Mardi après-midi, ma chambre, rideaux tirés car les rayons de soleil tapent pile sur mon bureau, et on n’arrive plus à voir l’écran d’ordinateur. J’ai passé la journée à traîner et essayer de transcrire un entretien de socio, plutôt incompréhensible car le gars est allemand et prononce "personne" comme "quatre cent", et en plus il était situé tout près d’un haut-parleur, que la patronne du bar utilise régulièrement pour passer du bon rock à la Johnny. Parfois je me dis que je devrais tout planter et aller me promener.
Non. Envie d’entamer ce mail-co, trop longtemps reporté, pour cause de... Trois semaines depuis le dernier, et un mois depuis mon retour. Pas sérieux tout ça.
Il y a eu le passage à Milan, une semaine, où j’ai été particulièrement frappé par la campagne électorale pour des élections européennes. Alors que chez nous, enfin, en France, les affiches sont limitées à des petits panneaux à l’extérieur des centres de vote, ici il s’agit d’une véritable campagne publicitaire. C’est ainsi que dans la banlieue de Milan, le long de la route, à côté d’une grande affiche avec une femme en soutien-gorge rouge, les cheveux oranges dressés sur la tête, en train de bondir sur un fauteuil, sous le slogan "Orgasme multiple ? Non, elle vient d’apprendre qu’il y a un nouveau crédit à...", bref, à côté de ce genre de trucs auxquels nous sommes censés être habitués se trouvent les têtes des gentils politiciens, avec des slogans fondés essentiellement sur des jeux de mots sur les noms des partis (du genre "on a besoin d’une Alliance" pour le parti Alliance Nationale). Un parti rappelle que eux aussi ont de belles valeurs, sans préciser lesquelles ; Prodi, l’ancien premier ministre de centre-gauche se contente du slogan "Irak, une guerre injuste. L’Europe, une force de paix". C’est vrai que c’est un sujet plutôt consensuel, bien plus qu’une quelconque politique de gauche. D’ailleurs, les Verts aussi présentent une colombe qui parle au micro, et prétendent "donner la parole à la paix". Bien sûr, on aurait pu s’attendre à ce que les Verts parlent d’environnement dans leur campagne, mais non, ils veulent peut-être montrer qu’eux aussi savent parler des vrais problèmes. A côté de ça, il y a heureusement le visage maquillé et souriant de notre cher Berlusconi national qui promet sur fond bleu ciel (c’est la couleur préférée de l’humanité, particulièrement apaisante et rassurante vous diront les experts de com’) de donner à notre pays la grandeur qu’il mérite. Ouf, on est en de bonnes mains. J’imagine bien le citoyen moyen, bedonnant, dans son fauteuil en train de regarder la télé une bière à la main, qui demande qu’on rétablisse la grandeur de son pays... Mais bon, encore une fois, Big Brother veille sur lui.
Mais, la campagne ne s’arrête pas là, il y a aussi des affiches plus petites le long des trottoirs avec la silhouette d’une ménagère avec les sacs de courses : "Vous avez des problèmes à la fin du mois ?". Ouais, et d’autres du même genre avec "vous ne perdrez plus de temps dans les bouchons" ou "vous aurez plus de retraites". Pourquoi pas aussi "Plus de frics pour tout le monde" ou "nos mères à poil à la télé" ? D’ailleurs, pour ce qui est de la finesse, il y a aussi un groupement de consommateurs pour la réduction d’impôts qui titre "Scusate, ma a volte ci girano le palle." Qu’on pourrait traduire par "Excusez nous, mais parfois on en a plein les ..."
Par contre, ce que j’ai vraiment bien aimé à Milan, c’est la Pergola, un "Centro sociale", c’est-à-dire un truc typiquement italien entre le squat et le bar : c’est un grand local dans une ancienne zone industrielle, autogéré par des jeunes qui y tiennent un bar, des concerts réguliers, des soirées, des événements culturels, des débats politiques. Il y a beaucoup de ces centres sociaux en Italie, malgré les tentatives de l’actuel gouvernement d’en fermer quelques uns, car ce sont en général des repères de gauchistes, qui ont fondé ces centres, et de fumeurs d’herbe aussi. Ici, c’est avant tout un trois-pièces souterrain, un peu sombre, rempli à craquer. Pas vraiment de déco, une lampe chinoise en tissu, au-dessus de l’escalier, seul endroit un peu tranquille en souterrain. Dans la salle, plusieurs djs passent du reggae, parfois assistés par un gars un peu rasta, genre Bob Marley cheveux un peu plus courts, qui s’occupent de faire un peu de blabla entre les morceaux, et paraît-il aussi de conseiller le dj sur les morceaux à mettre. Il paraît que dans le milieu reggae, ce gars s’appelle un "toasteur" : il n’a rien à mixer, mais il commente et complète les messages de sa musique, depuis les analogies entre rythme des basses et ce que les demoiselles ci-présentes attendent de leur copain le soir, à des discours de portée plus générale sur la politique, comme un "celui qui ne danse pas aime Berlusconi"... C’est curieux, c’est pourtant ce pauvre toasteur et non les djs qui fait la tête de toutes les affiches, et c’est censé être une star. Mais bon, à part lui, j’aime vraiment bien l’ambiance de liberté et décontraction un peu moins consommation que l’on trouve ici, qui me rappelle un peu Berlin. Pour la plupart, on est encore loin de la mise en pratique des idées pour sauver le monde, mais c’est un joli début, et si vous passez par l’Italie, ce genre d’endroits vaut une petite visite.
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Zapping de souvenirs, une semaine plus tard.
Chloé m’invite visiter le quartier de la Goutte d’Or, où se trouve l’association dans laquelle elle travaille. Ça m’a sidéré de découvrir à deux pas de Barbès, après plus de quatre ans de vie parisienne, un quartier entier dont j’ignorais tout. Comme quoi. Je l’attends dans le square devant l’église Saint-Bernard, où s’étaient réfugiés il n’y a pas si longtemps un bon nombre de sans-papiers. La moitié des gens ici est d’origine maghrébine, l’autre d’Afrique Noire (ou antillaise), et il y a une mère maghrébine qui engueule un petit noir qui a jeté un papier par terre "ici on est en France !". Deux gars me voient jouer avec une carte, et me demandent des tours de magie. Pas de problème. Pendant ce temps ils sortent leur barrette de shit et commencent à rouler un joint, jusqu’à ce qu’ils soient interrompus par le gardien du parc en uniforme qui leur explique que c’est interdit dans le parc, et que ce serait mieux s’il faisaient ça dehors, c’est-à-dire 3m plus loin. Pas de problème. Je discute aussi avec deux sénégalais qui me parlent de l’Église du Bon Comportement, un courant de l’Islam né au Sénégal qui explique que le plus important c’est le respect des autres, ne pas faire de mal, etc. Je suis d’accord.
Plus loin, c’est le square Léon, un ancien terrain vague bétonné avec des arbres et des belles fresques géantes sur les façades des immeubles. Il y a là comme un air de sud : tout le monde dehors, des vieux maghrébins qui jouent aux dames, des enfants dans tous les sens, qui grimpent à n’importe quoi, et aussi quelques mamas noires vêtues de tissus colorés qui vendent des glaces à l’eau maison. Pas un seul blanc, dépaysement garanti, et avec mon habituel sac-à-dos, ça fait vraiment touriste. Devant le square, il y a une sorte de local associatif où le lendemain s’organise une fête malienne pour récolter des fonds pour une ONG, repas complet traditionnel à 2 euros et danses africaines devant le local, c’est plutôt sympa. L’expo m’apprendra que traditionnellement, les Doghons au Mali construisent des maisons spéciales au plafond bas où les hommes se réunissent pour discuter : ainsi, si l’un s’énerve et essaie de se lever, il se cogne la tête. Idée intéressante sur comment modeler le caractère humain par la gestion de l’espace, non ?
Il y a encore quelques rues dans le quartier, où l’on trouve d’innombrables magasins de produits exotiques, de statuette africaines, des magasins vendant uniquement de la menthe, le coiffeur installé dans un coin d’un centre téléphonique, le dernier vendeur de volailles vivantes de Paris, et surtout des vieux bars parisiens comme ceux qu’on devait trouver dans les années ’50, fréquentés soit par des groupes de maghrébins, soit par des antillais, jamais les deux à la fois. On a testé : la rhumerie antillaise, avec spécialité de punch au pruneaux, qui ressemblait à du rhum à 70 versé simplement sur un pruneau et un bâton de cannelle...
Bref, ce coin est le paradis du glauque sympa, dépaysement garanti en plein cœur de Paris, concentré sur à peine quelques pâtés de maisons. Quand vous pensez qu’à 200m de là c’est le quartier indien et tout change radicalement... En tout cas merci Chloé pour la visite...
Voilà voilà pour cette fois, il y aurait bien quelques trucs en plus à raconter ce mois-ci, une expérience avec un casque de réalité virtuelle dans le cadre d’expérimentations sur la mémoire spatiale, la traversée de Paris à pieds, la pièce de théâtre dans laquelle je joue en ce moment qui s’est révélée un peu mouvementée dans les derniers jours : une comédienne qui a failli abandonner, une première représentation avec une seule spectatrice, qui était la copine d’un des acteurs, une deuxième où on a zappé trois pages de textes en milieu de spectacle, et à la fin on apprend que l’une des actrices ne s’en était même pas rendue compte !!! Mais bon, on s’améliore de soir en soir, donc à partir d’aujourd’hui ou demain ça devrait être vraiment bien...
Voilà voilà, ce que j’avais à partager cette fois. J’espère avoir des nouvelles un jour même de ceux qui n’en donnent pas souvent, et peut-être les revoir... Plein de bonheur entretemps.
Om namah shivaya
F.
PS : j’ai appris qu’il y a une fête du quartier de la Goutte D’Or, avec plein d’animations et concerts dans les rues, à partir du 25 juin, et ça va durer plus d’une semaine. Plus d’infos sur le site : http://www.gouttedorenfete.org/ Il y a des gens motivés ?