Pour le Mexique, il faudra attendre encore un peu


dimanche 24 septembre 2006, par Francesco Colonna Romano

Samedi soir, ou déjà dimanche matin

C’est la Nuit Blanche à Madrid, mais nous sommes rentrés à 1h car finalement les rues sont pleines de gens qui marchent on ne sait vers où, de bars pleins, mais peu d’événements artistiques. De temps en temps on voyait de longues files où des madrilènes attendent patiemment pour quelques événements, des files de celles qu’on ne voit pas chez nous car personne n’aurait la patience d’attendre une heure dans la fraîcheur des nuits d’automne, même pour monter sur la grande tour de la place d’Espagne normalement fermé au public, d’où l’on doit avoir une très belle vue sur les toits de Madrid.

Je vais en profiter pour donner quelques nouvelles. J’espère que tout va bien pour vous, même ceux que je n’entends pas depuis un bout (...). Un mois et un jour que nous sommes à Madrid, le temps passe vite.

Parmi les incontournables du début, il y a les formalités pour obtenir une carte de séjour. Nous nous rendons donc une première fois un matin de la fin août à la centrale de police : 200 personnes attendent dehors, on nous conseille de revenir l’après-midi entre 13h et 16h "parce qu’il n’y a que ceux de la communauté européenne", donc moins de monde.

Nous revenons donc une après-midi à 13h30, pour apprendre que ça ouvre à 16h seulement, et qu’on nous avait sans doute mal informés. Nous attendons et on voit s’accumuler derrière nous une queue d’une centaine de personnes, en majorité marocains ou latino-américains... Tout comme prévu ! Après deux heures d’attente, un petit chef vient pour nous faire rentrer. Il se met devant la file et se contente de dire aux gens "allez-y" quand c’est leur tour. Un type cinq mètres en arrière veut lui poser une question, il refuse d’écouter, "quand ce sera votre tour de passer, vous pourrez poser la question." (dont la réponse lui apprendra peut-être qu’il a fait la queue pour rien).

Au guichet, nous apprenons qu’il fallait un deuxième exemplaire identique du formulaire à remplir, du coup on se fait doubler par quelques uns qui le savaient, puis une guichetière d’une rare incompétence risque de s’embrouiller avec nos photos (en mettant les miennes dans l’enveloppe de Valérie et inversement) et oublie de nous donner le reçu, heureusement que nous suivons attentivement ce qui se passe, car je n’aurais pas trop aimé avoir la photo de Valérie sur ma carte de séjour. Puis, très sereinement, elle nous annonce que nous devons revenir dans trois mois pour chercher la carte de résident, refaire la queue, etc. on demande à parler à la chef qui nous dit que pour ça il n’y aura pas à attendre. Pour être sûrs, nous redemandons au flic à l’entrée, le petit chef intervient pour nous expliquer que la femme à l’intérieur était certes la chef du bureau, mais que lui est le chef de l’entrée, et qu’il faut faire la queue quoi qu’on veuille.
Au passage, nous avons demandé d’avoir au moins le "numéro d’identité" dont nous avions besoin. Sans état d’âme, tous en cœur nous expliquent que pour cela il fallait venir le matin, et que nous n’avons qu’à revenir.

Je déteste ce genre de situation où l’on se fout de nous, V. était furieuse et gueulait sur le petit chef. Et encore, en étant européens, nous avions de la chance parce que l’obtention de la carte de séjour est automatique, pour la plupart des gens qui attendent, c’est loin d’être le cas. Ca me rappelle la demande de ma première carte de séjour à Nice, il y a presque dix ans, à attendre devant la grille de la préfecture 1h30 avant l’ouverture, et puis quand on ouvre tout le monde se met à courir et à se bousculer pour arriver en premier au guichet, car là-bas il y aurait encore de l’attente. Je sais, les administrations lentes sont un procédé classique pour limiter l’émission de cartes de séjour, sans pour autant fixer des quotas. Ce qui est dommage, c’est qu’au passage on traite des humains comme des animaux, comme si leur temps ne comptait pas, etc.

Puis, il s’agissait d’avoir une connection internet à la maison. Les délais étant ce qu’ils sont (un mois, comme en France), et comme entretemps je captais de mon salon onze connexions sans fil différentes provenant d’appartements voisins ou en face, j’ai eu une idée qui me paraissait naturelle : mettre une petite annonce en bas des immeubles voisins pour proposer aux propriétaires de l’une de ces connections de la partager. Tout bénef pour eux, puisqu’ils n’ont qu’à me donner le mot de passe pour qu’on profite immédiatement de la connection sans rien leur retirer, et en leur payant la moitié de l’abonnement.
Eh bien, il y a finalement une voisine qui a accepté au bout d’une semaine, elle est demi-française et m’a expliqué qu’en voyant l’annonce elle a tout de suite pensé que c’étaient des français. Un espagnol n’aurait jamais fait cela. (Petit sondage : auriez-vous accepté de partager votre connexion avec un inconnu mais néanmoins nouveau voisin ?)

je crois comprendre que c’est vrai, les espagnols ont l’air d’une part assez perso, mais aussi très disciplinés et attentifs au respect des règles, ce que je n’imaginais pas dans un pays si méridional. Aucun piéton ne traverse si le feu est rouge, même s’il n’y a pas de voitures en vue, on ne trouve pas de papiers par terre, personne n’essaie de frauder dans le métro alors que les tourniquets sont dérisoires comparés à ceux parisiens et qu’une fois dedans le nature des tickets fait qu’il n’y a plus de contrôles possibles.
Tout ceci a l’avantage de rendre Madrid une capitale vraiment vivable et agréable, mais ça n’empêche que c’est quand même bien pratique d’avoir rapidement une connection internet, et un peu de partage entre voisins et quelque chose de plutôt sain et bénéfique je crois.

Grâce à internet (qui devient un outil prodigieux), j’ai pu commencer mes recherches : des associations de magiciens (où j’ai repassé un examen d’admission) aux clubs de yoga, des boites d’intérim (car j’aimerais bien un jour tester quelques petits boulots) aux forums de discussions de français à l’étranger. Et puis les centres culturels qui ne manquent pas ici, avec des programmations vraiment riches et diversifiées.

C’est comme cela que je suis tombé sur le Circulo de Bellas Artes, qui est un endroit extraordinaire. Un grand bâtiment début du siècle dans le quartier le plus monumental de la ville, ce club met à disposition de ses membres des ateliers aux derniers étages pour dessiner, peindre ou faire des gravures en toute liberté, avec une vue splendide sur les toits de Madrid. Dans une autre salle, les chevalets sont placés en rond et tous les jours un modèle vient poser. Pas de profs, mais il doit y avoir moyen de demander des conseils. La beauté de l’endroit, cet atelier sur les toits, donne vraiment envie de se mettre au dessin. Peut-être... A part ça, la carte de membre donne accès à une salle de billard (le Club a été fondé par de riches artistes qui venaient y passer leurs après-midis), une bibliothèque, des places réduites pour les nombreuses manifestations, et tout cela pour à peine 15 euros par mois !! Et puis il y a des expos gratuites (en octobre ce seront les peintures de Michaux) et une cinémathèque où j’ai pu voir un deuxième Godard et un film argentin. C’est vraiment chouette.

Côté boulot, V. est enthousiaste de ses classes et de son emploi du temps sur trois jours. Elle m’a expliqué : « La différence, c’est qu’ici quand tu dis à un élève qu’il te gène en bavardant, il ne répond pas "j’ai rien fait" (voire "n’importe quoi" ou "je m’en bats les couilles") il dit "excusez-moi", ce qui facilite grandement le travail du prof ». Allez savoir pourquoi on n’arrive pas à cela en France.

Quant à moi, j’ai eu pas mal de temps pour lire de la documentation sur la didactique du français, j’ai contacté une ONG qui fait du commerce équitable et je bosserai volontiers un jour par semaine comme vendeur dans leur boutique. J’ai contacté les services culturels de l’Ambassade et l’Institut Français, mais contrairement à l’Amérique Centrale, ils n’ont que faire de tous les CV français qu’ils reçoivent en abondance, et il faut insister lourdement pour avoir rien qu’un petit entretien. Tant pis. Par contre, la proviseur du lycée de Valérie m’a proposé un remplacement de quatre mois d’une prof du lycée. Il s’agit d’enseigner l’économie, le droit(!), le management(! !) et la communication en première et terminale STG. Le niveau exigé n’est pas très élevé, j’aime bien l’idée de me mettre au droit, et puis je trouve ça drôle de me retrouver à enseigner le management... Il faut encore confirmer tout cela, mais à priori entre novembre et février je serai à Madrid (vous pouvez donc venir nombreux) et le voyage que j’avais prévu au Mexique est juste reporté, mais il aura bien lieu, j’y tiens.

Entretemps, j’ai rencontré celle que je remplacerais, elle m’a donné rendez-vous à 18h parce qu’avant elle était invitée à "déjeuner" chez des espagnols, et il paraît que c’est normal qu’un déjeuner se termine vers ces heures-là. Du coup, je comprends mieux pourquoi les espagnols invitent peu à dîner et préfèrent se retrouver dans les bars...

L’heure espagnole... C’est une sorte de décalage horaire officieux auxquels on se met naturellement. On traîne le soir facilement jusqu’à une ou deux heures, même chez soi. J’ai été me promener quelque fois la nuit, quand il fait bon, on voit pleins de groupes de jeunes dans les bars ou en train de boire et bavarder assis au coin d’une rue ou d’une place, il y a une atmosphère de gaité saine. Le lendemain on se lève tard. De toute façon nous sommes à l’ouest ici, et à 8h du matin il fait encore noir.

Voilà ce que j’avais à raconter, je prends demain le bus pour Milan pour le mariage de Jean. Je vous souhaite bien du bonheur.

F.

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