Retour du Nica et départ de F.


mercredi 23 avril 2003, par V.

Comme le temps défile ici...Il y a 15 jours je partais pour le Nicaragua avec F. et Marie, et me voilà rentrée avec Marie, tandis que F. continue son périple seul vers l’Amazonie.....

Mais reprenons au début....

Nous avons quitté Tegus dans un bus jaune américain — tous les vieux bus scolaires défraîchis ou en ruine sont revendus ici, réparés miraculeusement et roulent quelles que soit les pièces manquantes. A ce propos, je n’ai pas encore vu un seul bus dont le compteur de vitesse fonctionne. Quant aux freins , ça laisse rêveur... mais ça marche. La route était bonne quoique sinueuse, bordée de forêts, d’arbres en fleurs, avec parfois des bandes de terre totalement desséchées, mais on ne se lasse pas de l’admirer. Après quelques changements on est arrivés le soir au terminal de Managua où l’on devait prendre un bus de nuit. Forts de notre connaissance des routes qui mènent dans les endroits les plus reculés du monde, on s’est empressés de "réserver" dans le bus les places avant — pour moins bondir quand il y a des trous sur la "route", on était assez contents de nous quand le gars de bus est venu nous dire qu’il ne partait pas pour finir, mais qu’il nous avait recasés dans un autre bus, déjà bonde, on s’est donc retouvés dans le fond du bus.... On part à l’heure prévue et plus on avance, plus on est secoués, impossible de dormir. On a beau avancer à 40km/h, les ornières sont énormes et comme ils ont eu la mauvaise idée de goudronner sporadiquement des tronceaux de route, c’est pire. Bref, on finira par dormir une heure ou 2 avant d’arriver à 4h du mat à Rama — fin de la route — où l’on doit prendre une panga — bateau de 20 place hyper-rapide mais qui ne part que lorsqu’il est plein, on attendra 2h. C est censé faire gagner du temps — pour aller jusqu’à Bluefield. On va tellement vite qu on ne peut presque pas garder les yeux ouverts, du coup je me suis suis endormie assise, hyper-crevée...

Arrivés à Bluefield — ancien port de pirates, qui en a gardé l’esprit — on se trouve juste à côté du port un petit hotel comme on les aime — apparemment miteux, mais plein de charme, avec vue pittoresque sur le port. Marie a cru qu’on allait faire demi-tour quand on nous a montré les chambres.... On vous montrera les photos.
Bluefield est un endroit assez étrange, qui laisse perplexe : une atmosphere pesante et peu rassurante dans le port, un sentiment de plus grande tranquillité dans les autres rues de la ville. De sorte qu’on passe d’un moment à l’autre de la méfiance à la quiétude.

Le port très actif grouille d’individus de toutes sortes, du plus patibulaire au plus banal, il y a plein de petits etals où l’on vous vend de la nourriture pour 2 sous, beaucoup de mouvement — toujours un bateau qui arrive ou qui s’apprête à partir — et comme partout ici, toujours quelqu’un qui hurle pour parler avec force gestuelle. On se fera une petite frayeur le soir avec un type balafré qui voulait de l’argent et qui nous avait déjà embêtés l’après-midi : on sort précipitamment du resto en taxi et par des détours volontaires on brouille les pistes pour rentrer à l’hotel.

Le lendemain, on quitte Bluefield avec encore une "super-panga" et on confirme qu’on déteste, ça pique les yeux, la peau, on ne voit rien et on ne gagne pas de temps puisqu’on aura cette fois attendu près de 3h le remplissage de la panga. Arrivés à La Laguna de Perlas, on n’aura plus que de touts petits bateaux, qui avancent très doucement, trop doucement parfois, mais typiques — il faut voir les voiles genre sacs poubelle sur lesquelles notre marin de fortune joue les équilibristes, un chef d’oeuvre d’esthétisme et d’efficacite. C’est avec une telle embarcation — on écope l’eau régulièrement, on croit se renverser 2 ou 3 fois, on arrive à Cocobila trempés et cramés, mais sains et saufs. Là c’est un tout petit village miskitos, de 40 maisons, il faut dormir chez l’habitant. On trouve une "maison" — genre cabane de bois sur pilotis — qui nous héberge et nous laisse leur unique chambre. On dormira sur des planches de bois avec des barres horizontales — verticales, ça aurait été trop confortable — recouvertes d’un épais matelas de 2cm. Mais on dormira comme des bébés. Le père de famille revient de Managua, on lui a posé une prothèse qui va du genou au pied, il a été piqué par un cobra dans le bush. Dans le village, on parle un anglais-créole. Personnellement, j’aime moins les villages miskitos, je préfère les garifunas. Il y a de grandes différences, les miskitos sont plus sobres, moins extravertis, plus pudiques que les garifunas. Les enfants ici sont sages, ils ne crient pas, ne rient pas fort, ne dansent pas. Le corps se cache davantage, les adultes sont plus réservés.

Le lendemain matin départ pour Brownbank, village garifuna, comme souvent on attend le passage d’une barque, en oubliant le temps, car le temps ici, c’est entre une demi-heure et une heure pour tout. La notion de "temps " oscille entre ce qui prend une demi heure — soit entre 1h et 4h — et ce qui prend une heure — ce qui nous amène au coucher du soleil. On attend donc, comme d’hab le bateau qu’on devait avoir est annulé, ou n’arrive pas encore — ce qui revient un peu au même — à l’horizon on voit une barque à voile, on se fait des signes et ils acceptent de nous emmener dans notre île perdue.

Brownbank est peuplée de garifunas, c’est encore plus petit que Cocobila, on trouve une maison qui nous semble être la plus grande du village, faite de plein pied en briques et en bois, on nous laisse la chambre des enfants, et on peut poursuivre notre étude sociologique du concept de "lit". Cette fois on a des planches de bois sans planches des bois horizontales, mais le matelas est constitué de vieux cahiers d’écoles — pour rendre le bois plus confortable. Le tout est encore rendu plus moelleux par une couverture fine posée dessus. Marie trouve le lit piteux et n’est d’abord pas emballée par mon envie de rester plus longtemps. F. la nuit lui passe son oreiller pour améliorer le confort...... finalement on restera 3 jours, dans ce qui me paraît être la plus exacte représentation du bonheur ici bas. L’île est splendide, il y a des fruits, du poisson, des animaux sauvages en abondance — des chasseurs nous appeleront pour nous montrer leur prise, une biche qu’on goûtera le soir. Une autre fois, un alligator d’un mètre que je porterai mort dans les bras.... Chacun vit en paix, heureux et satisfait de ce qu’il a . Les gamins débordent de vie, ils sourient à pleines dents, sont d’une beauté indescriptible. Ils dansent, chantent, hurlent, se battent, jouent de la musique, cueillent des fruits pour nous. On les sent heureux, libres, pleins d’une énergie contagieuse. J’aurais voulu rester là un bout de vie. Je reviendrai regarder encore longtemps le jour décliner sur la mer, regarder les gamins qui vous plantent leur regard profond droit dans les yeux avant d’éclater de rire et de s’enfuir en courant pour revenir aussitôt.

Je voudrais pouvoir vous faire partager ce qu on ressent la bas, mais les mots me manquent ou sont trop eloignés de la réalité, comme Marie, venez. C’est un voyage qui change la vie. Je serai vraiment contente de recevoir et d’accompagner tous ceux qui sont intéressés — il me reste en gros encore un an ici.

Pour l’anecdote, le dernier matin réveil à l’adrénaline : à l’aube j’ouvre un oeil et j’aperçois une énorme araignée sur ou sous la moustiquaire. Je bondis en hurlant, réveillant F. et Marie. Notre mère de famille arrive et chope la bête à pleine main par au-dessus en l’écrabouillant et me montrant les restes.... La veille elle en avait tuée une au-dessus du lit de Marie à la machette....

À 7h, c’est le moment du départ vers Laguna de Perlas où on veut repasser une nuit avant d’aller vers Ometepe. A cause d’un tournoi de base-ball et parce que c’est la Semaine Sainte on ne trouve pas d’endroit ou dormir à Laguna, on doit attendre à nouveau un bateau pour Bluefield, étape obligée vers Ometepe. Il n y a qu’une panga, on la prend. A Bluefield, on a de la chance, un petit cargo remonte en presque 9h la distance qu’on avait faite en 1h30 en panga. C’est coloré : on est entassés sur le pont, il y a des hamacs suspendus les uns en travers des autres à toutes les hauteurs, on s’asseoit par terre sur des bouts de cartons, ou sur l’une des 3 chaises, on pique-nique, on coud, lit, observe les locaux, dort sur les hamacs et on avance tout doucement, avec le paysage et la lumière superbe qui vous frappe les yeux par leur beauté essentielle. On voyage depuis 7h du mat, on arrive à Rama à 23h et comme on nous dit qu’il y a un bus qui part à 2h du mat pour Managua — c est le bus tape-cul de la route defoncée, on décide de le prendre plutôt que de s’arrêter dans un hotel.

On arrive à 10h du mat à Managua et on prend aussitôt un autre bus pour Granada, ville coloniale assez touristique, avec des façades colorées, de lourdes portes en bois ouvertes sur des patios fleuris où l’abondance de plantes tropicales protègent l’intimité. On aura voyagé plus de 30h non-stop, sans difficulté, sans trop de fatigue, mais on arrive hyper-degoûtants, noirs de la tête au pieds, il fait si chaud qu’on lave nos vêtements sous la douche et qu’en à peine 1h au soleil, ils sont secs. Le lendemain on part pour les îles volcaniques, situées au milieu d’un lac qui s’étend à perte de vue, on met 1h pour arriver en bateau, on se croirait sur la mer. Arrivés à Ometepe, on décide de rester à Moyogalpa, on explorera l’île en bus les jours suivants car tous les hotels sont pleins à cause de la Semaine Sainte et on se trouve bien dans notre petite pension familiale où l’on mange d’énormes poissons tous les soirs pour 2 fois rien — on aura dépensé en 15 jours environ 1000 francs chacun ! On loge à 2 pas de la plage, pleine de chevaux, de bœufs et de cochons en liberté. Il y a des alternances de bandes d’herbe et de sable, des lavandières qui lavent leur linge sur de petites cabanes sur l’eau, des groupes de gamins qui jouent au foot, et au loin une musique branchée qui finit toujours par nous arriver. Il n’y a qu’à s’asseoir et à regarder, le spectacle est la. On est restés au pied des 2 volcans jusqu’à samedi, et il a fallu repartir. F. vers le sud, Marie et moi vers le nord.

J’espère que je vous ai donné envie de casser la routine, le confort, d’oublier un temps ce qui nous paraît indispensable à notre confort, et qui ne l’est pas, pour aller découvrir ailleurs un petit bout d’inconnu. J’attends de vos nouvelles. En Mai ,j’ai des vacances et je pense retourner dans la Mosquitia hondurienne, si vous êtes tentés, vous êtes les bienvenus.

A bientôt,

V.

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