Quand on te prend en photo à côté de Mickey, est-ce que l’homme à l’intérieur de Mickey sourit ?


mardi 3 février 2004, par Francesco Colonna Romano

Bien le bonjour à tous

j’espère que vous avez passé deux bonnes semaines depuis mon dernier mail. Ici plein de nouveautés, à part le renouvellement régulier de mon stock de céréales-fromage blanc et la caissière du Franprix qui n’a pas encore remarqué le gars qui vient tous les samedi à 14h, et achète quasi essentiellement 3 paquets de céréales, dont deux "croustillants" et un "floconneux", et trois boîtes de fromage blanc, plus quelques bricoles, genre un kilo de pois cassés et un sachet d’épinards surgelés...

Avant de raconter plus, juste un précision. On m’a fait remarquer que dans mes mails-co je ne décris que des gens et trucs extrêmes, les artistes, etc, et que je donne l’air de ne pas m’intéresser aux gens "normaux", ceux qui ont d’autres qualités humaines que la folie, etc. Je suis vraiment désolé de donner cette impression, et je répondrai juste que ces mails-co sont très peu descriptifs de mon quotidien, de ce que je fais vraiment, ils veulent plutôt faire passer des idées, des messages, des sentiments particuliers, et du coup ils sont souvent construits à partir d’une seule idée, un fait qui ne dure que quelques heures, un détail par rapport à l’emploi du temps standard. Donc, si vous ne figurez pas dans mes mails-CO, ça ne veut pas dire que je ne suis pas content quand j’arrive à vous revoir, et si je ne vous vois pas je le regrette aussi. J’ai d’ailleurs un projet pour remédier à cela, j’en reparlerai plus loin dans ce mail.


Tiens, j’ai envie de commencer ce mail par les promenades au parc Montsouris, c’est tout près de chez moi, et je prends l’habitude d’aller m’y promener une petite heure les week-ends, parce que c’est vrai que j’ai une vie trop repliée sur l’axe ma chambre/trajets à rollers/clubs et activités diverses, sans croiser souvent les "vrais gens", ceux du monde extérieur. C’est vraiment joli ce parc, il y a un petit lac où s’asseoir regarder les canards et les gens qui promènent leurs gosses. Un jour ensoleillé, je suis resté jusqu’à être complètement gelé parce que deux gars jouaient de la musique, l’un au look étudiant, manteau long et noir, cheveux noirs mi-long sur les deux côtés, jouait de l’accordéon. L’autre avec des dreds et un sourire contagieux à la Yoav accompagnait à la guitare et chantait :

J’suis troubadour
et mon pays, j’suis désolé
j’sais plus où il est
j’ai oublié
j’suis troubadour

Le ciel était bien bleu et le froid glacial, et ces deux gars seuls mettaient le soleil dans tout, on aurait dit le Sud, et tous ces gens souriants qui se promenaient. Une autre fois, il y avait là une femme qui jouait de l’orgue de barbarie, elle dit venir presque tous les dimanches, elle accompagne en chantant, "Marjolaine", "mon amant de la Saint-Jean", "Tout va très bien madame la marquise". Par moments, les enfants demandent d’essayer de tourner la manivelle, ils ne se rendent pas compte du fait qu’ils tournent trop lentement, et ça ne donne plus rien, mais ils sont contents et la dame est patiente et les fait essayer un par un, chacun a droit à son petit moment de bonheur. Il y a un petit vieux maigre au bonnet en laine, au visage rond et au nez rouge qui sourit, debout, juste à côté d’elle, tout le monde sourit. C’est sublime, cette musique nostalgique, musique de foire, a vraiment le pouvoir de faire fondre toute pensée négative, tout stress, tout. Je me demande si on fabrique encore des orgues de barbarie aujourd’hui, mais j’espère vraiment que oui.

A propos de froid, il en fait en ce moment à Paris, deux fois il y a même plein de flocons qui tombent partout, et certains arrivent à survivre un peu. Pas dans la rue, mais sur la pelouse, oui, juste sous ma fenêtre, et c’est resté tout blanc jusqu’au lendemain, ça faisait longtemps que je n’avais pas eu de neige, et c’était joli, vraiment.

C’est à ce moment que Noé est passé à Paris, vous avez dû tous recevoir l’invitation loufoque qu’il a envoyée à ma mailing-list, et il était là au rendez-vous un jeudi soir, sous la pluie, sur le pont des Arts, tout seul (parfois il vaut mieux soigner un peu la communication...). En fait, il était là pour un projet pacifiste de happening artistique qui devaient avoir lieu dans plusieurs villes du monde. Seul, il a tendu une bâche en plastique le long de tout le pont, sous laquelle il a placé des gâteaux, des reproductions de tableaux du Louvre éventuellement "corrigées", des dessins, le mode d’emploi de ses lentilles de contact... Le principe, c’était de rencontrer des gens, de faire passer le message pacifiste, (et prouver que les pacifistes ne le sont pas seulement quand il fait chaud et c’est facile, mais tout le temps), de leur offrir tout ce qu’ils veulent, et de refaire ça tous les jours à midi et tous les soirs pendant une semaine.

Je suis passé le voir le lendemain sur les quais, la bâche était en boule dans un coin, tout le reste avait disparu, par qui ? Je ne sais pas, si c’était les agents de la mairie ils auraient dû enlever la bâche aussi. En tout cas, Noé ne paraissait pas démonté, les choses étaient là pour que les gens les prennent après tout, il continuait à interpeller les passant(e)s en leur demandant s’ils étaient artistes et s’ils voulaient participer au projet. Peu de succès cependant, et on a fini par se faire virer par les techniciens qui tournaient pour la série "Sex and the City" et qui ont décidé de fermer définitivement l’accès du Pont des Arts, pour remplacer les vrais gens par un faux peintre, quelques faux french-babas-cools avec leur guitare et leurs djambés. Tant pis pour eux. Il fait bien trop froid de toute façon. Et Noé reviendra encore les jours suivants. Laissant des petits papiers collés sur le pont, du genre "Même si c’est vrai c’est faux" ou "Glu et gli et s’engluglinolera" ou "Je prends un pomme, je la pose sur la table et m’installe à l’intérieur, quelle tranquillité."

On est aussi revenus dans le kebab de la rue Saint-Denis samedi soir, et le type se souvenait de nous, ce qui est surprenant vu le nombre de passages ici. A moins que ça ne soit peu fréquent des gens qui commandent une frite et un pain et restent 4h à regarder autour d’eux. Comme ce n’était pas une heure d’affluence, on a ensuite testé les frites de celui en face, beaucoup plus petit, juste un comptoir avec quatre tables et un gros type qui avale son sandwich-frites-mayo en quelques instants, on ne voit même pas quand il déglutit. Le serveur, Ali, se souvenait aussi de Nadège, à laquelle il avait parlé il y a un mois, il nous sert une "barquette" de frites qui fait un demi plateau avec une tonne de sauce blanche. Il explique que parfois il mange chez le gars du kebab en face, parfois c’est lui qui vient, mais jamais il ne va au chinois d’en face, car ça vraiment, il ne digère pas, il est malade après, etc. N. aussi se souvient d’un autre gars en train de manger ses frites refrites trois fois recouvertes de mayo, qui lui aussi avait raconté qu’il ne digérait pas du tout le chinois. Est-ce le riz qui est si peu digeste ? En tout cas, pendant ce temps, ils passaient TF1 aussi, ça fait bizarre de voir la télé, je ne me souvenais pas que c’était si kitsch, une émission de variété, où on interviewe un acteur à la mode qui a une femme belle et célèbre. Le présentateur demande que faites-vous le soir avant de vous coucher ? L’autre répond en rigolant, petite branlette. Au moins il est sincère...

Il y a plein d’autres d’endroits super-sympas sur la rue Saint-Denis, un salon de thé genre long couloir blanc, avec trois vieux attablés, le thé à 1,20 euros, 1 euro seulement si vous le prenez au comptoir, un petit comptoir minable et vide au fond de la pièce, isolé, où on aurait l’impression d’être punis, relégués. Le comptoir c’était pas censé être plus vivant que la salle ?

En tout cas, tout ceci donne une idée : puisqu’il fait trop froid pour faire des piques-niques, et puisqu’il faut aussi se renouveler, pourquoi ne pas organiser des soirées régulièrement dans des endroits glauques, histoire de partager une frite (ou une pizza-kebab pour les plus téméraires), et surtout de se revoir alors qu’on a si peu d’occasions ? Vous avez déjà dû recevoir un mail pour ça.

Le lendemain, promenade au hasard dans Paris ensoleillé, les berges du canal Saint-Martin, léger par effet de la fatigue. Paris, les gens qui se promènent, les vieux immeubles, tout est d’une beauté à presque insoutenable.

J’aurais voulu inclure dans ce mail aussi quelques remarques sur les jolis pubs que l’on trouve dans Paris en ce moment, Carrefour qui proclame "Mieux consommer c’est urgent" où des gens ont judicieusement barré le "mieux". Et aussi une pour Nouvelles Frontières, avec l’image d’une rue et d’un bus déformés par des effets d’optique "3 jours à Amsterdam, 200 euros. Spécialités locales non comprises." On pourrait disserter longtemps sur pourquoi ce message sympa en première apparence est dégoûtant, hypocrite et tout ça. Mais les rayons de soleil dehors et les souvenirs de la beauté de Paris le dimanche matin m’émeuvent trop, c’est dur d’être négatif avec ça. Je vous souhaite une bonne semaine, et j’espère vous voir nombreux dans le kebab vendredi soir.

F.

PS : je me suis demandé si on pouvait trouver quelque part du parfum de croissants de synthèse que les kiosques de brioches diffusent dans les grandes stations de métro afin d’attirer les clients. Et surtout, si un tel parfum pouvait avoir une application plus intéressante. Vous avez des idées, vous ?

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