Qui est Gladys, les vitamines pour muscler le cerveau et une soirée dans la montagne


vendredi 29 octobre 2004, par Francesco Colonna Romano

Hola tous

15 jours sans nouvelles, mais j’ai été un peu débordé cette dernière semaine, et je demande pardon d’avance à tous ceux à qui j’ai mis du temps à répondre ou je n’ai pas encore répondu, ça viendra.

Bon, quoi de neuf ?
Peut-être pas grand chose, des choses qu’on a faites et d’autres qu’on n’a pas faites.

Tout d’abord, pour être francs, on n’a pas réussi à savoir qui est Gladys, ce qu’on aurait bien aimé parce qu’on nous téléphone au moins deux fois tous les jours pour demander de parler avec elle, et quand on leur explique qu’on ne la connaît pas ils nous raccrochent au nez, sans même s’excuser. Valérie tente la technique de les devancer en leur raccrochant dès qu’ils rappellent, moi j’ai essayé de leur demander qui était cette Gladys pour que le type la prévienne si un jour il la revoit que le numéro qu’elle donne à tout le monde n’est pas le sien mais le nôtre, mais ça n’a pas marché non plus, le type m’a écouté dans l’espoir qu’à la fin je lui passe quand même Gladys, il me l’a redemandé et il a raccroché. Bon, faut dire qu’ici au Honduras il n’y a pas d’annuaire téléphonique, et en plus les gens sont sans gêne, donc on peut vous appeler à n’importe quelle heure pour vous raccrocher au nez. Sympa.

Puisqu’on est dans les téléphones, il faut raconter que depuis mon passage il y a deux ans, on a eu la chance d’avoir ici aussi le boom des téléphones portables. Malheureusement, on est encore dans la phase où les gens n’ont pas à qui téléphoner, mais par contre ils font de leur mieux pour montrer qu’ils ont un téléphone et le font sonner cinq fois dans un bus, sonnerie au maximum, ou en plein milieux de la veillée contes au lycée pour les enfants de maternelle, où ils ont en plus le bon goût de se mettre à parler plutôt que de raccrocher. Si on sait que les prix de ces appareils sont pareils aux prix français, on peut dire que là les honduriens se sont sacrément faits avoir.

Au fait la veillée contes au lycée, c’était hier soir, j’y ai appris que la capacité de concentration d’un gamin de maternelle ne dépasse pas le quart d’heure, même pour écouter un conte, ce qui n’est pas si mauvais si on la compare à celle des parents qui les ont accompagnés. C’était amusant de voir ensuite que pour le goûter après, ces mêmes parents n’avaient pas fait de gateaux ou apporté des fruits, tout au plus ils avaient tartiné une crème sur les nachos, mais majoritairement ils ont apporté des sachets de nachos ou autres chips, ou des petits gateaux frits achetés dans des magasins de bonne renommée comme DK’donut. Si on rajoute qu’il ont certes apporté des jus de fruits mais n’ont pas pensé aux verres, on peut comprendre pourquoi à la fin les bouteilles de Coca Cola étaient toutes terminées et personne n’avait touché aux jus de fruits. Ca ne fait pas un super portrait des parents honduriens tout ça.


A propos de parents, j’ai aussi rencontré le père et la grand-mère de Georges, mon élève le plus en difficulté et paresseux. Tout a commencé quand Georges est rentré du week-end de trois jours en n’ayant rien fait, même pas recopié 3 pages d’une dissert illisible qu’il avait déjà rédigée avant, en m’expliquant tout sérieusement qu’il s’était rendu compte le dimanche soir que son stylo bille n’écrivait plus et qu’il n’en avait pas d’autres à la maison. Si l’on pense que trois semaines avant il n’avait rien fait parce que sa grand-mère lui avait demandé de l’aider dans le jardin, une autre fois parce qu’il était fatigué, ça a commencé à m’agacer. J’ai été voir un peu tout le monde pour lui trouver des alternatives au bac, ses camarades l’on conseillé, le directeur l’a enguelé, tout le monde disait la sienne et lui disait oui à tout le monde, comme ça tout le monde était content. Comme ça ne changeait rien, j’ai appelé sa grand-mère chez qui il vit qui est littéralement tombée des nues : "Moi je m’étonnais de voir qu’ils passe tout son temps à regarder des émissions de foot à la télé et sur des jeux vidéos, mais il me disait que tout allait bien. Et comment a-t-il pu raconter qu’il était fatigué à 21h alors qu’il regarde la télé jusqu’à minuit ? Et puis, au fait, je me souviens maintenant qu’il avait passé l’an dernier un examen au Salvador [Nd moi : le bac de français ;-)], je lui ai demandé comment ça s’est passé et il m’a toujours dit qu’il ne savait pas. Vous savez vous ?" No comment. Et le père, qui a fondé deux autres familles et travaille tout le temps s’occupe encore moins de lui, donc le gamin (18 ans !) ne fait rien d’autre de sa vie que dormir en salle de classe et regarder des émissions de foot, sans aucun projet d’avenir. Je n’imaginais pas que c’était possible un cas comme ça. Bon, pour conclure tout ça, après maints débats, alors que Georges racontait un truc à l’un et autre chose à l’autre, il a fini, mis aux pieds du mur, par s’engager fermement à travailler 12h par jour, même les vacances, jusqu’à la fin de l’année, pour tenter de combler son retard et passer le bac ES (en changeant de section), même si on l’a prévenu que ça serait dur, qu’il en pleurerait et qu’on sera sans pitié avec lui, ce qui est vrai car malheureusement on aura d’abord essayé toutes les autres techniques. A voir.


En ce qui concerne les techniques, je suis particulièrement admiratif de celles de Valérie : pour ses sixièmes qui demandaient en masse d’aller aux toilettes pendant le cours. Elle a eu l’idée d’accepter a tous les coups, à condition que les élèves conjuguent ensuite leur demande par écrit à toutes les personnes, à tous les temps de l’indicatif et au subjonctif présent. Une élève a aussitôt proposé, pour améliorer le principe que ceux qui restent plus de trois minutes conjuguent en plus "je ne dois pas rester trop longtemps aux toilettes." L’astuce supplémentaire c’est d’appeler ça "vitamines pour muscler le cerveau" plutot que "punition", si bien que les élèves en redemandent, puisqu’ils se disent qu’ils vont être meilleurs et connaître leurs conjugaisons. Et en plus il y a une élève qui s’est proposée de faire sa secrétaire et note la dose de vitamines de chacun. Intuitivement je trouve que c’est parfois un peu rude tout de même de faire recopier trois fois les évaluations quand les élèves n’ont pas la moyenne, mais curieusement ceux-ci adorent parce qu’ils se disent qu’ils vont progresser pour de vrai et les parents sont enthousiastes. Pire, les élèvent en redemandent quand ils n’en ont pas !!! En prime, je vous copie fidèlement une rédaction-punition (à l’époque ça ne s’appelait pas vitamine) que Valérie avait donné à un de ses élèves qui avait dit des gros mots dans le cours d’histoire de Rémy :

"Je ne dois pas dire des grossiertés car il est trés mauvais et insultant. Je ne dois pas dire des grossiertés parce que c’est pas joli. Je ne dois pas dire ça car je fais mal au sentiment des autres. Aussi par que j’interrompe le cour de Rémy. Aussi parce que je dois être ici dans l’école à finir mes devoirs dans l’école. Parce que je ne veux pas être dans l’école à finir mes devoirs dans l’école. Je ne dois pas dire ça parce que ma grand-mère me gronde. Aussi parce que je suis la désonte de ma famille. Et aussi parce que je suis contre le directeur. Et mes parents mon enlevé la television, la ordinateur, les jeux vidéos par deux mois. Aussi parce que je me fais mal moralement. Aussi parce que je fais mal au sentiment de Gabriel, et c’est une mauvaise influence."

 ;-)

Bon, parmi les choses qu’on n’a pas faites, il y a aller au stade écouter le concert de Don Omar, le chanteur préféré de tous les "mareros" (les gangs de mafia locale) mais aussi de certains de mes élèves et de nombreux honduriens. Le genre musical s’appelle Reggaeton (ou aussi playeros), des paroles genre rap mais toujours les mêmes, hurlées plus que chantées, avec pour seul instrument une boîte à musique avec des coups répétitifs et secs et un rythme basique. Du grand art. Il parait que Don Omar est un gros portoricain bedonnant qui a fait deux tubes en tout, dont l’un répète "Rompe el suelo" (casser le sol), et se fait accompagner par des danseuse décolorées parce que ça fait bien. Je me suis dit qu’un jour il faudra que j’aille voir pour vous raconter.

Du reggaeton, de toute façon, on en entend partout dans les bus et aux coins des rues, comme le week-end dernier (de trois jours, car il y avait encore un jour férié) où nous avons été faire un tour à Yuscaran, un village dans les montagnes célèbre au Honduras pour le rhum local. Bus bondé, 2h pour faire 60km, musique à fond, pas de surprise. Au moment de partir il y a toutes sortes de vendeurs ambulants qui montent pour nous proposer des boissons, des chips de banane, des chaussettes, des vitamines, des pinces à cheveux des tubes de dentifrice, des culottes, des colliers et bracelets, de la crème miracle par chère pour la peau (hydrate, antitâche, antiride, cicatrisante), bref un peu tout ce qui peut servir en voyage.

J’ai bien aimé le petit village de Yuscaran, perché dans les montagnes, mais des montagnes toutes vertes parsemées de palmiers et de bananiers. Des belles maisons en bois du début du siècle, plafonds de cinq ou six mètres, des cours intérieures larges et verdoyantes, les étagères en bois d’une ancienne boutique, vides, qui montent jusqu’au plafond du comedor, semi-vide aussi, avec ses trois tables à peine et ses assiettes de poulet frit. Tout ceci reste soumis au lent passage du temps, tout vieillit peu à peu, tout devient un peu poussiéreux, rapiécé, délavé, on sent les innombrables couches de peinture comme du maquillage qui ne parvient pas à cacher les rides. C’est curieux ces villes honduriennes, comme si elles vivaient dans la nostalgie d’un âge d’or passé, de plus en plus lointain, comme si elles étaient nées vieilles et rapiécés, comme si une population complètement nouvelle s’était installée dans les palais d’une autre civilisation, des palais qu’elle n’aurait pas appris à reconstruire ni entretenir.

Il n’y a rien dans ce village, un parc central avec ses petites allées en ciment, un petit portique et une fontaine sculptée. Une épicerie où l’on se réfugie pendant une des abondantes averses tropicales de l’après-midi, quand le village devient soudain désert, l’horizon disparaît et il n’y a plus que la pluie. Tellement de pluie que l’eau du robinet devient marron de boue, la route est effondrée en deux endroits, et ça doit recommencer tous les ans. De l’eau, de l’eau, et puis le silence après l’orage pour chercher un nouvel abri.

J’aime bien tout ça, vraiment, c’est en ces moments d’attente qu’on sent qu’on est loin, c’est quand on se rend compte que tous vous annoncent des horaires de bus différents et qu’ils ont tous raison car celui-ci ne part jamais à la même heure, et qu’il ne reste qu’à attendre patiemment sur la place, c’est dans le retour en bus toujours aussi bondé mais qui a le bon goût de passer des rancheras (musiciens centraméricains avec guitare et trompettes), et des chansons d’amour sirupeuses. On ne s’en lasse pas, et du coup, après une autre semaine de cours, on repart, demain matin, c’est les vacances de la Toussaint, et on pense aller vers le Nicaragua, traverser en bateau le grand lac sous Managua (j’ai déjà acheté un hamac) et peut-être continuer en fleuve jusqu’à l’Atlantique et la côte Caraibe si on a le temps. Pas de mail jusque là, je vous raconterai tout à notre retour.

Entretemps, je vous souhaite de bonnes vacances si vous en avez, et bon tout le reste sinon.

Hasta la vista

F.

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