8h du mat, le grand salon en bois de la maison a Tegus, pas mal de lumière bien que le ciel soit gris, tout le monde est sorti travailler, à moins qu’il ne soit endormi, j’ai mis la cassette du Mantra à la Lune que passait mon prof de yoga à Rishikesh le matin tôt quand j’arrivais en me demandant si j’avais bien fait de me lever. Il n’y a pas d’eau dans la maison depuis hier soir, donc pas moyen de ranger un peu les restes de soirée, c’est peut-être le bon moment pour reprendre les mails-co, d’autant que j’en ai trois tout prêts dans la tête, et que ça fait trois jours depuis notre retour que je zone dans l’appart, juste content d’avoir finalement un chez moi...
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Hola tous, joyeux Noel, bonne année, Om namah shivaya et surtout plein de vœux de bonheur à tous. Comme on dit, puissent tous les êtres en cette nouvelle année trouver le bonheur et les causes du bonheur, et être libérés de la souffrance et des causes de la souffrance. Voilà, donc tout ce qu’il y a de mieux pour vous tous et vos proches et les moins proches aussi, et toute l’humanité et les autres aussi...
Ca fait un bout que je ne donne pas de nouvelles, c’est un peu à cause des vacances (mot bizarre, il sonne un peu creux en cette période), car finalement apres avoir tracé sur Tegus, je suis reparti deux jours après pour le Guatemala avec V., et puis voilà, le retard était dur a rattraper. Mais je vais le faire. Ce premier mail sert à donner un peu le cadre général de la vie dans ce coin, il y en aura un sur le Guate et un sur Tegus. L’autre raison de mon retard, du moins au debut, c’était le mal d’Inde qui m’a frappé au bout de deux jours : soudain j’ai compris à quel point tout ce que j’y avait vécu devait paraître étangrer à ceux qui me lisaient d’occident, j’ai compris qu’on ne pouvait trouver nulle part (et donc ici non plus) ailleurs que là-bas, cette incroyable diversité, culture spécifique, spiritualité, ainsi que les phénomènes humains qui font que le voyage en Inde est quelque chose qui vous transforme profondément. Et c’était donc déjà la nostalgie, l’envie de repartir, et j’avais tendance à tout déprécier ici, si bien que je n’avais pas envie de raconter ça. Maintenant c’est un peu passé, je commence à m’installer, à me sentir chez moi, et bientôt je commencerai mon boulot. Il y a tout de même des trucs vraiment bien ici, et j’espère arriver à les partager dans mes prochains mails...
Je vous avais donc laissés peu après mon atterrissage à Guatemala Ciudad (abrégé en Guate à l’avenir) où j’ai passé deux jours, et puis j’ai pris un bus pour Esquipulas, ville à la frontière avec le Honduras. La route serpente entre des montagnes basses et petites vallées, très verdoyantes (plutôt des arbres, pins ou arbres plus tropicaux, suivant les régions), vraiment verdoyantes et généralement d’un vert intense (malgré des coins plus secs, genre aux environs de Tegus), le ciel est plutôt bleu aussi, et on y aperçoit de gros rapaces genre vautours que l’on appelle ici "saupilotes". Toutes ces zones sont largement inhabitées, on ne croise pratiquement pas de villages, mais les routes sont bonnes et les bus arrivent parfois à dépasser les 60 km/h de moyenne. Il y a certes des différences plus subtiles d’un coin à un autre, notamment suivant l’altitude, mais grossièrement on peut dire que c’est ce même type de paysage qu’on retrouve partout (et qu’on aperçoit de l’avion en arrivant). Dans les bus, que j’ai eu encore l’occasion d’emprunter souvent par ici, je passe en boucle une cassette de percussions achetée en Inde intitulée "shaman drums", et j’imagine les esprits des sorciers maya se baladant dans ces forêts...
Esquipulas est une bonne bourgade, avec une cathédrale immense qui domine dans sa blacheur les maisons basses et les larges rues en échiquier que l’on retrouve dans toutes les villes d’Amérique Centrale. C’est un lieu de pèlerinage important, comme le temoignent les dizaines d’hotels aux noms de saints et les boutiques de bondieuseries diverses (genre l’hologramme du Christ que l’on voit s’élever de sa croix), et les pèlerins en sortant de l’église ont l’habitude de faire exploser un bonne rafale de pétards sur le parvis.
Devant l’église s’étend la place-parc centrale où j’ai été flaner, et où patrouillent quelques gardes bedonnants et souriants, chapeau cow-boy, l’air gentil et un peu maladroit, avec un gros fusil à la main. A la ceinture, en plus des cartouches de fusil, ils portent un flingue, une matraque et un couteau, chaque arme servant à des distances différentes, même si dans la pratique, l’un d’eux m’explique, il ne se sert de rien de tout ça. Purement dissuasif, et ça marche à peu près. C’est vrai que c’est un des aspects surprenants du coin : dans les villes les épiceries ou boulangeries ont un grillage tout autour du comptoir, alors que des magasins plus "a risque", genre magasins de chaussures ou de souvenirs, possèdent leur propre shérif armé. Mais bon, il n’y a cependant pas de quoi s’inquiéter, n’importe qui peut vous renseigner sur les endroits où il vaut mieux ne pas aller, et à quelle heure.
Un des autres aspects caractéristiques de la vie ici ressort tout de suite : la religion. En Amérique Centrale, elle est incontournable. Ca va des disques de musique religieuse avec accompagnement latino que l’on vend dans la rue (le concert sur la place de Guate, décrit dans mon premier mail, je l’ai réentendu d’autres fois, c’est les évangelistes qui organisent souvent des shows de ce genre), au images pieuses accrochées dans les bus et les restos, parfois à côté d’images de filles en maillot. Le moindre camion porte écrit en grand sur l’avant "Dios me guia", et on voit sur le bord de la route des gros panneaux du genre "Jesucristo es la soluccion" ou "Jesus es la esperanza de Guatemala". Parfois ça fait assez bizarre, un peu secte (il y a d’ailleurs de nombreuses sectes américaines qui envoient ici leur missionnaire pour chercher à convertir des gens en leur offrant des dollars...), un peu superstition, et puis je trouve quand même pas normal qu’on leur ait détruit à ce point leur culture maya (est-ce que les pays occidentaux ont jamais songé à demander pardon à ces peuples de les avoirs colonisés ? je crois que non, mais c’est vraiment une culpabilité que je ressens par ici). Mais bon, le mal est fait, et maintenant tant que ça peut faire rempart contre le capitalisme féroce, c’est bien. Et puis il y a des trucs vraiment bien dans le christianisme.
Par contre, l’aspect que je trouve épouvantable ici, c’est l’influence des gringos. Ici le mot gringo (ca vient de "allez les verts", rien à voir avec les écolos cependant, ça n’existe pas sur ce continent, c’était juste le cri de guerre des soldats américains qui massacraient les indiens) ne désigne pas comme en Amérique du Sud les blancs en général, il désigne bien les américains, et ça peut parfois être une insulte (Julien m’a conseillé d’expliquer que je suis européen si je me fais traiter de gringo). En effet, ils est difficile de ne pas les hair, vu ce qu’ils font par ici sur l’économie locale : tout ce qui est rentable est contrôlé par eux, si bien que le marché local est dépouillé, et que les gouvernements ont pieds et points liés, ce qui se passe en ce moment au Venezuela en est un bon exemple, la grande faute du président Chavez étant d’avoir voulu nationaliser les puits pétroliers, principale richesse du pays, pour financer des programmes sociaux... Pourtant, bien qu’ils n’aiment pas les américains, les locaux font tout pour leur ressembler : les centres commerciaux se multiplient a Tegus, les fast-food ont la côte, et ceux qui en ont les moyens partent s’habiller à Miami. Bien sûr, ceci s’explique aussi par l’efficacité de la pub, dont les Américains arrosent abondamment le pays. Le plus scandaleux de tout, mais là c’est vraiment vraiment rageant, c’est Coca Cola et Pepsi : les deux ont dû commencer depuis longtemps à offrir gratuitement des enseignes et panneaux avec leurs logos, si bien que tous les restaurateurs, épiciers jusqu’au moindre boui-boui décorent leurs magasins de pubs immenses qui polluent désormais des villages entiers, plus nombreuses que les murs blancs. A Tegus, il y a une grande statue du Christ sur la colline, alors que juste un peu plus bas, mais en beaucoup plus grand, il y a un immense panneau coca-cola, que l’on voit de toute la ville, et qui donnerait envie d’y poser des bombes... Bien sûr, toute cette pub gratuite marche si bien qu’elle n’étonne plus personne, et qu’il y a donc un marché énorme garanti (ex : TOUS les délégués de TOUTES les classes du lycée français ont demandé le rétablissement des boissons gazeuses à la cantine, supprimées sur une glorieuse initiative de Laurent qui avait essayé de fournir des repas équilibrés).
Bref, il ne faut pas tomber dans l’erreur d’en vouloir aux hommes, mais en étant ici on se rend bien compte de tout le travail à faire pour lutter contre le rôle que les américains ont décidé de jouer pour le monde...
Que dire encore pour décrire ici ? Une question que me pose toujours ma grand-mère, c’est ce qu’on mange. Et bien, ici, c’est à très peu de chose près exactement ce qu’on mange au Pérou, avec des trucs en moins. Il n’y a essentiellement que du poulet frit ou de la viande rotie, toujours servie avec un peu de riz, une petite salade de choux et des haricots rouges (les "frijoles"), parfois en purée. Et c’est toujours servi avec des tortillas, des galettes grossières de farine de mais que les mamas des restaus passent leur temps à cuire sur des plaques chauffantes. Le goût de la farine de mais est un peu écœurant au bout d’une semaine (on peut même le retrouver dans les gateaux), mais on finit par s’y habituer, c’est nourrissant après tout... Voilà, si on rajoute à ça des tortillas fines (¨tostadas¨) avec des frijoles ou autre sauce dessus, et des brochettes, on a fait le tour de ce qu’on peut trouver par ici, et qu’on trouve partout. C’est un peu dommage, car on trouve pourtant plein d’ingredients et épices qui laisseraient plein de possibilités à ceux qui voudraient expérimenter.
Voilà voilà. Tout ceci devrait un peu definir le cadre, je vous raconterai bientôt la suite des aventures. Entretemps, toujours Om namah shivaya à chacun d’entre vous. Ou comme on dit ici, "que ve vaya bien"...
F.