Hola tous
me voilà donc de retour après une semaine de vacances, pendant laquelle je suis reparti avec V. sur la côte de la Mosquitia, que j’avais adoré lors de mon passage précédent (longuement décrit dans mon mail intitulé "un petit bout de route") malgré la pluie quasi-incessante à l’époque. Mais maintenant, puisque c’est "la fin de la saison des pluies", les choses ont bien changé. C’est fou comme tout est passé vite, j’ai l’impression d’être parti hier, d’être revenu aujourd’hui. J’ai aussi d’ailleurs l’impression que mon arrivée en Amérique Centrale date à peine d’une semaine, alors que ça fait déjà deux mois et demi et que le moment du départ s’approche à grands pas... Du coup, je me rends compte aussi qu’il a dû se passer bien des trucs en Europe, et qu’il y a bien des gens qui m’ont laissé sans nouvelles depuis... Curieux comment on peut se sentir à la fois loin et très proches de chacun de vous en ce moment, mais bon, je serais bien content de vous revoir.
Tiens, une parenthèse : Valérie vient de rentrer en ce moment de cours, elle porte une grande composition florale qu’une mère d’élèves de 5ème lui a fait livrer pendant son cours pour la remercier de son application. Curieux. J’en profite pour vous envoyer un poème qu’elle vient de recevoir par une de ses élèves de 6ème (très en difficulté).
Valérie
J’ai la plus jolie maitraise Elle est comme ma grande soeur Elle a un espace don mon coeur Elle ne vit pas en Grece
Elle est comme les plus beaux anges Elle est tres, tres, tres, tres doux Je crois qu’elle n’aime pas les singes.
Elle est tres, tres, grande pour nous Elle a un tres, tres grand espace Elle a un tres, tres tres grande classe Sans elle on est fou, fou, fou
Merci, merci, merci, merci Valérie La grande fete etait pout toi C’etait mieux au bord du toit Tu est tres, tres. tres jolie
MERCI VALERIE
Revenons au récit. La Mosquitia, c’est toujours la plus grande région du Honduras, et la moins peuplée. Pour se rendre sur la côte, on traverse seulement quelques gros villages aux bonhommes en chapeau cowboy et machette à la ceinture qui discutent au coin des rues ou devant chez eux. La seule route est une piste en terre pleine de trous qui fait sursauter les vieux bus scolaires et décolle les passagers des sièges, surtout si vous avez la chance d’être assis à l’arrière. D’ailleurs, V. me fait remarquer que tous les fréquents panneaux sur le bord de la route ont aussi leurs trous, des petits trous ronds sur chacun d’eux, qui ressemblent à des trous de balles... Des dizaines de panneaux qui ont servi de cible...
Arrivés sur la côte, ce sont maintenant des petits villages garrifunas (descendants des esclaves noirs de Jamaïque) avec leurs petites maisons en bois au milieu de la verdure et des cocotiers sans tête (une maladie qui décapite les cocotiers a fait des ravages il y a 4 ans, privant ainsi les habitants de l’aliment de base de leur cuisine (la graisse de coco remplaçait le beurre)) que l’on prendrait au crépuscule pour des mats de voiliers mouillants dans un port. Tout semble tranquille et paisible ici, le soleil est au rendez-vous, les habitants sont des plus accueillants et dans chaque village où j’étais passé il y a un mois je retrouve des gens qui se souvenaient de moi. Pas grand monde ne passe par là, et c’est tant mieux. Tellement beau que nous nous poseront au retour dans une chambre tranquille juste sur la petite plage de Sangrelaya, la seule maison sur la plage, avec juste au dessus du lit, une vue de fin du monde sur la mer, la plage, la verdure et le ciel changeant.
Mais bon, pour l’instant, on continue la route. Quand celle-ci se termine, on trouve un 4x4 qui roule sur la plage, à toute vitesse, juste à fleur des vagues, faisant peur à des groupes de pélicans endormis ou de vautours occupés à dépecer la carcasse nauséabonde d’un chien. Pour traverser les petits estuaires, la voiture roule dans l’eau, au niveau de la barre, où le courant du fleuve rencontre les vagues et c’est moins profond, ou alors on la fait traverser sur un radeau rudimentaire (fait avec des bidons vides et des planches). Assis à l’arrière, avec une dizaine de passagers et leurs bagages (dont une caisse d’œufs...), on a la vue dans tous les sens, on sent le relief des dunes, du vent frais dans les cheveux, et parfois des éclaboussures salées.
Très vite, alors que la dernière fois nous avions du prendre plusieurs pirogues et bateaux et marcher 4h sur la plage, nous arrivons à Palacios, la ville ladina (les ladinos sont les métisses descendants à la fois des indios et des espagnols ; ils sont aujourd’hui majoritaires et gouvernent les pays), avec son petit aéréoport (un pré), ses maisons plus coloniales. Ce village a gagné beaucoup en charme lorsqu’à notre retour quelqu’un nous a appris qu’il s’appelait anciennement Black River, et était une ville de pirates il y a deux siècle. Ces derniers s’étaient installés sur ce fleuve dans la jungle, avaient conclu une alliance avec le Rey Mosco, le roi des indigènes Misquitos, et profitaient de la situation pour attaquer tous les navires passant au large. Certains garrifunas auraient construit leur maisons sur des anciennes tombes de ces pirates, qui servent de plancher, et il paraît qu’en cherchant un peu on aurait pu les visiter.
Après Palacios, on part à l’aube en lancia (un long et fin bateau a moteur qui circule sur le canal) pour la lagune de Ibans, entre les mangroves, les hérons, les vaches et les locaux qui pèchent ou lavent leur linge sur la rive. Ici commence la zone habitée par les Miskitos, avec leur propre langue, leurs maisons de feuillages. Après une nuit passée dans un minuscule village (où nous rencontrons tout de même deux volontaires occidentaux), nous entamons le retour.
Voilà, c’était donc encore un bien beau voyage. En plus, on a eu occasion de discuter avec pas mal de monde. Rien qu’à Limon : un vieux qui a travaillé 40 ans sur des bateaux de croisière, du coup il connaissait une dizaine de villes françaises et italiennes, l’Asie, le Moyen orient, l’Afrique, il ne lui manque que le Paraguay. Il a ses enfants à New York, mais il a préféré revenir pour sa retraite à son paradis natal. Un vieux ladino qui nous vend des oranges nous explique qu’il n’aime pas le village car ici les gens sont jaloux et s’entretuent à coups de sorcellerie. Un noir plus jeune me montre sont diplôme d’études supérieures de commerce aux Usa, qui ne l’a pas empêché de revenir lui aussi dans son village. Il rêve d’exporter dans le monde entier le cozave garrifuna, une galette séchée de manioc ("yuca") rapé qui peut durer des mois et me propose de m’occuper de la commercialisation en France. Ici, contrairement à chez les ladinos, beaucoup de gens ont déjà été à l’étranger, et beaucoup ont fait des études, essentiellement pour devenir prof : avec 6 ou 7 enfants par femme en moyenne, c’est ici un métier d’avenir. La patronne de l’hotel qui souhaite devenir prof de maths pour arrondir ses fins de mois m’explique qu’elle a cing fils profs. École et collège local sont florissants, et dans le petit village de Sangrelaya (3000hts environ) il y aura même bientôt une université (! !), sachant qu’il y en a déjà une deux petits villages plus loins, à 20min de bateau. J’ai du mal à imaginer à quoi ça peut ressembler.
Nous avons rencontré aussi le gars dont l’occupation depuis 40 c’est d’être responsable du seul téléphone du village (en fait il y a 20 ans il a été muté,il a changé de village), un boulot au moins aussi relax que d’être gardien de passage à niveau ferroviaire... Il y aura aussi deux types de Tegucigalpa qui ont été embauchés pendant un mois pour creuser des latrines dans les petits villages garrifunas ; à Punta de Piedra, ils les plaçaient juste devant (et contre) la fenêtre avec vue sur la mer du seul restaurant.
Et un gamin de Sangrelaya à qui j’ai eu l’idée de faire un ou deux tours de magie, entre autre je fais semblant de manger des pièces de monnaie. Je lui propose de goûter, sans hésiter il en prend une et la fourre dans sa bouche. Un peu de panique, mais j’arrive à la récupérer. L’aurait-il avalée ? Le lendemain, toute la journée, des gamins viennent et reviennent devant notre porte et nous regardent en silence. Au début je veux bien leur faire un ou deux tours, mais après je leur dis que je préfère rester tranquille, et que je n’en ferai plus jusqu’au soir. Quand je leur demande de partir, ils s’en vont... pour se placer à notre fenêtre. Ce sera dur de s’en débarrasser. Le soir, on mangeait tranquillement dans notre comedor, quand on remarque soudain des petites têtes qui nous observent au travers des parois ouvertes. Il y a une trentaine de gosses plus une dizaine de parents qui voulaient voir aussi, mais sur le coup ils m’ont paru encore plus nombreux. Panique, je fais semblant de ne rien remarquer, les gamins attendent en silence pendant que nous mangeons, jusqu’à ce qu’un grand frère vienne m’expliquer qu’ils attendaient des tours. Impossible d’y échapper, mais ça se passera bien.
Pour Nadège et François qui étaient venus ici avec moi,je voulais aussi raconter qu’un jour un type m’a abordé en demandant ce que je pensais de la cuisine garrifuna, que je croyais réduite au poulet ou poisson frit servi avec des rondelles de bananes frites. Que nenni, il m’explique que les comedors proposent cela parce que c’est de la "cuisine internationale" !!!, mais il suffit de demander pour avoir des soupes de poisson au cocco et origan, des galettes de manioc avec de la sauce tomate, des grosses boules de bananes écrasées ("machuca"), des gateaux au cocco ou du pain de banane. C’est ce que nous avons fait, nous n’avons plus mangé deux fois la même chose, et c’était délicieux...
Voilà, donc. Tout ça c’était donc un pur petit voyage, le seul petit désagrément ayant été causé par un voleur qui a grimpé au dessus de la cloison de notre chambre à Limon pendant que nous dormions à l’intérieur pour me voler ma montre et le peu d’argent que j’avais dans la poche des pantalons suspendus. Des témoins l’ayant aperçu pendant la nuit rôder dans l’hotel, nous avons pu voir le principal suspect : un minuscule gamin de 12 ans qui éclatera en sanglots plus tard sous les menaces du patrons de l’hotel. Finalement, nous avons déduit que c’était un autre gamin, et j’ai tout de même réussi à récupérer la montre. Toutefois, à ce qu’on nous a raconté, la région n’est pas toujours très sûre pour les locaux : entre ethnies des différents villages (garrifunas, miskitos, sambos,...) il y a sans cesse des vols dans les champs sur la montagne et parfois même des meurtres pour un peu d’argent (j’ai parlé à un type qui avait vendu en bateau des bières dans la Moskitia, dont l’associé a été assassiné). Mais c’est tout de même bien difficile de croire une amie du coin qui nous déconseille vivement de sortir à 20h pour aller voire la messe de Sangrilaya, village de 3000 habitants, alors qu’il fait noir.
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Fin de ce récit, j’ai peut-être fait un peu long. Si vous avez lu jusque là et que vous n’êtes pas maman, faites-moi savoir, vous m’épatez vraiment.
Le retour sur Tegus a été tranquille, reprise du boulot. Un soir on a été invité voir un film hondurien (c’est le troisième de la brève histoire de ce cinéma) qui a pu être sauvé et terminé à la mort du réalisateur seulement grâce à un financement de la France. C’était un vrai film, contrairement aux navets américains qui passent ici d’habitude. Ce soir-là, je me suis dit qu’un pays capable d’investir à fond perdu dans un truc du genre, c’était tout de même vraiment bien, et peu de pays font des trucs du genre. C’est aussi un des rares pays occidentaux capables de s’opposer aux gringos et à la guerre en ce moment. Curieux, mais tout à coup et pour la première fois de ma vie, je me suis senti français, et qui plus est content de l’être...
Voilà voilà. C’est tout pour cette fois. Je vous souhaite une bonne journée et toujours plein de bonheur dans tout ce que vous faites.
Hasta luego
F.