Hola tous
voilà déjà des petites nouvelles, c’est fou ce qu’un voyage vous donne des histoires à raconter. Il suffit de se laisser porter et les choses arrivent d’elles-mêmes, il n’y a qu’à prendre des notes sur un petit carnet et essayer de tout retenir. J’espère que vous allez tous bien entretemps. Je suis vraiment content d’avoir revu ceux que j’ai revus, d’avoir eu des nouvelles de ceux qui en ont données (même si je n’ai pas encore eu le temps de répondre à tous) et d’en avoir bientôt de la part des autres ;-)
Donc passé trois jours à Paris revoir quelques endroits et personnes que j’aime bien, histoire de vérifier que j’avais bien dit au revoir à cette ville depuis un bout. Départ jeudi matin, à la bourre, le RER direct et rapide pour l’aéroport arrive dans les 30 secondes, les choses sont bien faites. L’avion est vide aux deux tiers, donc plein de place pour s’étaler, et il fait un super temps dehors, donc on a droit à un survol de Paris à couper le souffle, où l’on reconnait les îles, les Tuileries, le Luxembourg, la Défense, les boulevards importants. Sur une photo que j’ai prise on peut même distinguer le Panthéon, l’ENS, les grandes places, les églises, tout. Puis la campagne autour avec ses champs ouverts jaunes et marron et les petits villages avec des routes qui partent en étoiles, puis des champs verts séparés de haies et de forêts en Normandie, et enfin les nuages bretons qui se prolongent sur tout l’Atlantique et les trois quarts des États-Unis. Puis quelques grands territoires américains aux vastes forêts, les rivières en serpents, le Mississippi, j’essaie d’imaginer la grandeur et le mystères de ce pays alors qu’il était encore aux mains des indiens, avant la construction des grandes autoroutes rectilignes qui tracent jusqu’à l’horizon. Tous les carrés de terre et de forêts sont bien délimités, le paysage est très différent de la France : les champs sont plus épars, et on a très peu de villages, juste des maisons éparpillées qui se densifient légèrement par moments. Puis la grande agglomération de Houston avec ses interminables lots résidentiels carrés de petites maisons identiques avec les mêmes petits jardins, entrecoupés de zones industrielles tout aussi carrées et de larges autoroutes en angle droit. C’est un peu triste, car on se demande ce qu’il est de l’individu là-dedans. "Pour arriver chez moi, c’est simple, vous prenez l’autoroute 23 puis la sortie 75 sur votre gauche, puis la nationale 132 et la 251ème route à votre droite : vous êtes à l’entrée du lotissement. Passez alors les contrôles de sécurité, vous tournez à droite puis à gauche (et pas l’inverse), moi j’habite la maison numéro 1525 bis, vous la reconnaîtrez au panneau Attention au chien (numéro 234 741) qui est tout ce qui la distingue de sa voisine"…
Le vol passe assez vite, j’aime vraiment bien regarder par la fenêtre le paysage qui défile. Je donnerai juste en passant un coup d’œil au catalogue de l’avion qui me propose d’acheter une mini-télé imperméable que je pourrai regarder sous la douche, un tobogan beige tapissé de moquette pour permettre à mon vieux chien de monter sur le canapé du salon, des poupées genre Big Jim (le mari de Barbie) à l’effigie des présidents américains (c’est pour faire du vaudou ?) un petit appareil doté de lames en acier suisse plaquées en nitrite de titanium tournant à 6000 tours minutes et garanti un an, permettant de couper en tout confort rien de moins que les poils de votre nez…
Bon, on atterrit à Houston, on nous transfère dans la grande salle de contrôle de douane. Une affiche avec un drapeau américain annonce : "Open for business". Ehm, probablement vrai, mais au reste ?
Voici le dialogue tenu avec le douanier qui a tamponné mon passeport :
- Vous venez faire quoi aux USA ?
- Juste en transit, je repars dans 17h pour le Guate.
- Où comptez-vous passer la nuit ?
- Ici, à l’aéroport.
- Dans l’hôtel à l’intérieur de l’aéroport ?
- Non non, ici, à l’aéroport.
- Comme Tom Hanks alors !!! (Sourire)
- Oui, sauf que lui n’avait pas de passeport. (Sourire)
Ouf, sa boutade montre qu’il a vu le nouveau film de Spielberg, mais surtout que je ne suis pas suspect à ses yeux, ça passe. Le problème par ici, c’est que c’est impossible d’être absolument en règle, car vous avez juré sur votre papier de douane non seulement que vous n’êtes pas terroriste et ne projetez pas de tuer le président, mais aussi que vous ne transportez aucun produit alimentaire ou d’origine végétale, ni médicaments. Or tout le monde à quelque chose de cela, moi par exemple j’ai deux litres d’huile d’olive de mon frère dans une bouteille en plastique, des pots de confiture, des graines amazoniennes pour faire des colliers, quelques boîtes d’efferalgans ou des restes d’anti-palu. Valérie qui voyageait le lendemain portait mon ordinateur (un objet qui ne lui appartient pas et qu’on lui a confié !!!) qu’elle ne savait pas bien ouvrir et aurait été incapable de démarrer. Donc voilà, tout le monde a quelque chose à se reprocher, tout le monde est obligé de mentir s’il veut passer, et j’imagine que tout le monde flippe. D’autant que pour mettre l’ambiance, un haut parleur répète toutes les 15 minutes de ne pas accepter de porter des colis pour des étrangers, et surtout que toute remarque inappropriée ou toute plaisanterie concernant la sécurité peut conduire à notre arrestation. Imaginez que vous devez passer 17 heures dans un aéroport et que tous les quarts d’heures on vous répète cela, vous avez la perspective de l’entendre 68 fois, même pendant que vous dormez. De quoi flipper même les plus impassibles.
Bon, tant pis, je vais me rafraîchir et me brosser les dents en portant tous mes gros sacs avec moi, avant d’aller m’installer dans la zone de réception de bagages du terminal B, pourvue de bancs en cuir avec des traversins en métal mais pas d’accoudoirs où j’avais dormi la dernière fois. Je choisis un banc non situé sous une bouche de clim aux pieds duquel j’attache mes sacs avec chaînes et cadenas ramenés d’Inde. Je m’allonge tranquillement avec mes affaires, les plus importantes servant d’oreiller et mes documents cachés dans ma ceinture-banane, et vers 18h locales je m’endors. Il y a pas mal de monde autour, mais tant mieux, ils vont me surveiller, et quand on est fatigué on dort. Ca fait une petite nuit mais suffisante, entrecoupée de brefs réveils pour vérifier que tout est là, voir le monde qui passe, et remarquer que sur le banc en face dort une femme à la Botero le ventre à moitié recouvert.
Vers minuit (8h françaises) je me réveille définitivement et je mets mon walkman afin que la musique andine couvre les annonces de la sécurité, je suis content d’être là où je suis car avec un peu de recul je sais que ça fera plein de bons souvenirs. Il y a un type qui me demande de surveiller ses bagages, un peu mécaniquement et d’instinct je dis oui : il a l’air clean, ses bagages sont scellés par les tickets qui montrent qu’ils débarquent juste de l’avion et ont passé le contrôle, le hall est presque vide et le type veut simplement aller aux toilettes. Néanmoins je pense toujours à "Toute remarque inappropriée ou toute plaisanterie concernant la sécurité peut conduire à votre arrestation. On compte sur votre coopération." Et je me demande si le type qui m’a confié ses bagages n’est pas un agent de sécurité déguisé qui teste le comportement des voyageurs pour ensuite les dénoncer aux autorités compétentes.
Bon, le type revient au bout de cinq minutes, reprend ses valises et part. Peu après je commencerai à discuter avec un philippin qui passe sa nuit ici parce qu’il croyait que le seul hotel facile d’accès est celui à l’intérieur-même de l’aéroport qui coûte 177 dollars. Il est venu accompagner une amie venue le visiter, et n’a pas pu retrouver un avion pour rentrer chez lui avant le lendemain matin. Il se plaint parce qu’il est fatigué mais ne veut pas essayer de dormir parce qu’il se dit qu’il ne va pas être confortable et en plus étant prof il doit être habitué à défendre son standing, même s’il est à 500km des élèves qui pourraient le reconnaître. Il est plutôt sympa, c’est un prof de physique de lycée probablement brillant, les américains sont venus le chercher dans son pays pour lui proposer un bon salaire chez eux. Ceci permet aux USA de trouver les profs de qualité qu’ils ne sont pas capables de former eux-mêmes étant donné que le niveau d’enseignement est très bas (les élèves étudient au 8ème niveau ce que lui apprenait au 3ème). Bien sûr, je trouve que c’est une manière astucieuse pour les USA de faire peser tout le coup de formation sur le gouvernement philippin qui lui peut probablement se le permettre… Mais bon, pour l’instant, chaque individu ici trouve son compte, tant que notre philippin n’aura pas à envoyer ses enfants, devenus américains, à l’école.
On discute longtemps, je montre mes photos de France et lui fait goûter un morceau de pain français, il me raconte de son pays et de sa nouvelle situation ici. Il habite près de la frontière mexicaine mais n’a été qu’une fois pendant deux heures au Mexique dont il critique la saleté et dont il a entendu des histoires de gens tués pour leur voler leur passeport et usurper leur identité. Il me parle de ses voyages tous les ans à Las Vegas qu’il aime beaucoup ; il y confie son chéquier et carte bleue à sa femme qui ne joue pas, bien que lui soit raisonnable. Il explique qu’il rêve de voir la plage d’Ipanema à Rio parce qu’on lui a dit que c’est la plus belle du monde, et qu’en plus là-bas les hommes et femmes sont les plus beaux parce qu’ils font très attention à leur physique et surtout font plein de chirurgie esthétique. Mais il avoue aussi avoir été voir la plage d’une île texane extrêmement renommée qu’il a trouvée dérisoire au regard des plages de son pays. Dans sa lancée il raconte son nouvel an à New York parce qu’on lui avait dit que c’est le plus beau du monde, et il n’a vu que des gens seuls sur Time Square regarder de pauvres feux d’artifices, alors que dans son pays les gens font une vraie fête. Il dit tout cela avec un ton candide et simple, mais attention, il ne faut pas se méprendre : ce type adore les États-Unis et ne voudrait pour rien au monde revenir vivre dans son pays.
J’ai essayé de mieux comprendre cela. En fait, il fréquente essentiellement la communauté philippine aux USA, il a énormément de parents et d’amis de son ancien village éparpillés aux quatre coins du pays et il leur rend visite souvent, donc il s’est recréé des petites Philippines, sans les plages de cocotiers certes, mais avec un bon pouvoir d’achat. Et il apprécie énormément le fait de pouvoir avec un passeport américain voyager à l’étranger simplement, chose qu’on lui refusait autrement. Quant à mes idées sur l’environnement, la conso, ne pas changer de sac à dos alors que ma fermeturre éclair est cassée, préférer passer la nuit dans un terminal d’aéroport même si j’avais pu avoir un hôtel à dix dollars, il les trouve amusantes, sympas, c’est la première fois qu’il les entend. Là réside tout le problème.
Mon ami a fini par accepter de dormir pendant que je monte la garde. On est presque une dizaine à dormir dans ce hall glauque, dont le calme n’est troublé que par les annonces de sécurité. Mon ami a mis tous ses vêtements de rechange, et moi j’ai mis mon pull et ma polaire que j’avais pris en cas de trek à la montagne au Guatemala. Pourtant, malgré cela, par moments on tremble de froid, on se met à sautiller, gelés. Vive la clim… Quand je me rends compte (tard) qu’il y a un banc dehors et qu’il y fait dans les 25 degrés, je propose à mon ami d’aller m’installer là-bas, il m’explique que c’est dangereux parce que c’est un lieux public, et qu’il y a donc des gens de l’extérieur (féroces et sauvages ?).
A son réveil, j’essaie d’en savoir un peu plus sur ses convictions politiques. Il dit que les philippins qui ont le droit de vote préfèrent Kerry. Oops. On se regarde, on se souvient de "toute remarque inappropriée …", il me raconte que le président a son ranch tout près d’ici, on change de sujet. Voilà, au petit matin on peut finalement enregistrer nos bagages et passer dans la zone d’embarquement dotée de fauteuils confortables et d’une moquette propre devant des baies vitrées avec vue sur les pistes à l’aube. Ici comme ailleurs tout est écrit en version bilingue, anglais-espagnol, et il n’y a dans le hall que quelques agents d’entretien mexicains qui d’après lui sont tous sans-papiers, à qui on demande de nous prendre en photo. Nous discuterons encore paisiblement, tout une barquette de frites qu’il veut m’offrir pour mon petit déjeuner, mais tout les fast-foods sont hélas fermés à 6h du mat. Puis on s’échange nos adresses et on se dit au revoir. Vraiment, ce type est touchant, je pense que ça doit être un excellent prof, un bon père de famille et un bon époux, à l’entendre parler de sa femme, de son bébé, de ses élèves, et il est vraiment gentil, consciencieux et généreux, j’ai été content de le connaître et je l’aurais revu volontiers. C’est dommage que d aussi bonnes personnes mises côte à côte, par un comportement peu conscient, aboutissent collectivement à ce qu’on sait.
Bon, on repart. Toujours plein de place sur l’avion, toujours le territoire américain, puis des petits nuages au-dessus de l’océan qui ressemblent curieusement à un tableau de D. peint en blanc et bleu. Mais il lui aurait fallu de bien grands pinceaux… Puis de nouveau la terre du sud du Mexique et du Guate, beaucoup de forêts et de champs verts, sur un territoire très plissé, mais avec du vert jusque sur le sommet des montagnes. Et au loin les volcans de Antigua qui dépassent au-dessus des nuages.
Atterrissage dans le petit aéroport de Guate, tellement petit qu’on voit juste derrière la vitre les agents descendre les bagages de l’avion et les mettre sur un minuscule tapis roulant. Tout va très vite, tampon sur le passeport, bagages, changer de l’argent et choper un bus pour le centre ville, sans même se faire agresser par les chauffeurs de taxi. Circulation chaotique, on passe devant une "disco-pharmacie" c’est-à-dire une pharmacie ("pareil qu’ailleurs, mais moins cher") équipée de grandes enceintes qui diffusent de la musique à fond, et devant laquelle un type déguisé en médecin avec un énorme costume en mousse rond danse et fait coucou aux voitures qui passent en secouant sa grosse main en éponge. Une heure à peine après l’aterrissage de mon avion je suis déjà à l’autre bout de la ville sur le bus qui part pour la frontière, sur lequel monte un type dont je me souvenais qui vend cette fois aux passagers une pommade contre l’urticaire et les rhumatismes.
Route paisible, collines bordées de cactus, plantations de maïs, les vautours, quelques flamboyants rouges en fleur. A un arrêt j’achète par la fenêtre un épis de maïs cueuilli le jour même et bouilli. Il y a dans le bus deux types qui disent venir en bus depuis Houston, ils sont partis mardi et continueront ce soir-même leur voyage pour le Honduras. Courageux. Cinq heures et nous voilà à Esquipulas, ville frontière à la grande cathédrale blanche où je passe pour la quatrième fois (cf d’autres mails, sur ma page web), juste à temps pour l’averse du soir car c’est vrai que c’est la saison des pluies. Je récupère ma chambre usuelle dans mon petit hôtel un peu miteux (un rat passe dans le couloir), où le garçon vient me demander conseil de la part de cinq types qui sont sur le point de payer 1000 dollars chacun pour passer clandestinement aux USA. Pas grand chose à dire. Réfléchissez bien. Je vais dîner avec tortillas, purée de haricots rouges et œufs à la ranchera dans le resto populaire, et dodo mérité.
Lendemain à l’aube je prends un taxi collectif pour la frontière, le chauffeur porte un chapeau cowboy blanc que beaucoup de gens portent par ici, je crois que ça s’appelle un chapeau panama, il passe de la bonne musique latino à fond, et il y a aussi avec nous un couple et deux grosses nonnes franciscaines guatémaltèques qui font le voyage jusqu’à Tegus. A la frontière, je me rends compte que les gars sont équipés comme à l’aéroport du Guate de nouveaux lecteurs optiques de passeports du nouveau type, depuis quelques mois obligatoires pour tous ceux qui transitent par les USA. Au Honduras, ils ont même un lecteur optique d’empreintes digitales tout neuf, comme ça on est tous fichés. Chouette. Merci les gringos pour le cadeau. Remarque, ça n’a pas dû leur coûter cher, équiper cinq postes frontières par pays, avec en prime une surveillance de tous les déplacements du continent !
Bon, petits déj’ à la frontière avec baleadas (tortillas de blé) avec purée de haricots, crème fraîche et œuf, et c’est reparti pour dix heures de bus jusqu’à Tegus. Le paysage est ici toujours montagneux mais beaucoup plus verdoyant, encore plus que dans mes souvenirs, saison des pluies oblige, il y a des forêts sur des pentes raides, des champs de maïs et des plantations de bananes, et beaucoup de prairies avec des vaches. Puis la plaine chaude près de la côte, puis on remonte vers Tegus. Ma voisine me montre les bagues en or et les sacs qu’elle a été acheter à Panama pour les vendre dans ses magasins, déchirée entre l’envie de me les montrer et la peur que les autres passagers puissent entendre. Elle achète aux vendeurs ambulants des patisseries de coco, des bonbons et des boissons qu’elle offre généreusement à la nonne et à moi. Elle me raconte que demain elle va refaire son vernis à ongle et teindre ses cheveux en rouge. Vive les voyages en Amérique Latine.
Me voilà donc à Tegus tranquillement, une heure après l arrivée de Valérie, on peut s’installer dans notre nouvelle maison avec vue plongeante sur la ville. Mais ça c’est une autre histoire, ce mail est déjà bien long. Il est mardi matin, dans une heure c’est la pré-rentrée au lycée, on va voir ce que ça va donner. Je vous souhaite toujours plein de bonheur entretemps.
Hasta la vista
F.