renseignera là-bas ?
Non, mais mais vous pouvez louer un taxi.
Mais oui bien sur... et dépenser 200 euros pour aller en taxi à Wuyuan :) merci beaucoup monsieur pour le conseil...
L’agence de voyage est au fameux Ren Min Park, place du peuple...
L’hotesse vient m’accueillir. Ah, vous voulez prendre un bus et louer l’hotel ? Non, juste le bus.
Ah ben non, on peut pas.
Bon, entre les deux ont défilé des km d’immeubles modernes super moches dans un cagnard épouvantable, avenues trop larges, foules mornes et pressées, circulation étouffante... meme le parc était saoulant avec ses rabatteurs escrocs voulant absolument pratiquer l’échange culturel avec moi dans un salon de thé où je paierai 300 euros ma tasse...
Franchement je me dis que j’ai la haine, que Shanghai est super moche et que les gens sont super désagréables ici... Bien habillés, c’est sur !! les filles les mieux habillées d’Asie meme si vraiment pas les plus jolies, mais pour le reste c’est complètement saoulant, moche, sans ame, sans grace, agressif, usant...
Il me reste un gramme d’énergie alors je tente la gare routière... évidemment elle n’existe plus elle a été rasée depuis l’an dernier... ben oui, Shanghai évidemment... J’achète dans une échoppe un paquet de double happiness, ma marque de cigarettes, à une vendeuse tellement boudeuse que je me dis, ma fille c’est perdu d’avance, je me lance quand meme et lui demande ce qu’il est advenu de la gare routière, et où je peux acheter mon billet... et là, miracle elle se réveille, me sourit regarde le guide se creuse la tete et m’indique une agence de voyage qui a survécu au naufrage de la gare routière... c’est pas écrit dessus... enfin si, mais en chinois !!! normal que j’aie pas percuté !!!
Guide en main je m’approche courageusement du comptoir répétant mes phrases chinoises... et la zorro arrive !! un chinois se précipité et me dit je vous ai vu demander à tout le monde, je peux vous aider, traduire... et voilà !! 10min à gérer l’employée au comptoir et m’obtenir tous les renseignements !! un ange !!!
ah la la merci !!! de rien, ça me permet de pratiquer mon anglais...
Vraiment du baume au cœur... d’un coup ça me réveille et me redonne courage.. je me dis que je suis fatiguée et que je me fais peut etre une mauvaise idée de Shanghai et qu’on verra demain...
Métro pour rentrer, et au lieu de suivre l’itinéraire pris le matin avec Sam, je m’enfonce dans des petites rues pour retrouver la maison... miracle !! il est là le Shanghai que j’ai cherché toute la journée... petites rues, petites maisons basses, immeubles occasionnels, vraie vie de quartier... vendeurs ambulants, papys dans la rue en pleine sieste, enfants qui jouent à bicyclette... ça déborde de vie, de charme, de rires alors que le soleil devient moins cruel...
De dieu, de dieu de dieu.. j’ai couru toute la ville en quete d’un Shanghai qui était là, à ma porte, à mes pieds !
Esthétiquement rien de spécialement beau, c’est pas les hutongs de Pékin, meme pas des minuscules allées typiques comme à Canton... non, juste des rues normales... mais la beauté elle est chez les gens, dans leurs regards, leurs interactions, leurs vie... Et je comprends pourquoi Sam sort si peu de son quartier...
Tout n’est pas perdu... il y a encore quelques endroits sympas alors à Shanghai !!!
Jeudi 24 2ème jour à Shanghai
2ème jour à Shanghai et je commence à me réconcilier doucement avec la ville... tout doucement... rien de spectaculaire, j’ai juste eu l’occasion de me balader dans des coins un peu plus humains...
On oublie la grande rue commerçante sans aucun intéret, on oublie le fameux Bund aussi... Franchement c’est quoi ce délire touristique autour du Bund ??? d’un coté le grand boulevard colonial et son avenue à 10 voies... de l’autre Pudong, la Chine façon 21ème siècle, ses gratte-ciel "emblématiques".... d’un coté les immeubles début 20ème siècle, style banque européenne, méga laids, lourdingues, grisatres, de l’autre la pseudo élégance ultra moderne.. hum hum... franchement ça n’a aucun intéret à part aller regarder les chinois s’extasier devant ce double panorama. Les alentours sont chaotiques, pollués et le plus souvent d’énormes chantiers poussiéreux. Malgré tout c’est un peu plus vieillot que les coins où j’ai échoué hier, moins haut et moins froid. Je retrouve les petits stands de bouffe que j’aime et les mini restaus et une sensation de bazar agréable après la modernité vaste et moribonde d’hier.
Par les petites rues derrière le Bund je descends tranquillement vers la vieille ville. Le guide m’a prévenu , c’est la Chine ancienne, le vieux Shanghai façon Disney. Au centre le fameux Yu Garden, palais chinois entouré de jardins, l’attraction la plus fameuse de Shanghai, avec évidemment le Bund... Foule assurée, je passe mon tour, j’ai déjà trop vu de palais chinois à Pékin, je suis rassasiée et la foule, je ne supporte plus. Je pense que la devise de ce voyage sera : toutes les attractions touristiques tu fuiras !
Cela dit le coté Disney du quartier n’est vraiment pas si terrible que ça... qualité made in China oblige, le faux-vieux a très vite pris une patine réelle et on dirait que dès qu’on les autorise de nouveau à vivre à l’ancienne, avec pied sur rue, les shanghaiens retrouvent le plaisir de se laisser aller... Donc rien de léché ici, et comme partout on s’endort sur les pas de portes au milieu du bric à brac accumule au fil des années....
Enfin je découvre le vrai vieux Shaghai : des maisons basses de deux trois étages, des allées minuscules, des échoppes partout... Les maisons n’ont rien de charmant, en briques, petites et un peu sales, on est pas dans la splendeur de la Chine ni l’exotisme architectural, mais ça déborde de vie, et, comme par miracle, les gens redeviennent sympas !! des sourires, des petites discutes... Est ce parce que dans ces quartiers à taille humaine on a gardé du temps pour l’autre, ou est-ce que beaucoup d’immigrés d’autres régions de Chine habitent désormais ces quartiers insalubres et promis à la destruction ? les numéros de téléphone graffés partout sur les murs (numéros destinés aux émigrés des provinces, ce sont des "services" qui leurs promettent des permis de résidence contre beaucoup d’argent...) font penser à la deuxième option...
Je suis heureuse de me balader dans ces quelques quartiers en sursis, mais c’est aussi extremement poignant... La quasi totalité de ceux indiqués par le guide qui n’est vieux que d’un an ont déjà disparu et ceux qui restent sont littéralement de minuscules ilots au milieux d’océans de chantiers qui les cernent, dans un an ils auront tous disparus.
De ce vieux Shanghai il ne restera rien , absolument rien, quelques quartiers secrets comme celui de Sam peut-etre, à la lisière de la french concession, mais qui eux aussi seront bientot détruit.
C’est vraiment comme assister au massacre à la tronçonneuse d’un chene centenaire. Je sais que comme moi vous avez surement lu des tonnes d’articles sur le sujet, comme moi vous avez déjà lu les arguments en faveur de ce "redéploiement architectural"... ces quartiers sont insalubres, les chinois sont bien contents de se retrouver dans des tours avec l’eau courante.. à 20km du centre ville. Franchement ça reste à voir, et je vous jure qu’après la journée d’hier à errer comme une ame en peine dans ce Shanghai sans ombre ni ame, trop vaste, trop motorisé, il est impossible de ne pas avoir froid dans le dos en se promenant dans ces derniers ilots d’humanité promis au grand massacre.
D’autres modèles étaient possibles, de rénovation , de redéploiement plus lent, plus humain.
Maintenant il est trop tard de toute façon. Tout est promis a la destruction.
La chaleur est absolument terrible, comme à Sinagpour les jours ensoleillés et sans vent, en pire encore, mais à Singa le soleil finit toujours par se cacher, ici il ne faiblit pas du matin au soir et le métier de voyageur est bien douloureux de 10h à 16h... la solution c’est de marcher lentement et faire de très nombreuses pauses dès qu’il y a un bout d’ombre, mieux encore se réfugier dans les parcs avec les vieux, là où la chaleur est plus tolérable. Chaleur qui ne décourage pas les valeureux sportifs qui s’agitent dans les zones de culture physique, les memes qu’à Singa, avec des appareils métalliques, un peu comme dans les clubs de gym mais qui se servent du poids du corps comme unique résistance. C’est ingénieux et ça marche, j’ai essayé à Singa ! Certains parcs sont non fumeurs, c’est ecrit en énorme à l’entrée, mais contrairement à Hong Kong où personne ne se risque à en griller une, ici tout le monde fume clope sur clope allègrement, y compris les fameux sportifs sur leurs engins !!!
En tout cas c’est beau, c’est calme et c’est humain un parc, et ça fait du bien. Plein de scènes de vie aussi, comme cette petite fille qui se fait mal sur l’un des appareils et ce met à hurler... le père qui a déjà deux bambins à ses cotés n’en a que faire, il la relève brusquement et poursuit son chemin. C’est un campagnard à la peau halée, au regard dur et aux manières brusques. La petite reste en plan et continue à hurler. Tous les vieux se retournent et regardent la scène. Le père continue de s’en aller... Il revient une minute plus tard, tirant violemment la gamine par le bras, encore en pleurs.
Comme tous les gamins du monde, ce n’est pas de douleur qu’elle pleurait. Elle pleurait parce qu’elle avait eu mal et peur, elle pleurait pour que quelqu’un la prenne dans les bras, la console et la rassure. En Chine on n’a pas de temps à perdre dans de telles mièvreries.
Ce soir elle aura surement droit à une bonne raclée pour lui apprendre à ne pas faire des manières comme ça en public.
La ballade continue, direction Xitandi, le nouveau modèle hype de développement urbanistique : on sauve quelques vielles maisons, on les retape et on en fait un coin bobo... bon, l’architecture c’est vrai est jolie, mélange de quartiers ouvrier anglais et de chinoiseries, ça valait le coup d’etre sauvé. A part ça rien à voir, Starbuck and co et plein de restaus chics pour nouveau riches... Le seul endroit en ville où on peut diner al fresco... on a meme fait sauter quelques batiments pour créer des placettes à l’européenne, les chinois en raffolent et le modèle s’exporte dans tout le pays. C’est minuscule et vaguement ridicule, mais qui sommes nous pour juger ?
Oui à Paris on n’a pas tout démoli, bien que Haussman ait fait du bon boulot, mais on a aussi peu à peu vidé la ville de tous ses "locaux", de toute la vie de quartier qui y grouillait... rénovation, gentrification, loyers en flèche...
Plus doux, pas de bulldozer comme ici, juste la loi du marche tout aussi implacable.
Les centres villes se vident de leur vie, Shanghai devient invivable, on rase tout on fait des tours... nous on a pas tout rasé, mais on fait partir toutes petites gens et maintenant on rame pour retrouver un vivre ensemble, un art de vivre en ville...
Étape suivante, la french concesssion. Le premier matin je n en ai vu que la frange ouest la plus calme la plus bourgeoise avec ses grandes villas, ses ambassades et son calme nonchalant. Plus intime, la partie Est est censée etre celle des artistes, des designers, des architectes, des pubeux... en un mot, celle des bobos !!! Je crains de découvrir une sorte d’enclave bien léchée, propre sous toutes les coutures, bien désignée, bien mignonne mais un peu morte avec ses boutiques de fringues hype et ses bars à la mode.
Hum.. à l’eau !!! c’est pas du tout ça... D’abord c’est immense... et épuisant à parcourir à pied ! (Delphine, lis l’échelle de la carte avant de te lancer comme ça !!!)...et c’est pas du tout mort ou bobo ou quoi que ce soit.
Rien à voir avec le petit ilot de Canton, ce vaste district qui était interdit aux chiens et aux chinois durant la période des concesssions occidentales a depuis longtemps été repris en main par les chinois. Aujourd’hui toute une vaste classe moyenne chinoise y vit et ça n’a rien d’un désert mignon mais infertile, rien non plus d’un ghetto bobo. C’est un quartier plein de vie, un quartier pas forcement populaire mais pas non plus élitiste. En fait bars boutiques designs etc sont dispersés ou reclus dans certaines rues, le reste mele joyeusement magasins de fringues viellottes pour commères, épicerie du coin, bonnèterie, petits restaus... tout et n’importe quoi en fait comme n’importe où.
Je traverse le quartier vers 17h quand tout le monde rentre du bureau soulagé d’avoir survécu à une nouvelle journée de fournaise ; les vélos filent dans tous les sens, les piétons se bousculent sous les platanes et les voitures vrombissent de partout. La seule vraie unité du coin ce sont les platanes sagement ranges à la française le long des rues et la hauteur des batiments, 4 - 5 etages maximum... sinon c’est un joyeux bazar architectural, entre Notting Hill et Deauville pour les villas bourgeoises, minis cités façons Sncf, immeubles berlinois un peu de tout, tout emmelé. Question ambiance ça me fait penser à la rue des Pyrénées, mais à plat... et chinois ! les occidentaux ne sont pas si nombreux et l’ambiance générale est totalement chinoise.
Visiblement les gens sont heureux de vivre ici, très heureux... soudain je me dis que le vrai Shanghai c’est celui ci... pas celui qui est en train de mourir sous les buldozers, insalubre et destiné à mourir, pas celui des condos et tours de Hlm baties à tout va. Un Shanghai bati bas et large mais avec de vraies rues et la possibilité d’une vraie vie, où tout respire à la fois la modernité et un plaisir vieux comme le monde à vivre ensemble. Bref c’est l’Europe revisitée par la Chine, et d’un coup je me demande si les européens n’ont pas inventé en réalité la seule architecture urbaine capable de rendre les gens heureux... ni sale, ni aseptisée, ni trop individuelle et vaste et étalée comme la suburbia américaine, ni trop entassée comme les vieilles cités chinoises, ni trop verticale et inhumaine comme ces tours sans ame...
En tout cas ce Shanghai je l’aime, je l’aime vraiment, meme s’il est tout aussi épuisant que le reste, avec les bagnoles, la pollution, les vélos partout, les feux qui ne sont là que pour faire joli comme les sens de circulation. Un Shanghai pour faire rever les bobos du monde entier, authentique et rigolo avec son architecture à taille humaine, ses vieilles maisons qui s’écroulent les unes sur les autres et ce charme fou qui suinte de partout... Tu m’étonnes que tous les européens veulent habiter ici !!! c’est le seul endroit vivable de Shanghai... mais ouh la la la ! quand on prend l’habitude d’ici... en sortir ce doit etre infernal !!!
Et voila... fallait chercher... une fois de plus Shanghai me surprend, la french concession je la voyais pas comme ça du tout, vivante et énergique. En tous cas je suis certaine que le vrai Shanghai est ici, Shanghai qui n’existait quasiment pas avant l’arrivée des européens , Shanghai enfant incestueux de l’Europe et de la Chine.