Hola tous
j’espère que tout va bien pour vous et que la nouvelle année a bien commencé. Comme je vous l’avais annoncé, j’ai ici reçu la visite de mon frère, du coup j’ai été un peu débordé ces derniers temps, j’ai pris quelques jours de congés pour lui faire connaître un peu du Honduras et lui montrer comment se débrouiller seul en voyage. Il est alors parti vendredi pour le Nicaragua et aux dernières nouvelles il est déjà à Granada et tout se passe bien. C’est ça qui est chouette du voyage, tout se passe toujours pour le mieux. Et moi j’ai finalement le temps pour vous raconter tout ce que j’ai à raconter à propos de ces cinq jours de route…
Bon, ça commence avec deux jours sans histoire pour faire visiter le lycée, Tegus, le marché, la nouvelle place principale où le maire, pour trois fois le prix de la construction intégrale du lycée français et un an et demi de travaux, a fait changer le pavé grisâtre et financé généreusement sa campagne politique.
Vendredi matin je passe un moment voir mes élèves et on part ensuite avec mon frère pour Olancho, vaste région de montagnes et paturages, de cowboys et petits villages poussiéreux. A chaque arrêt du bus on nous vend pour trois sous les habituels gateaux, biscuits ou tortillas farcies, encore chauds, à peine sortis du four. Par ici quand on voyage on n’a guère besoin de prévoir de pique-nique. Arrivés dans la grande ville de Juticalpa avec ses étalages de marchandises bon marché, on rate de peu une correspondance pour le village où j’avais l’idée de passer la nuit, du coup on prend un bus qui nous dépose seulement dans le petit village de San Francisco de la Paz, dont j’ignorais l’existence jusqu’à une heure avant d’y arriver. Cette correspondance ratée a été une chance inouie car nous tombons justement un soir de "Feria ranchera", la fête patronale du village. Pour cette occasion, on organise un concours de la plus belle rue : les habitants des quartiers ont décoré plusieurs rues avec des milliers de petits drapeaux, des fleurs de champs, des bougies et des branches de pin, en plantant des dizaines de bananiers coupés dans la chaussée sèche sur les bords de la rue (il n’y a pas de trottoirs), ou aussi à l’aide de dessins de sciure colorée. Mais rien ne saurait être trop beau pour l’occasion, alors on crée des petites zones à thème, l’une avec des petits animaux (chevaux, chèvres), une autre avec tous les tableaux, posters et photos qu’ils ont pu réunir, puis des animaux en peluche, les canapés du salon. Une rue a été jusqu’à construire un petite passerelle en bois qui la traverse à deux mètres du sol que les enfants s’amusent à traverser. On a été interviewés par une télé hondurienne, on a regardé les danses des quelques personnes déguisées et la foule qui s’avance peu à peu. Dans la rue gagnante, on organisera le lendemain un grand défilé de carnaval.
Entretemps, ceux qui ne travaillent pas à leur rue boivent une bière ou dégustent tortillas et viandes grillées sur le parc central, où l’on a installé de nombreux stands de jeux de hasard. Les petits jouent à une sorte de roulette colorées à 14 cases (où l’on gagne 10 fois sa mise seulement, c’est rentable pour le proprio !), les adultes jouent aux cartes ou à un jeu que je n’avais vu nulle part : une table ronde divisée en quatre, avec au milieu un entonnoir. On dépose une bille dans l’entonnoir, elle en ressort dans une direction imprévisible et s’arrête dans un des quartiers sur lequel on a éventuellement misé au préalable. Il y a aussi un grand bingo où l’on gagne des produits ménagers, tout le monde à l’air content. Mon frère qui n’a jamais été dans un village aussi paumé ne se rend pas bien compte de la chance que nous avons eue de tomber ce soir-là, il s’imagine que là où il n’y a rien à faire les gens font tout le temps la fête.
Nous repartons le lendemain matin avant l’aube près d’une obscure station essence où s’arrêtent les ouvriers agricoles qui partent au travail. A partir de là, la route goudronnée devient une piste de terre poussiéreuse mais bonne, au milieu des prairies et des montagnes, et traverse Gualaco, San Esteban, Bonito Oriental, tous des villages de western aux maisons basses et carrées, larges rues en terre en échiquier et bonshommes qui trainent avec leur chapeau cowboy, machette à la ceinture et souvent un flingue dans la poche arrière, ça peut toujours servir. Pourtant, en deux ans, il y a des choses qui changent, beaucoup de nouvelles maisons, et dans tous ces villages trone désormais une boutique internet toute neuve. Le temps passe.
Arrivée à Puerto Limon, on descend du bus et, surprise hallucinante, on aperçoit à la fenêtre d’un comedor Carlos, le bibliothécaire du lycée, qui nous fait coucou ! On est quand même à 12h de route de Tegus dans un coin relativement reculé. Carlos était là pour la première fois de sa vie, il venait d’arriver en voiture avec trois collègues d’une assoce qui prépare un cd-rom sur les peuples indigènes et venaient interviewer des garrifunas (descendants noirs des esclaves africains de Jamaique, qui parlent un dialecte créol). Ils sont restés quelques heures à peine, on trouvé la plage très jolie mais sont repartis aussitôt, c’est curieux ce manque de curiosité ou cette peur qu’ont les honduriens pour cette région.
Depuis mon passage il y a deux ans, Puerto Limon s’est considérablement agrandi, beaucoup de maisons en construction, la plupart en béton et non en bois, il y a même une copie de villa américaine typique avec son petit chemin devant la porte entourée de deux colonnes. Tout ceci est réalisé bien sûr grâce à l’argent envoyé par tous ceux qui partent travailler aux USA, et il y en a beaucoup dans le village. Internet a bien sûr fini par arriver ici aussi, mais l’important n’a pas changé : un accueil exceptionnel, la gentillesse et la simplicité des garrifunas. Il y a aussi un hotel tout neuf tout confort, dont le patron travaille comme bijoutier aux USA, il a même acheté de quoi installer la clim (inutile car il y a plein de fenêtres laissant passer une agréable brise marine). Une quinzaine de chambres. Vides !! Le jeune étudiant qui s’en occupe nous raconte que dans les quatre mois qu’il a travaillé ici n’est passé qu’un couple d’italiens. Plus quelques locaux qui viennent travailler, pas bien nombreux. On a pourtant une vue unique sur la plage déserte, si ce n’est trois enfants qui jouent et leurs pères qui pêchent en lançant leur filet à deux mètres du rivages, attrapant en une heure à peine bien 2-3 kg de poisson. J’avais oublié à quel point c’était beau par ici, je me rends bien compte de la chance qu’on a d’être là, et que ce petit paradis va bientôt être connu et s’inscrire dans l’itinéraire obligatoire de tous les voyageurs.
Mon frère est scié par la gentillesse des gens, lui à qui on avait répété que le monde est dangereux voit tous ces jeunes habillés en loubards de Harlem (maillot de basket, bonnet rappeur, etc) qui saluent gentiment, et osent à peine poser une question tellement ils sont finalement timides. Il répète sans cesse "c’est incroyable", qu’il n’imaginait pas qu’un tel endroit puisse exister, complètement vierge de touristes blancs, et si beau.
Voilà donc, retrouvailles avec la mer, la plage, et toutes les spécialités garrifunas, les pains au coco, les poissons frits avec bananes frites, la soupe de poisson et coquillages au lait de coco, le giffiti (rhum aux herbes), le cozave (galettes de manioc rapé). Et la route.
Départ le lendemain matin au milieu des plantations sans fin de palmiers à huile, appartenant toutes à un riche hondurien qui possède la moitié de la région ainsi qu’une bonne partie de l’industrie du pays, il finance tous les partis politiques de manière à être tranquille, il a même été récemment récompensé par le parlement en tant qu’homme d’affaire talentueux. Peu importe que la loi agricole autorise l’État à exproprier les propriétaires de latifundias de plus de 250 hectares, lui en a des dizaines de milliers, et n’a rien à craindre, au contraire, il peut se permettre de saisir des terres des communautés en toute impunité. Ces plantations de hauts palmiers s’étendent à perte de vue des deux côtés de la route, c’est impressionnant. Entretemps, la route se fait mauvaise, il y a un bus empêtré dans la boue sur le bas-côté, et une jeep aussi, mais notre vaillant conducteur sur son bus scolaire n’a peur de rien et passe, après avoir remorqué la jeep, c’est hallucinant ce que peuvent faire ces vieux bus conçus juste pour emmener les petits américains à l’école du quartier, ils ont l’air indestructibles.
C’est là que nous commençons à parler avec deux voyageurs, l’un transporte des énormes chemises XXL de toile peintes à la main qui sont selon lui des habits traditionnels garrifunas, il va les vendre aux mamas noires des villages de la Mosquitia. Il ne se vexe absolument pas du fait qu’on ne lui en achète pas (on aurait pu tenir à deux dedans), et nous raconte qu’il est impliqué dans la communauté garrifuna. Je demande à un autre voyageur si c’est vrai qu’à Palacios il y a des maisons dont le sol est constitué de tombes de pirates, il me dit oui, mais que le propriétaire abruti a vendu la maison à un allemand pour une bouchée de pain, et celui-ci en a récupéré les trésors. Le voyageur de commerce qui avait entendu parler de ces tombes est vert en apprenant ça, car la communauté a encore perdu une richesse de plus. Je découvrirai en arrivant là-bas qu’il y a en fait un musée (fermé) qui appartient à des espagnols, mais l’histoire de ces tombes doit être bien vraie.
On continue la route jusqu’à sa fin, à Iriona. A partir de là, il faudra continuer par d’autres moyens. Notre compagnon de voyage doit arriver jusqu’à Palacios et va se charger de nous trouver les bons moyens de transports s’ils existent, nous sommes en de bonnes mains. Il nous embarque sur un lancha jusqu’à à Sangrelaya, village aux maisons de bois fort agréable où nous étions débarqués à la même époque il y a deux ans, sous la pluie, avec Nadège et François. On navigue sur la lagune au milieu des mangroves et d’autres plantes flottantes, puis on attend une heure sur la plage l’un des 4*4 qui ne devrait pas tarder. Il se fait tard, le 4*4 passe juste au moment où nous avions décidé d’abandonner et de passer la nuit ici. On est sur la beine découverte du pickup, et celui-ci fonce sur le sable, parfois au ras des vagues sur l’écume descendante, par moments sur une piste de sable au milieu des branches (faire gaffe à la tête), le gars maîtrise parfaitement sa voiture (il fait le trajet tous les jours) et la répare en quelques secondes lorsqu’elle tombe en panne pour un tuyau qui se bouche. D’après mon frère, un gars comme ça gagnerait sans peine le Paris-Dakar. C’est vrai qu’il nous aura offert un voyage comme peu d’agences de voyages d’aventure auraient pu organiser, et ici en plus c’est pour du vrai. Pour Palacios, il y a deux fleuves à passer, mais ça ne pose pas problème, il y a là un jeune avec un radeau en bois qui flotte grâce à des bidons en plastique qui charge la voiture et ses passager et la tire sur l’autre rive. Un chauffeur téméraire qui ne veut pas payer de péage ira jusqu’à tenter et réussir le passage dans l’eau en protégeant le moteur avec une bâche, ça marche aussi.
Arrivée à Palacios à la tombée de la nuit après la traversée de la lagune sur un nouveau bateau. Nous sommes finalement dans la région appelée officiellement "Gracias a Dios" ("Dieu Merci !"), essentiellement couverte d’une forêt dense appelée la Mosquitia. Palacios est la ville ladina (les ladinos sont les métisses descendants d’espagnols qui ont perdu leurs cultures indigènes, ils sont la majorité dominante dans toute l’Amérique Latine), capitale de la région, anciennement ville de pirates nommée Blackriver où les corsaires de Sa Majesté s’étaient alliés au roi des Misquitos pour attaquer les navires espagnols chargés des richesses du nouveau monde. Mais cette nuit, on ne voit pas grand chose, si ce n’est l’ombre des grandes maisons sur le fleuve et les innombrables lucioles sur le pré servant d’aéroport au petit avion de ligne, 4 ou 5 places, qui y atterrit tous les jours.
A table, on retrouve un de nos compagnons de voyage, il en est à sa troisième bière, du coup il parle plutôt ouvertement, de son amante qu’il n’a pas le droit d’épouser, d’un bar au Belize aux cent cinquante filles venant de tous les pays du monde, où il suffit de choisir. Il nous invite aussi à faire le voyage avec lui en bateau en remontant le rio Tinto pour aller chercher de la marchandise. On le reverra le lendemain, il aura pratiquement tout oublié de ses propos de la veille. Ah, l’alcool…
Lendemain, on demande à un garrifuna de nous faire traverser la lagune dans son instable pirogue pour aller sur la plage et visiter le village garrifuna de Batalla. Au milieu de l’eau, c’est d’un calme absolu, sauf quand notre ami rameur commence à raconter qu’il est débordé, qu’il n’a pas le temps d’aller pêcher (hier il a pris neufs douzaines de poissons qu’il a offerts à ses voisins), qu’il n’a pas le temps d’aller dans ses champs cueillir fruits et manioc, alors tout pourrit sur place. Il nous dit posséder aussi toute la pointe du village de Palacios, mais que seuls les vieux garrifunas du village sont au courant, et aux autres il refuse de montrer les papiers officiels (ça doit pas valoir grand chose par ici). Il est à la fois artisan-menuiser-refineur de pirogues, agriculteur, pêcheur, transporteur (tout le monde est très polyvalent par ici). Il répète tout le temps qu’il est débordé et n’a pas le temps de rester avec nous, mais sous prétexte de nous présenter un ami qui nous raccompagnera, même si lui non plus n’a pas de temps car il doit travailler à peler du manioc pour le cozave, il nous accompagne à un comédor où il commande une bouteille de rhum qu’il commence à descendre tranquillement loin du regard de sa femme qui lui interdit normalement de boire. Il se débrouille aussi en baratinant pour se faire offrir un repas avant de s’en aller. L’ami est un petit vieux musclé et adorable qui nous cueuille des noix de cocco fraîches à l’arbre devant la porte, nous offre de la canne à sucre de sa plantation, nous montre chez lui et nous accompagne ensuite marcher une heure sur la plage. Mon frère est impressionné de voir à quel point ces gens n’ont pas besoin de travailler, car au fond ils ont déjà tout ce qu’il leur faut, les fruits leurs tombent dans les mains, le poisson grouille à un mètre du rivage, il y a du bois partout pour se construire une maison.
Soir tranquille avec d’autres rencontres, un guide qui emmène deux touristes américains qui paient 500 dollars chacun pour un tour de 5 jours très proche du nôtre mais qui n’en peut plus de s’occuper d’eux, et leur offre plein de bières pour qu’ils aillent se coucher tôt. Mais le mieux, c’est Francisco le tapir (à moins que ça ne soit un fourmilier, c’est une bête d’une cinquantaine de centimètres au museau pointu en trompe, ici on l’appelle "pizote") qui bondit soudainement sur les jambes de mon frère pour essayer de lui boire sa limonade. Francisco s’allonge sur ses jambes et se laisse caresser, mon frère est ému ("c’est la première fois qu’une bête manifeste autant d’affection pour moi"). Francisco est apprivoisé, et se ballade librement dans les voisinages du restau. Son patron nous montrera fièrement ses autres animaux, un daim, deux petits sangliers, des chiens et un singe, qui tous jouent ensemble toute la journée et semblent fort bien s’entendre. Le mieux, c’est le petit singe qui vient spontanément s’installer sur le dos d’un chien noir et le chevauche pendant que celui-ci poursuit les autres animaux.
Le lendemain matin on entame la route du retour par un chemin alternatif censé être à peine plus long, avec le gars du premier soir. Les 2h30 de pirogue à moteur se transforment en 4h sous le soleil, car le conducteur remonte se fleuve pour la première fois et ne connait pas bien les bons passages. Nous sommes à la limite de la réserve naturelle, on voit quelques crocodiles et de la bonne forêt primaire, des plantations en bord de fleuve ainsi que des campements pauvres des travailleurs agricoles miskitos, les habitants originaires de la région qui ne profitent pas tellement de l’enrichissement des villes. On arrive finalement en début d’après-midi dans le village ladino de Sico, d’où il n’y aura finalement pas de jeeps qui repartent pour la côte à cette heure tardive. Comme quoi, ceci confirme l’idée qu’il n’existe jamais deux chemins équivalents pour un même endroit. Mon frère est un peu agacé par ce genre de contretemps (il a l’impression que notre ami du bateau nous a trompés volontairement, ce qui est faux) et en attendant deux heures à un carrefour on manque de se faire écraser par deux énormes bœufs qui contournaient la voiture derrière laquelle nous étions assis.
C’est curieux par ici, une sorte de village de western verdoyant, les restes d’un pont de chemin de fer construit jadis par une compagnie fruitière américaine, quelques vieilles maisons en bois, rues un peu défoncées, mais la maison devant laquelle nous attendons parait tout à fait luxueuse, possède deux voitures à 40000 dollars chacune et en sortent des gamins avec un caméscope digital. Louche. C’est vrai que Sico est le village riche de la région, où habitent nombre de ladinos entreprenants aux bras longs, il y a 5 bons hotels, un internet-café satellitaire, de l’électrité, et des maisons impressionnantes pour le coin, dont celles d’un type qui en fait construire deux énormes simultanément. Louche.
En cherchant une voiture pour le lendemain, on tombe sur don Rodolfo, un type de descendance clairement espagnole, la soixantaine, arrivé ici soit-disant à dos de mule il y a pas mal de temps, il parle anglais (il est allé se promener aux USA, au Canada, au Mexique) nous invite à rentrer chez lui, nous montre son magasin où il vend tout ce qui peut servir par ici, des cds de rancheras, des vaccins pour vaches, des cahiers scolaires, des chapeaux cowboys, des éperons, des selles, de la viande. Puis il nous fait visiter sa chambre et nous montre fièrement sur la commode son flingue italien Beretta (les meilleurs), sous lequel je remarque une grosse Bible reliée à la couverture bleue imprimée de lettres dorées. Il a un autre fusil à côté du lit, on ne sait jamais. Dehors, il a fait construire une quinzaine de petits abris en taule auxquels sont attachés autant de coqs de combats, des gentilles bêtes qui affirment leur virilité en chantant le plus fort possible pendant les deux heures qui précèdent l’aube, et qu’on entend partout dans le village. Il doit bien posséder des vaches aussi, et affirme élever des iguanes dans l’arbre au fond du jardin pour le jour où il aura le droit de les exporter. Il nous fait asseoir à l’intérieur de sa boutique climatisée(!) alimentée par des générateurs au fioul qui ronronnent dehors et nous offre une boisson d’orgeat en insistant sur le fait qu’elle est "naturelle et sans rien de chimique", et c’est le genre de produits qu’il cherche à développer, va savoir où il a trouvé ces idées. Il nous raconte avoir rencontré rarement des occidentaux par ici, quelques volontaires d’ONG de temps en temps, un jour un français qui prenait des photos et devait selon lui travailler pour la CIA ! Ouais, selon lui tous les gens trop riches dans le village travaillent comme passeurs de drogue, négoce rentable comme il en est peu. C’est vrai qu’il doit y avoir un peu de jalousie dans ses propos, mais bon, on n’a pas trop d’explications alternatives.
Le lendemain matin Don Rodolfo nous offre un petit déj avant l’aube et nous montre fièrement ses complexes multivitaminés qu’il prend tous les jours. Il part pour la grande ville où il va acheter de la marchandise, et embarque comme tout le monde des passagers, dont nous, pour amortir les frais. Mon frère le voit cacher de l’argent dans un sac plastique et l’accrocher dans le moteur, ça doit être plus sûr. On part, suivis de la voiture de son employé, on passe le fleuve sur un radeau un peu plus moderne, fabriqué à partir de deux pirogues à moteur. Tous les bateliers se foutent de nous tellement notre deuxième voiture est en mauvais état et nous annoncent qu’on restera coincés dans la forêt, et que don Rodolfo refusera d’abandonner la voiture. Heureusement l’autre chauffeur se dégonfle et rentre au village, alors que don Rodolfo agacé se met à foncer sur les côtes. Je n’ai jamais vu de ma vie une telle piste de terre, et c’est à peine croyable qu’un véhicule puisse passer par là (et encore moins un bus scolaire qui fait le trajet à la saison sèche !!!). La route étroite monte et descend sans cesse sur les crêtes de collines ultra-pentues (sans doute que construite sur les côtes, elle aurait été rapidement inondée) au milieu d’arbres immenses et de forêt dense. Le terrain est extrêmement boueux et glissant, ce qui ne simplifie pas les choses. A la troisième montée à fond la caisse, on se retrouve de travers au milieu d’une pente, ça calme notre chauffeur, mais ne le démonte pas : il demande à mon frère de tourner un bouton sur les roues, donne un coup d’accélérateur et c’est reparti. A un moment, la voiture est tellement inclinée que sur la baine à l’arrière je me retrouve à une vingtaine de centimètres des pentes boueuses, je sens que la voiture va se renverser, mais non, ça passe. Toujours des pentes hallucinantes qu’on passe comme si de rien n’était, puis des sommets successifs on commence à voir à l’horizon la mer et les plantations de palmiers, on approche, c’est beau, c’est beau, c’est indescriptible.
Après ça, il reste le retour, encore 4h de jeep sur la piste cabossée le long de la côte pendant lesquelles don Rodolfo raconte à mon frère ses problèmes de couple. Puis 9h de bus pour apercevoir dans la nuit les lumières innombrables des collines de Tegucigalpa. Nous voilà rentrés, en un jour. Demain, mes élèves m’attendent.
Voilà, ça fait un long récit, mais j’espère avoir un peu restitué de la beauté de ces lieux hallucinants où l’on peut parvenir pour un tour de cinq jours à partir d’ici. Mon frère en tout cas était bien content car il n’avait jamais rien vu de semblable, il dit que même s’il devait rentrer maintenant en Italie il serait satisfait de son voyage. Mais au lieu de ça, bien sûr, il partira deux jours plus tard pour le Nicaragua, seul, car en ces quelques jours il a eu le temps de se rendre compte d’à quel point c’est facile de voyager. Au dernières nouvelles, il s’en sort très bien. Du coup si parmi vous il y a d’autres gens motivés, vous êtes les bienvenus…
Je vous souhaite dans tous les cas plein de bonheur.
Hasta la vista
F.
PS : Pour ceux que ça intéresse, mes deux premiers récits de voyage dans ces villages de la Mosquitia, il y a deux ans, sont sur ma page web et portent les titres : "Un petit bout de route" et "Retour à la Mosquitia, ou encore un petit bout de route". Il y a là-bas aussi la version de V. "Le paradis est au nord", rien de moins.