de Chengyang à Chengdu...
....ou le jeu des poupées russes à l’envers... du plus petit au plus grand !
mardi 5 c’est parti...
Avec encore les 6h de bus de la veille dans les pattes, je quitte à regret le pont de Chengyang et ses villages dongs, ma jolie guest-house au bord de la rivière et son charmant propriétaire... Il est 9h et tout le monde est déjà aux champs, ici on ramasse déjà le riz alors qu’à Longji les grains n’étaient meme pas apparus... Bottes de riz coupées à la faucille et battu à la main dans ces batteuses manuelles tout en bois que l’on vend à la ville, le grain récolté avec soin, la paille ramassée en petits fagots coniques qui seront alignés au bord de la route pour etre plus tard ramassés dans une pauvre charrette tirée à bout de bras...
Je retrouve à la ville où je reviens pour ma connexion mes backpackers chinois sur leur lancée vers zhaoxing, autre petit village dong perdu au fin fond des montagnes du Guizhou. Le bus est minuscule, et on nous promet une route difficile... mais je décide de les suivre : on m a dit du bien de Zhaoxing.
Mes backpackers chinois sont très gentils (et très utiles...) avec eux c’est voyage Vip, rien à faire, on les suit, on donne l’argent, on monte dans le bus et comme par miracle c’est le bon. Mais le backpacker chinois ne fonctionne pas comme le backpacker occidental, d’abord il n’a pas le Lonely Planet mais un guide sur chaque région extremement précis et plein de photos et avec tous les horaires de bus. Il a également un petit sac à dos là où nous trimballons plusieurs kilos sur le dos, mais un gros petit sac entièrement dévoué à un appareil photo qui vaut dans les 10000 balles. Le backpacker chinois est sec, pas de place pour les sentiments, la route c’est une affaire de pro, une deux une deux, on y va , ça traine pas... Un instant ils sont là, le suivant ils sont partis... photographier le pont, trouver un hotel, manger... que sais-je... ils disparaissent sans un mot là où nous mettrions deux plombes à nous dire, bon ben moi je vais là, on se retrouve plus tard peut etre ?
En tout cas ils parlent chinois mieux que moi et c’est bien pratique !!! ;)
Ni la route ni le bus ne sont effectivement un cadeau...6h de routes paumées et la moitié sur une simple piste caillouteuse longeant une rivière, on fait du 10 à l’heure et des bonds de 2 mètres à chaque cahot, mais pour qui veut découvrir le Guizhou profond c’est parfait !!! Ca grimpe aussi, toute la première partie du voyage , on quitte les douces vallées pour les rudes sommets, ça tournicotte dans tous les sens au milieu des plantations de thé qui s’accrochent vaille que vaille à flanc de montagne. Il faut etre bien pauvre pour prendre la peine de monter si haut accrocher quelques lambeaux de thé à la montagne...
Évidemment les panoramas sont somptueux et à force de monter ainsi je me crois vraiment dans les Alpes ! quelque part entre les bauges et le vercors, des pics à perte de vue, des routes qui serpentent, des villages de bois, et toujours au milieu coule une rivière vers laquelle on finit toujours par redescendre. En route on passe plein de jolis villages donc et je me dit que Zhaoxing va etre sympa...
Déception à l’arrivée... Zhaoxing est... comment dire... compact ! une grand rue du village et deux rues subsidiaires encaissées au fond d’une vallée. Je ne dit pas que ce n’est pas joli, c’est superbe, rues pavées et devantures de bois orné devant chaque maison... de là à en faire le paradis des backpackers... mouais..je suis accueillie à l’arrivée par un groupe de français sortis du bus Nouvelles Frontières qui me demandent effarés comment j’ai bien pu arriver ici par mes propres moyens... C’est très drole d’ailleurs de voir comment la compagnie de backpackers chinois et les conversations en chinois simplissime que j’ai avec eux ont le don d’effrayer mes touristes ! ils me regardent avec une sorte de crainte et de distance comme si j’appartenais à un autre monde... ça me fait rire car on peut très bien parvenir jusqu’ici par ses propres moyens meme sans parler un mot de chinois, avec juste un grand sourire et un peu d’endurance !!!
Donc voila, Zhaoxing est devenu assez touristique avec plein de bus de tour
Le bon coté c’est que tout le monde continue ici sa petite vie sans se soucier des touristes et effectivement prendre une bière sur la grande rue c’est voir sans bouger le petit doigt le grand spectacle de la campagne chinoise... des charrettes et des femmes chargées de lourds fardeaux, des hommes en tunique bleue, faucille à la taille dans son fourreau d’osier, des coqs des poules des chats et des enfants, des hommes jouant aux cartes et des vieilles papotant à l’entrepas des boutiques où l’on vend encore plus de petit outillage que de souvenirs... Un paradis pour qui veut prendre des jolis photos de la vie de village, sans se casser la tete à parler le chinois et s’infiltrer une semaine quelque part pour qu’on oublie leur présence. Mais par contre du coup les vrais rapports sont plus difficiles, ça reste plus superficiel meme si les sourires sont toujours la. :)
Les guest-houses aussi sont médiocres et chères, pas d’espaces communs, pas de terrasses... j’étouffe un peu... bref je ne sens pas Zhaoxing... je trouve que c’est aller très très loin pour pas grand chose : les dongs sont partout sur des centaines de km dans la région, des villages il y en a beaucoup. L’architecture ici est certes plus soignée, mais c’est surtout un village mis en avant pour le tourisme dans le coin.
Je décide donc d’oublier mon petit repos et repartir dès le lendemain. Ouaille ! le bus part à 6h15, et à 5h30 pas d’élecricité ! je fais mon sac à la torche et je traverse le village dans la lumière de l’aube... À cette heure pas un touriste dehors alors c’est plus facile de bavarder et rigoler... en moins de deux tout le monde sait que j’attends le bus pour Liping et tout le monde guette la route pour moi : meiyou le...meiyou le... pas encore arrivé... et soudain, le bus le bus, c’est le tien ! grands sourires et au revoir ! Comme quoi tout est loin d’etre encore pourri au royaume de Zhaoxing...
Je profite de ce passage par Zhaoxing pour dire et redire qu’il ne faut pas prendre mes commentaires sur les différents lieux que je visite pour la bible ! un voyage c’est une alchimie d’humeurs, de climats et de températures, de compagnons de voyages, de lumières et de sourires qui naissent ou pas... on peut adorer un endroit simplement parce qu on y a débarqué sous la lumière dorée du couchant, quand le voisin qui débarque en plein cagnard aura une mauvaise impression de l’endroit... et évidemment tout dépend des attentes de chacun, qui peuvent différer du tout au tout. En Chine c’est particulièrement crucial quand il s’agit des villes, on les aime ou on les déteste et ça tient parfois à peu de choses...
...et justement sur la route m’attend une sacrée ribambelle de villes !!!
Je quitte donc Zhaoxing dans la brume matinale, et si tout le monde à Zhaoxing n’était pas debout, dans les champs la journée commence déjà. Au milieu des rizières on croise partout des hommes et des femmes rejoignant le plus souvent à pied leurs champs parfois à plusieurs km de leur maison. La tunique bleue traditionnelle teintée à la main à l’indigo maison, les femmes, cheveux très longs remontés en chignons retenus par un peigne de bois ou cachés sous une coiffe qui désormais est plus souvent une simple serviette éponge qu’une jolie broderie, les hommes, serpette à la ceinture dans son fourreau d’osier, à l’epaule le bambou qui permettra au retour de balancer quelques sacs sur les épaules ... De villages en villages de rizières en rizières, rien ne permet d’imaginer ce qui surgit à l’approche de Liping...
Je m’attendais à une toute petite ville, un simple point sur la carte, c’est une sous préfecture taillée à la faucille communiste, larges avenues, batiments officiels aux airs de mastodontes et alignement régulier d’immeubles courteaux de 6 ou 7 étages... A vue de nez vingt mille habitants, et l’immanquable chaos des villes chinoises Echoppes stands de nouilles et vendeurs de baos se partagent la clientèle matinale qui, à pied, à vélo, en scooter ou en voiture se rend au boulot. Il est 8h et demi et la ville bourdonne déjà . La gare routière est vaste également , il faut se rendre au guichet, pas de rabatteur pour ma destination, Kaili, ma destination à 9h de bus d’ici... Au guichet la dame m’annonce que le prochain car pour Kaili est à 6h. 6h ce soir. Il n est pas 9h du matin... mon cœur se serre à l’idée de passer ma journee à Liping. Soudain les charmes de Zhaoxing me semblent incommensurables ! Une jeune surgit qui parle anglais car évidemment ma présence au guichet a attiré une petite foule curieuse et rigolarde... j’ai déjà mon billet, mais puisqu’elle est là je lui demande de m’aider à trouver la consigne pour mon sac. Elle s’exécute prestement et en moins de deux me ramène l officier en chef qui trouve une place pour mon sac dans un bureau et me demande 2 kuais pour la consigne. La gentille jeune femme qui parle anglais finit par me demander où je vais. Liping ? mais alors ton bus part dans 3 minutes !!! quoi ?? oui il y a un bus a 9h ! mamma mia... je lui explique que c’est ce bus que je veux prendre, que je n’ai rien à faire à Liping toute la journée et que je ne veux pas passer ma nuit dans le bus !!! vite vite vite, elle récupère les deux kuais de la consigne, change mon billet en moins de deux et nous courrons vers le bus qui n’est déjà plus sur le parking. On le rattrappe à l’entrée de la station, juste le temps de mettre le sac en soute et je remercie infiniment ma sauveuse qui comme toujours me répond d’un immense sourire que ce n’est rien que c’est absolument normal... et me voilà partie pour 9h de bus vers Kaili...
Je n’ai presque plus d’eau , mais ça ne fait aucune différence, pas moyen de savoir quand le bus s’arretera et mieux vaut mourir de soif que d’envie d’aller aux toilettes... Rien à manger non plus, et c’est plus ennuyeux, je passerai les heures suivantes à baver d’envie devant les milles stands de nouilles que nous passons sur la route en me demandant quand le bus enfin s’arreterra !! la route n’est pas un cadeau non plus, ça monte et ça desend sans cesse et de plus en plus à mesure que l’on s’enfonce dans le Guizhou les montagnes se font de plus en plus sauvages et les villages plus rares. A l’infini des cols et des sommets, pendant des heures... Je me dis que c’est comme si soudain la France entière était devenue la Savoie, mille km de montagnes à n’en plus finir... impression étrange de familiarité dans ces forets sombres de pins et des sapins, le long des torrents d’eau pure bordés de chalets rustiques... oui il y a bien des rizières en fonds de vallée, mais pour le reste on jurerait vraiment la Savoie... A voir tous ces villages, toutes ces vallées je me dis que décidément Zhaoxing n’est vraiment qu’un village parmi tant d’autres et que qui veut sortir des sentiers battus n’a que l’embarras du choix... et meme si le paysage est magnifique je suis heureuse de traverser le Guizhou plus rapidement que prévu... je commence à me laisser de la Savoie ! je ne suis pas venue jusqu’au fin fond de la Chine retrouver ma Savoie, ou bien tout simplement je ne suis pas à l’aise dans ce paysage qui me rappelle bien trop d’où je viens, et tout ce que depuis l’enfance j’ai laissé derrière moi. On voyage toujours un peu pour s’échapper pour se perdre dans un ailleurs et quand l’ailleurs devient trop familier c’est comme un horizon qui se dérobe.
Et pour la première je vis dans mes tripes cette sensation d’immensité de la Chine. La Chine immense qui n’en finit plus de dérouler ses montagnes et ses vallées, ou le meme paysage peut s’éterniser sur des journées entières de voyage. ma France me semble bien minuscule.
On s’arretera finalement, au bout de 6 heures de route dans un bout de fossé, collés à trois ou quatre autres bus, pourquoi là, pourquoi si tard pourquoi tous les autres font-ils leur pause ici ? je n’en ai aucune idée. C’est une simple échoppe à nouilles et une trentaine de personnes se pressent dans une cohue infernale pour commander en urgence un bol pour se rassasier. Le cœur me manque pour affronter tout ce monde et me battre dans mon mauvais chinois pour arracher ma pitance à temps , avant que le bus ne reparte. Car je sais qu’un coup de klaxon peut retentir n’importe quand et certainement très très bientot... alors piteusement je me contente de manger 3 bananes achetées devant l’échoppe en salivant devant les nouilles des autres, d’un tour rapide dans les pires toilettes inimaginables dans une puanteur immonde et de fumer une cigarette en vitesse. Décidément je ne suis pas encore au point en Chine, il me manque le culot et l’aggressivité minimale nécessaire pour assurer ma subsistance dans ces circonstances hostiles !!! personne évidemment ne vient me parler ou m’aider comme c’est toujours le cas dans ces bus express qui semblent toujours jeter un voile froid d’indifference entre les gens contrairement au train... et nous repartons... Au moins c’est un vrai bus, trente ans d’age, mais c’est déjà mieux qu’un mini bus cahotant, et je parviens meme à dormir quelques heures au total entre deux cols et deux vallées....
Enfin c’est Kaili ! je suis ivre de fatigue, et il me faut encore dénicher ma couchsurfeuse qui m offre un lit pour la nuit... J’ai décidé de ne rester qu’une nuit et repartir dès le lendemain pour Guiyang la capitale du Guizhou et dans la foulée pour Chengdu, j’en ai assez de la "Savoie", et ses villages de minorités, j’en veux plus, je veux des montagnes plus brutales et quelque chose de nouveau...
Louisa est prof d’anglais... mais chinoise, ou plutot miao, la minorité la plus présente dans la région. Elle habite à deux pas de la gare dans un vieux hlm gris sombre et humide. La pièce principale, c’est la salle de classe, elle donne des cours individuels ou à de petits groupes. Elle-meme n’est jamais allee à l’école, a tout appris toute seule dans des livres. Elle s’est mise seule au français il y a un mois et est ravie de recevoir une française. Ses manières sont un peu brusques et déstabilisantes. Après une douche rapide dans une salle de bain délabrée, nous nous mettons en route pour le centre ville. Kaili m a tout de suite fait bonne impression... c’est la ville, déjà la grande ville, 150 000 personnes , mais c’est encore la campagne... drole de contrastes entre le centre ville plein de néons, de supermarchés et de shopping centers, et les faubourgs finissant brutalement en pleine campagne, au pied d’une autre montagne. Les bus ont des allures de minibus et ont les arrete à la volée où qu’on soit. On croise des teenagers au look total punk, crete rose sur le crane et bas résilles filés, et des paysans chargés de fruits ou de ballots de riz, à peine arrives de leurs champs avec leur serpette et leurs bottes en caoutchouc, et des femmes des minorités partout portant leur enfant sur le dos dans de jolis porte bébés délicatement brodés. Tout respire un certain charme méridional et une vraie bonhommie... rien n’est beau mais tout est sympa et agreable, sans prétention mais simple et généreux.
Après un tour au supermarché où je découvre qu’on y trouve du vrai fromage, du pesto frais et des spaghettis aux tomates séchées au rayon traiteur, on file vers un petit étal où nous grignotons du tofu braisé, des galettes de pomme de terre épicées, et une soupe de nouille façons miao, tout est délicieux et donné. Bref ce pourrait être une super soirée mais le courant passe mal avec Louisa, je fais des efforts, lui pose plein de question sur sa vie sa région, ses réponses sont brèves et évasives et visiblement elle n’a pas envie de parler. J’ai presque l’impression que je ne suis là que pour jouer les profs de français et c’est un peu désagréable. Comme nous sommes toutes deux épuisées nous rentrons vite nous coucher, elle me propose de partager son lit double, et restera bien deux heures à regarder des débilités à la télé qui est en face du lit avant d’éteindre enfin la lumière, dans sa petite chambre couvertes de poèmes et de prières chrétiennes. Ici parmi les minorités chinoises, les églises protestantes sont à l’œuvre, avec encore plus d’entrain qu’ailleurs, comme parmi toutes les minorités dans le monde...
Le lendemain je quitte Louisa soulagée en me disant qu’un hôtel aurait été plus sympa !!! ben oui des fois le couchsurfing ça marche pas !!! au moins j’ai découvert la ville le soir, vu l’intérieur de ces HLM qui couvrent la Chine et entr’aperçu l’intimité d’une jeune femme dans une petite ville de province.
Encore un coup de bus le matin, le plus beau le plus moderne depuis des jours, le plus froid aussi évidemment. Cette fois plus de petite routes, la capitales Guiyang est reliée directement par autoroute. Guiyang, près de 2 millions d’habitants est un choc... j’ai eu beau m’être réhabituée progressivement à la ville dans ce curieux jeux de poupées russes à l’envers que je joue depuis Zhaoxing, je crois que rien ne prépare jamais au retour brutal dans une grande ville chinoise après quelques jours à la campagne. Le gigantisme, la foule, le bruit, les larges avenues et la grisaille et le crépitement continu de la vie quotidienne entre béton et acier, sur fond de klaxons permanents. Les villes chinoises ne sont pas un cadeau, et Guyang a une réputation affreuse, capitale des voleurs en Chine. Ca s’explique très simplement : le niveau de vie dans le Guizhou est 10 fois moins élevé que dans la région de Shanghai et Guiyang attire tous les laissés pour compte des campagnes.
La place de la gare est une vaste cours des miracles à ciel ouvert, emplie de paysans affalés sur de lourds ballots, attendant leur train vers quelques autres grandes villes et l’espoir d’un travail, ou rentrant de mois de travaux forces sur quelques buildings shanghaien. Au guichet j’ai beaucoup de chance, pas le doberman habituel m’aboyant dessus dans un mélimélo de mots que je dois supposer être du chinois, mais une jeune femme adorable qui fait l’effort de parler distinctement et bien m’expliquer la situation. Le train de 16h, le rapide que je comptais prendre et qui arrive à Chengdu le lendemain midi, est complet, pas de couchettes et je ne peux pas espérer de surclassement. Reste une couchette dans l’omnibus de 17h30, arrivée à Chengdu le lendemain ....à 22h !!! Effrayée à la perspective d une arrivée si tardive dans une mégalopole inconnue, je décide le cœur en miettes d’accepter le rapide sans couchette. Elle me regarde avec des yeux implorants : non non tu ne veux pas ça !!! des heures et des heures en seconde classe surbookée, sans un siège... tu es sure ? son regard vaut mille discours.... ben, 10h du soir c’est trop tard pour arriver !!! elle rigole, non pas dix heures...16h, 4 h l’après midi ! Dans le sud de la Chine le 4 et le 10 se prononcent presque de la même façon et je m’emmêle toujours les pinceaux ! on rigole et je choisis l’omnibus avec couchette, l’employée soulagée m’offre le plus joli des sourires... malgré la queue pressante derrière moi elle a pris tout le temps nécessaire pour être sure qu’on se comprenait bien, et croyez moi en Chine, des moments comme ça, ça vous fait votre journée comme disent les anglais !!!
Je pose mon sac à la consigne, l’occasion de constater qu’en Chine rien n’est jamais simple, à la base c’est tout simple, on scanne les bagages, on donne son passeport, on paie, on reçoit un ticket... mais dans la petite foule qui se presse tout est prétexte à palabres ou altercations avec les employés... Plus j’assiste à ce genre de scènes plus je me dis que c’est une sorte de jeu, de théâtre auquel se livrent les chinois : on ne s’engueule pas pour de vrai, on lève la voix, on hausse le ton, on fait comme si... En revanche le policier qui chasse systématiquement les paysans qui se posent le long de la gare en attendant leur train lui ne le fait pas semblant, il est très sérieux et y va manu militari dégageant sans ménagement les ballots, les balançant vingt mètres plus loin au milieu de la place, à découvert, sur le béton détrempé par les averses régulières. Libérée de mon fardeau je prends le bus vers le centre ville ou le guide m indique une ruelle qui héberge de nombreux bars internet. Le centre est désespérant avec ses shoppings centers ses vitrines Dior devant lesquelles dorment des paysans sans souliers, et ses avenues trop larges qu’on ne traverse que par des souterrains. Malgré tout ce n’est pas Shanghai et partout on tombe sur des petits stands de snacks, de brochettes ou de nouilles, et des petits métiers qui s’exercent à même la rue, du réparateur de bicyclettes au cireur de chaussures en passant par tout sortes d’étals non identifiés, c’est vibrant malgré tout ce béton, cette clim et ces bagnoles. Je trouve aisément ma ruelle et c’est le Guiyang caché qui se révèle. La petite rue s’enfonce vers des HLM et toute une petite vie de quartier s’y déploie. Je découvre un petit stand qui propose des hot pot sur le pouce, des dizaines de mini brochettes différentes trempent dans du bouillon épicé et on choisit ce que l’on veut pour grignoter avec son riz... C’est la version populaire du hot pot qui a désormais une version yuppee très en vogue et très chère dans les restaurants designs... au bord de la rue sur un petit tabouret c’est beaucoup plus drôle et convivial !
Les bars internet sombres et pleins de teenagers accros à leurs jeux vidéos ou au chat romantique le sont à priori moins, mais l’accueil sera charmant, et les employés font tout pour que je me sente bien... D’un coup la matrone débarque et nous fait cacher nos cigarettes... 22 ! vla les flics ! visite courtoise de voisinage dont le but n’est autre que d’extorquer au magasin quelques centaines ou milliers de kuais... Dès leur départ briquets et paquets réapparaissent sur les tables et le café internet redevient un vaste fumoir. C’est comme ca que j’ai appris que les bars internet sont censés être non fumeurs en chine. Ca alors, j’aurais pas cru !!!
Le temps file vite sur la toile et il est déjà temps de repartir vers la gare. La lumière est déjà plus douce et je me suis habituée à Guiyang... la ville ne me semble plus aussi monstrueuse, presque vivable avec sa rivière et ses quais où on se promène en fin d’après-midi...
La gare me réserve une nouvelles surprise, la salle d’embarquement de mon train, habituellement un lieu plutôt civilisé, n’est aujourd’hui qu’une vaste masse de corps en sueur, plus un siège tout le monde s’entasse comme il peut sur ses ballots. Nous sommes 2000 peut être à attendre le même train, les minutes passent et les annonces se succèdent soulevant brutalement la salle entière qui comme un seul homme se rassoit déçue quand l’embarquement n’est toujours pas annoncé... la tension monte... et le retard est annoncé, ce n’est rien mais il fait chaud et la plupart de mes compagnons d’infortune n’ont pas de siège, rien, rien que l’espoir de dénicher dans le wagon un coin où poser leur ballot et leurs fesses dessus, donc on se presse devant les portes pour être parmi les premiers à atteindre le quai et le wagon convoité. Evidemment je suis la seule occidentale, évidemment c’est un omnibus donc la salle est pleine de paysans qui n ont jamais vu un blanc de près encore moins une blanche aux cheveux blonds... Moi je balaie la foule de mon regard en me demandant ce que ca peut bien être que d’appartenir à une telle masse de gens, cheveux noirs et raides, yeux noirs pour tout le monde... peau plus ou moins claire selon que l’on travaille aux champs ou au bureau... et c’est tout... masse infinie répétée au même instant à travers la Chine dans toutes les gares, tous les métros, toutes les avenues... alors oui, on fait hurler son portable et on hurle dans son portable, alors oui on essaye d’exister comme on peut.
Mes compagnons de voyage sont sechuanais, deux quadragénaires charmants et une minette aguicheuse et agaçante. Ils parlent le chinois commun mais avec un tel accent que je m’arrache les oreilles à tenter de les comprendre. J’ai beaucoup de chance, mon wagon n’est pas complètement plein et surtout juste à coté du wagon restaurant que je vais donc essayer pour la première fois... Rideaux de dentelle aux fenêtres, nappes roses kitsch recouvertes de toile cirée et employés désabusés... voilà pour le décor. Le wagon est fumeur et je peux boire une bière en regardant filer le paysage qui a viré de la Savoie à l’Irlande, on dirait comme de la lande ; c ’est surement un plateau plus aride, parsemé de mini collines et de jolies rivières serpentant autour des rares petits champs de mais ou de riz... une jeune femme vient s’assoir à ma table, m’offre des cous de poulets épicés à grignoter en attendant nos plats vaguement sechuanais. Elle parle avec beaucoup de soin très lentement et j’en apprends un peu sur sa vie, sa fille de deux ans, sa famille qu’elle va visiter à la campagne, ses 1500 kwais (150 euros) mensuels de salaire comme vendeuse de tickets dans une agence, ses lectures - de pauvres romans populaires en fascicules qu’elle s’amuse à me voir tenter de déchiffrer-, ses études désormais si loin qu’elle a tout oublié du peu d’anglais appris à l’école. Elle est très douce et c’est un bonheur de partager ce moment avec elle.
Je vais me coucher mais je la reverrai à minuit en me relevant, elle descend dans le noir, dans une gare de province et me fait un grand sourire avant de partir vers sa vie. Quel bonheur ce train tranquille, et mon voisin sechuanais qui au réveil nous chante de belles chansons romantiques de sa vallée. L’ambiance est sympathique, très bon enfant, et quand le train se met à suivre le cours du Yang Tze, tout le monde est scotché aux fenêtres portable à la main pour tout filmer : le fameux fleuve est en furie, rouge sang ou presque, c’est un torrent de boue furieux qui dévale à gros bouillons sa vallée, sans cesse nourrit de milles cascades surgissant dans la brume des hautes montagnes qui nous enserrent. Je n’ai jamais vu un tel spectacle, une telle rage, de tels bouillonnements de boue... il n’en faut pas plus pour perdre l’appétit, mais le wagon restaurant en rajoute une louche, il n’y a qu’un seul petit déj disponible, 10 kuais, bof on verra bien... miam !!! C’est un délicieux bol d’huile pimente dans lequel trempent des nouilles agrémentées de légumes vinaigrés et d’un œuf frit de chez frit !!! beurk ! je suis pas difficile, mais franchement les gros bouillons du Yangtse me fascinent plus que mon bol de bouillon d’huile !!!
Je fais bien de l’avaler tout de même, car trente minutes plus tard le train s’arrête. Nous sommes en rade. Deux heures plus tard le train poursuit sa route le long du Yang Tze furieux.. et s’arrête de nouveau. Au bout d’une heure une annonce nous apprend que nous sommes coincés pour deux heures au moins. 5 heures plus tard et sans autre annonce, le train enfin se remettra en route. C’est beau un fleuve en furie, un fleuve magique et monstrueux craint et chanté dans toutes la Chine, un fleuve qui a massacré un bon million de chinois rien que le siècle dernier... mais quand, perché pendant des heures sur une mince voix ferrée suspendue au dessus des eaux bouillonnantes, le train se met à l’arrêt, bloqué quelque part plus loin par une crue de boue rougeâtre, personne n’en tient bien large...
6/7h de retard, et pas un chinois pour râler, tout le monde rigole un coup ou pousse un cri théâtral à l’annonce du premier retard, puis chacun s’y fait. En moins de deux il n’y a plus rien à manger, ni un millilitre d’eau chaude dans les réservoirs, alors on dort on lit on fume on chantonne et on attend... c’est comme un rab de vacances et je soupçonne mes voisins de ne pas être si malheureux que ça de ce retard qui leur offre quelques heures de répit de plus dans leurs vies. De plus tout la petite discipline bien rodée se relâche, on rouvre les toilettes qu’on ne doit normalement pas utiliser à l’arrêt, on ouvre grand les fenêtres et on se met à fumer joyeusement dans tous les wagons... Seule la mégère qui nous sert d’hôtesse dans le wagon ne se décrispe pas et reste aussi aimable qu’une porte de prison.. les deux fois où je lui pose une question elle me fait chaque fois le coup de la personne dégoutée de s’abaisser à répondre à une question, qui plus est d’une étrangère, et avec un sac à dos !!! Ce n’est pas rare dans le train d’avoir à faire à ces individus qui ont fait toute leur carrière sous le régime communiste et pour qui le service et l’amabilité sont de sales idées bourgeoises, décadentes et capitalistes, inventées pour vous emmerder la vie. Je soupçonne un brin de racisme également sans pouvoir comparer, les autres passagers chinois les ignorent tout simplement autant que possible.
En tous cas cette aventure sur les rives du Yang Tze me laisse songeuse : j’imagine la même situation dans un train en France et franchement je ne veux pas imaginer... ici, pas la moindre plainte, pas le moindre énervement, pas la moindre onde négative... le Yang Tze est en furie, alors on attend qu’il se calme, tout simplement...
Mes voisins sont adorables et m’aident à réserver une chambre dans la guest que j’ai choisie à Chengdu. En fait ils parlent très bien anglais à l’hôtel et sont adorables. Ils me confirment qu’ils sont ouverts 24 h sur 24 et que le taxi peut les appeler s’il ne trouve pas.... bref l’arrivée à Chengdu au milieu de la nuit se fera en douceur, et sans la moindre angoisse et c’est épuisée que je pose enfin mes bagages dans ma chambre a Chengdu... après 30 heures de train. Le train en fait arrivait bien à Chengdu à 22h passées ; j’avais tout compris ! ;)
La ballade dans la ville fut brève mais avec le plus charmant des chauffeurs de taxi chinois. On m a dit que les gens de Chengdu sont super sympas, flemmards rigolards bon vivants et méridionaux... à première vue, ça a l’air vrai !
Ah oui c’est la cérémonie d’ouverture des JO. Dans les coffee shops près de la guest des chinois regardent la télé d’un air alangui, affaissés sur les chaises longues à même le trottoir. Un peu de monde mais pas de grande folie, loin de là...
Nous sommes au fin fond de l’ouest de la Chine. Pékin, c’est loin.