Hola tous,
bien le bonjour, merci à tous ceux qui m’ont écrit, plein de voeux de bonheur à chacun d’entre vous. Je viens seulement d’envoyer le récit du voyage terminé lundi dernier, à cause de problèmes pour transférer les fichiers depuis mon portable vers les ordinateurs du lycée, mais bon, maintenant c’est résolu.
Bien des choses à raconter lors de cette première semaine au Honduras. La maison d’abord, un joli deux-pièces lumineux et aéré qui donne sur une terrasse au quatrième étage d’un petit immeuble au sommet d’une colline avec uniquement des maisons basses. Donc une pure vue sur beaucoup d’autres collines verdoyantes avec les petites maisons de toutes les couleurs qui grimpent dessus et les montagnes plus hautes mais toujours bien vertes qui entourent la vallée, et même la possibilité de monter sur notre toit pour une vue encore plus belle dans tous les sens. Bien sûr, au départ la déco était plutôt dépouillée, et nous n’avions qu’un sac d’affaires chacun, donc peu de matériel, mais bon, on se débrouille pour rendre le tout un peu plus personnel et accueillant. Une chemise fait une excellente nappe sur le bureau, avec comme bibelots une bougie, une pelote de fil, un bout de torchon et un baton de lessive, ça rend assez bien comme déco improvisée, On sculpte aussi quelques noyaux d’avocats : frais, on coupe dedans comme dans du fromage, et secs ça devient dur comme du bois, pour en faire pendentifs, porte-clefs, etc. Avec des graines en forme de coque de bateau ramassées sur le boulevard j’ai fabriqué un mobile de petits voiliers aux voiles blanches qui flottent et tournent depuis cet après-midi au-dessus du coin cuisine. C’est vraiment joli un mobile, je ne sais pas pourquoi on en voit si rarement, ça décore une pièce, remplit une partie de l’espace qui reste d’habitude trop souvent vide, et puis on pourrait rester des heures à le regarder. Si un jour je n’ai pas de boulot, ce serait marrant d’ouvrir une boutique de mobiles, je n’en ai jamais vues et je crois que ça aurait un pur succès.
Princesse non plus n’a pas chômé, elle a affiché sur les placards des feuilles de couleur, et puis surtout elle a découpé dans tous les sens une pauvre revue économique (L’Expansion) reçue dans l’avion, en recyclant les pubs, détournant et recomposant les gros titres, et récupérant des bouts d’images, elle en a fait un énorme et splendide collage avec un moine bouddhiste qui fume le cigare, un voilier sur fond caraibes, un bébé qui médite, un sentier rouge au milieu des arbres, et puis des textes du genre : "Bonne nouvelle, on peut encore plus rêver maintenant", "oublier complètement le travail, ça c’est une idée", "on est le ciel, sinon rien", "Quitter l’histoire. Vous commencez quand ? On commence tôt." Ou encore "Révolution, par où commencer ?" "Ne cherchez plus les corps." C’est beau, et c’est marrant de voir à quel point le choix du magazine de départ conditionne le résultat, si différent du collage qu’elle avait réalisé avec des magazines féminins. Ce serait intéressant d’essayer avec tous les types de presse. Burroughs a beaucoup parlé de ce genre d’exercices, il s’en servait parfois pour écrire ses romans, et il y a parmi ses personnages récurrents bien des espions et agents secrets qui ignorent pour qui ils travaillent et qui du coup cherchent leurs consignes codées dans les coupures de presses et de journaux télévisés. En fait, c’est comme si en détruisant le message premier et apparent de l’article ou de la pub on finissait par révéler le message souterrain, le vrai message que l’auteur véhicule, parfois inconsciemment. Dans le cas présent, c’est cette promesse spécieuse d’un monde rassurant, doux et convivial par lequel l’économie de marché cherche à séduire. Fascinant.
Tout ça pour dire que maintenant la maison est de plus en plus accueillante, et il nous reste encore plein de projets (papier mâché, peinture, d’autres mobiles). En plus, maintenant qu’on a de la place, ça permet de faire aussi des expérimentations culinaires. V. apprend à se servir de la yaourtière de sa grand-mère et prépare toutes les nuits des yaourts au citron maison, qu’elle salue d’un "bonne nuit les petits" avant de les border d’une serviette (il faut 10h pour transformer le lait en yaourt). Et puisqu’on a un four, elle a aussi commencé à faire son pain. Côté recettes, on recommande le choux avec cannelle et bananes plantains, le shake sucré tomates-poivrons, et il y a un projet de bananes plantains cuites dans du jus de goyave. De quoi s’amuser.
Voilà, donc on peut vivre paisiblement ici, en quasi autarcie, à condition d’aller chercher à l’épicerie du coin tous les trois jours les grosses bonbonnes d’eau potable. Ça a pris juste deux-trois jours pour apprendre à concilier le besoin d’ordre de l’une avec le besoin de ne sentir aucune obligation de l’autre (ce qui n’est nullement incompatible, il suffit de trouver la bonne manière de voir les choses), et aussi éviter de laisser traîner ce qui pouurait attirer les petites fourmis toujours à l’affut quelque part sur la terrasse, qu’il faudrait ensuite balayer dehors en faisant attention à ne pas leur faire trop de mal. Voilà, quand on a appris ça, on est peinards, et bien sûr vous êtes tous invités à venir vérifier par vous-mêmes.
Voilà. A part la maison, l’autre nouveauté c’est l’école. La prérentrée, c’était mardi dernier. Levés à 5h à cause du décalage horaire tout frais, ça m’avait laissé le temps de relire mon dernier mail-co sur le voyage, puis de laver mon linge comme autrefois au lavoir de l’autre côté de la terrasse : c’est chouette, pratique et rapide, en rentrant tout est sec. Le lycée est à cinquante mètres d’ici. A neuf heures, on découvre que le directeur qui a passé ses vacances ici en a profité pour lancer le chantier pour la construction d’un gymnase et d’un amphi qui pourrait servir de théâtre, le tout devant être prêt pour la fin du mois. Il faut dire qu’il y a deux ans, pendant l’été, il avait fait démolir et reconstruire le lycée en moins de trois mois, et que d’ici un mois il lance un chantier pour remblayer un bout de terrain le long du ruisseau et faire un jardin le long du lycée sur une bande de dix mètres. C’est un peu mégalo certes, mais comme ça le directeur de l’an prochain n’aura qu’à équiper les salles de musique et dessin, et au passage on a un établissement agréable et neuf.
La première réunion sert à connaître un peu les autres profs. On a de la peine à s’entendre parce que de l’autre côté de la rue il y a une autre école d’où provient le piaillement incessant et strident de centaines de gamins qui hurlent, j’aurais envie de comparer ça aux cris d’un élevage industriel de cochons qui aurait assisté à l’exécution du premier d’entre eux, mais je ne sais pas bien pourquoi : il y a certes beaucoup de cris, mais ils sont moins prolongés et plus aigus que ceux des cochons, et aussi moins paniqués, et il faut dire que je n’ai jamais visité un tel élevage. Quoi qu’il en soit, j’avais oublié ce que c’était qu’une cour de récréation, et me dis sur le moment que je me suis fourré dans une situation bien étrange. Heureusement, par la suite je n’aurai plus l’occasion d’entendre un tel boucan, qui était dû probablement à une fête spéciale.
La réunion est un peu longue, on parle pendant une heure de comment il faudra gérer l’heure de vie de classe, l’an dernier appelée "heure libre", pour obliger les élèves à faire des travaux en commun plutôt que d’aller discuter à la cafétéria (puisque c’était une heure "libre", ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient). Je me dis que si j’avais une classe, ça pourrait être intéressant de demander aux élèves par groupe d’évaluer le nombre de briques ayant servi à construire le lycée, tout en justifiant leur méthode, mais ça risque d’être un peu dur pour un élève avant la 3ème, et je ne sais pas si ceux-ci trouveraient mon idée très marrante. On discute longtemps sur comment rebaptiser cette heure libre, j’ai tout le temps de me jurer que la prochaine fois j’apporterai de quoi tricoter parce que c’est vraiment abusif de nous faire perdre notre temps comme ça. Au bout d’une heure et demie, il y a une dernière prof qui arrive, félicitée par le directeur pour son retard. C’est la fin de la réunion, et tous se ruent sur les croissants pendant que le prof d’histoire-géo qui est très sympa et disponible me décrit un par un mes futurs élèves. La mauvaise nouvelle c’est qu’il n’y a plus de croissants, mais la grande bonne nouvelle c’est que je n’aurai pas de classe de cinquième comme c’était envisagé et je n’aurai donc qu’à m’occuper de mes 11 élèves en tout de première et terminale qui suivent leurs cours par le CNED, plus quelques compléments genre m’occuper de sorties, d’activités comme le théâtre ou la semaine du goût, ça va être sympa. Le deuxième aspect intéressant ici c’est que l’ambiance est extrêmement détendue, tout le monde se tutoie, y compris le directeur, et en principe tant qu’on est un minimum sérieux on fait ce qu’on veut. Chouette.
C’est fini le boulot pour aujourd’hui, et en plus demain c’est un jour de repos (c’est le jour d’indépendance de l’Amérique Centrale) pour nous remettre de ces fatigues avant la vraie rentrée. Je passerai quand même au lycée l’après-midi histoire de prendre mes marques, comprendre quel sera exactement mon rôle auprès des élèves. Au secrétariat, en échange d’une signature, on me donne la palette complète du prof : un crayon-mine avec gomme derrière, deux gros feutres, 4 feutres pour tableau, un stylo-bille noir, un carnet de post-its, un rouleau de scotch normal et un de scotch-papier, une brosse à tableau, un cahier de textes et un carnet d’appel que je remplirai si j’en ai envie, mais c’est peu probable, je crois que je les rendrai. Cette distribution de matériel me fait penser à un dessin humoristique sur mes annales de prépa représentant un type en uniforme militaire qui hurle à la classe des nouvelles recrues : "Bienvenue dans la section spéciale de notre prépa, votre gamelle et votre oreiller sont sous votre bureau, vous aurez droit à dix minutes tous les jours pour faire pipi et deux heures à Noel pour réveillonner en famille." Pourtant l’ambiance au lycée n’a rien de tout ça, et avec mes stylo je me sens finalement investi de ma glorieuse mission.
Bon, je profiterai de mon temps quand même pour apprendre par cœur ce qu’on m’a raconté de mes élèves : les premières pas de problème, ils sont sept, bons, motivés et bosseurs. Celui qui a le plus de difficultés est le seul garçon, il proclame depuis toujours qu’il sera un jour président de la république, il paraît qu’il a même un t-shirt qui annonce son projet, et tout le monde au lycée a fini par le croire, car il a vraiment du charisme et un bon état d’esprit. Par contre, je devrais avoir des problèmes avec les terminales qui n’ont rien fait l’an dernier, entraînés par le meilleur d’entre eux, le seul qui ait des facilités mais qui pousse ses camarades à jouer au lieu de bosser. On va s’en occuper.
Jeudi c’est le grand jour de la rentrée. J’ai préparé mon discours de présentation où j’annonce ma méthode, ce qu’ils devront faire, en essayant d’être rassurant tout en leur faisant comprendre que leur bac ne concerne qu’eux, et je ne suis là que pour aider, et que je vais faire en sorte que pour eux l’année et l’apprentissage soit agréable et instructif. Bon, je leur annoncerai aussi au passage que suivant de nombreux conseils j’ai effacé les jeux de windows (solitaire, démineur, etc) de l’ordinateur de la classe, parce que après tout, faut pas exagérer.
Je n’ai cependant que quatre premières à l’appel ce matin, tous les terminales étant persuadés que la rentrée était lundi. Bon, ça commence bien. Mes quatre premières sont très gentilles, mon discours passe bien et comme les cours du CNED ne sont pas arrivés et le site où on est censés les télécharger ne marche pas, on décide de faire journée de repos, c’est-à-dire que les filles font l’inventaire de leurs livres pendant que je vais prendre un verre avec le directeur.
Le lendemain c’est vendredi, comme on n’a toujours pas nos fascicules de cours je leur ai préparé un peu de maths. C’est là que je vois arriver peu à peu mes terminales qui ont normalement été contactés par l’admin. Le directeur passe les engueuler un bon coup, ils n’en mènent pas large, et du coup moi j’ai après le beau rôle, en leur demandant quelles sont leurs motivations pour passer le bac, quelles sont les matières qui ne leur serviront pas et pour lesquelles je ne leur demanderai que le minimum (environ trois fois le travail qu’ils ont fourni l’an dernier dans ces mêmes matières). Le contact est bon, finalement ils sont plutôt sympa, le leader brillant mais paresseux ressemble à Harry Potter avec sa casquette, il se dit motivé. Les autres ont tous l’air gentil et sont bien loin de ce qu’on peut appeler des élèves difficiles.
Bon, on fait des révisions de seconde, puis je leur fait mon cours sur les fonctions, objets mathématiques que les élèves sont habitués à manipuler depuis deux ans au moins. Le truc marrant, c’est qu’à tous les coups si on demande à des lycéens de définir cet objet, ils en sont incapables. C’est curieux un programme d’enseignement qui demande de manipuler et utiliser dans des exercices des objets que les élèves ne savent pas définir et dont ils ignorent à quoi ils servent. Bon, les élèves ont l’air de suivre, ils disent avoir tout compris et n’avoir aucune question, je me dis chouette, j’ai bouclé en une heure un chapitre entier, ils n’auront qu’à faire un ou deux exos et on est tranquilles. C’est là que je me rends compte que le boulot va être ardu. Jugez-en par vous-mêmes :
Imaginez que vous ayez enseigné à un élève qu’on appelle "patate" tout objet vaguement elliptique, dur et jaunâtre sous une fine peau. L’exercice que vous leur proposez demande de vérifier si l’objet que vous leur tendez est ou non un patate. Vous vous attendez à ce que l’élève prenne l’objet et vérifie une par une les conditions : est-ce un objet ovale ? a-t-il une fine peau ? est-il dur et jaunâtre dessous ? Si c’est trois conditions sont vérifiées alors il devrait conclure que c’est une patate. Imaginez maintenant que ce raisonnement qui vous parait aller de soi n’aille pas de soi pour votre élève qui regarde pensif la définition et l’objet sans savoir par où commencer. Pire, il dit qu’il réfléchit et le temps passe, et au bout d’un quart d’heure de réflexion il n’a rien dit ni écrit mais il a l’air de continuer à réfléchir, alors que vous savez qu’en vérité il n’en est rien car il n’y a pas de quoi réfléchir et que dans sa tête il doit y avoir en ce moment moins de pensées que dans celle d’un moine bouddhiste en pleine méditation sur sa respiration. Eh bien, voilà où j’en suis, c’est exactement ce que j’ai à enseigner, et il y a encore du boulot pour trouver la bonne manière de faire passer ça. Etre prof n’est peut-être pas si facile. J’espère y parvenir un jour.
Bon. Ca c’était pour la rentrée, j’ai été récompensé pour mon dur travail par un stylo bille avec la pointe qui rentre quand on appuie sur le bouton à l’arrière, le tout dans une belle boîte en plastique couverte de faux velours, parce que c’était vendredi "el dia del maestro" et le lycée a fait ce cadeau à tous les profs. Voilà qui me donne du courage pour lundi. Entretemps, week-end tranquille, je descends avec le prof de physique au marché faire les courses de la semaine : huit avocats, une vingtaine de goyaves, des fruits de la passion, des ramboutans qu’ils nomment simplement lichis par ici, une sorte de poire difforme au goût de poire mais à la texture de pomme verte, des pamplemousses roses, un grand sac de tomates, deux brocolis, un chou, carottes, épinards, échalottes, trois petites pastèques en promo, des haricots rouges, du riz, un kilo de fromage et de crème fraîche, de la granola, substitut de céréales avec des cacahouettes et de la noix de coco caramellisées à manger avec le requeson, un équivalent de fromage blanc plus proche de la ricotta. Tout ce qu’il faut en fait, et il me reste encore bien des fruits bizarres à essayer la prochaine fois. Au-dessus des étalages colorés de ce marché hebdomadaire des hauts-parleurs diffusent les chansons en espagnol de Eros Ramazzotti, il fait bon, bienvenus en Amérique Latine.
Place de la Merced, il y a comme une fanfare, ce sont les étudiants du Politecnico avec tambours et xylophones. Aujourd’hui les journaux annoncent "un scandale sexuel à Casa Alianza", l’organisation pour enfants des rues où j’avais travaillé 4 mois il y a deux ans, et où je compte revenir dès que j’aurai un peu de temps. Le directeur américain de cette organisation installée dans toute l’Amérique du Nord aurait acheté les services de gamins de rues honduriens. Au fond, ça ne surprend même plus. Le monde est un mélange fascinant de beauté et de pourriture, et il y a toujours de l’un à côté de l’autre, allez savoir pourquoi. Ou non, car :
"ce soir les cloches sonnent, c’est une nouvelle soirée dans le monde de Dieu, il y a beaucoup de bouches à nourrir, de genoux à fléchir, et dans mon hermine rapiécée, je gravis les marches usées."
Hasta la vista
F.