"O Dieu, J’Adore Tes Détails. Pourquoi M’As-Tu Montré Cette Cheville Nue Dans La Cabane De L’Arbre ?"


mardi 30 septembre 2003, par Francesco Colonna Romano

TGV Milan-Paris, 20 septembre 2003, il fait beau dehors, champs de blé et route nationale, retour lumineux donc. Hier soir j’étais encore en Sicile, même en train les distances sont vite franchies, mais je suis content, vraiment content de rentrer finalement, Paris, chez moi, la ville que j’aime par dessus tout, et puis vous tous, ce que j’ai entrevus au passage cet été et puis les autres. C’est chouette de repartir sur quelque chose de nouveau.

L’été a fini par passer, plus rapidement qu’il ne laissait présager à mon arrivée en France fin juin, et finalement il y aura eu pas mal de trucs qui valaient la peine d’être vécus. J’espère qu’à vous aussi cette saison aura apporté quelque chose, que quelque chose a progressé, pour vous aussi.

Voilà, je voulais dire tout ça, et je voulais aussi dire qu’en quittant le Pérou, alors que j’y laissais un peu de moi, j’ai eu une idée. Difficile d’être là et ailleurs à la fois bien sur, de réaliser tout ce qu’on aimerait réaliser. Mais si d’autres racontaient un peu ce qu’ils font, ce qu’il y a de fort dans ce qu’ils font, peut-être aurions-nous l’impression de partager, de vivre en quelque sorte plusieurs vies en parallèle, et pas simplement la notre, dans notre petit coin. Et puis, écrire c’est aussi une manière de chercher ce qu’il y a de bien dans ce qu’on vit tous les jours, même ici et pas forcément au bout du monde. François m’a écrit un jour que je donnais l’impression que tout ce que je vivais, même les moments difficiles, c’était ma voie, et j’étais content de m’y promener, mais que tout le monde n’a pas cette chance. Et si on la leur donnait ? Le défi, c’est dessiner le chemin que l’on voudrait parcourir, et en même temps aimer le chemin que l’on doit parcourir. Bref, pour illustrer tout ça, je vous envoie quelques détails et impressions collectionnés depuis mon mail de Berlin.


Berlin oui, loin déjà, les parcs d’abord, à jamais plus de 200m de marche, où certains croient apercevoir des dieux grecs en vacance en train de bronzer sur la pelouse. Et puis la musique, la techno des petites boites à la déco maison, ou celle de la soirée en plein air, le dj qui construit son morceau peu à peu, où l’on sent que chaque transition obéit à une logique, est amenée peu à peu, elle se révèle même absolument nécessaire, si bien qu’on n’aurait pu en imaginer une autre. Et bien sur le dj a choisi cette seule transition possible, et il jubile à chaque coup réussi, et tout le monde partage sa joie. Musique encore, S. m’a fait découvrir celle électronique de Aphex Twin, où chaque son semble avoir une existence propre, comme un petit être gentil qui cherche à exister par la musique, s’exprimer lui et son amour, et il y parvient, il dépasse sa mince existence numérique. Et derrière tout ça, la douceur du compositeur qui les aime tous - on le sent vraiment -, et il aide ces petits êtres à communiquer au travers de ces étendues liquides et vides. J’aimerais aussi vous faire découvrir tout ça.


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Ici. La dame en face de moi a posé ses mots croisés, elle regarde dehors et sourit, la lumière jaune et douce de fin d’après-midi lui éclaire le visage. Et maintenant elle mange une pomme. Que vouloir de plus ? .....


Il y a aussi les cafés de Berlin, d’abord "Auf einem Sonntag im August", en un dimanche d’août, que S. a élu son café habituel, et c’est contagieux. Couleur pastel à l’intérieur, genre salon avec quelques gros fauteuil où l’on s’endort les lendemains de soirée après le petit déj’, une toute petite peinture obscène au milieu du plafond, son copieux buffet à 3 euros à n’importe quelle heure de jour, et bien sur les jeunes allemands colorés et les touristes qui viennent s’assoir à la terrasse, où un vieux fou qui ressemble à Nietzsche, lui aussi habitué du lieu, s’amuse à embêter chaque fille, une par une. C’est ici que j’ai découvert le "Schwartze Orange", thé infusé dans du jus d’orange chaud avec de la confiture de myrtilles.

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Tiens, la dame m’a offert un sandwich, ainsi qu’à mon voisin, parce qu’en bonne italienne elle en avait préparés trop, et ce soir une paella l’attend déjà. Sympa. Moi, comme d’hab, je n’avais rien prévu. En fait elle est peut-être française, j’arrive pas trop à savoir quand elle parle. Dehors toujours les alpes verdoyantes dans la lumière jaune de fin d’après-midi.
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Il y a aussi "Le bateau ivre", dans le quartier turc, avec des tentures sur le mur et le poème de Rimbaud traduit en allemand, et les murs des toilettes décorés avec des découpages de pubs de vieux magazines français. A part les chanson de Bardot et compagnie, à un moment ils passent la longue version de mantras hindous ("Om Namah Shivaya") que l’on trouve chez tous les marchands de cds en Inde en ce moment.

A propos d’Inde, sur la place de la capitale effondrée (avec une partie moderne refaite assez témérairement, mais intéressante) de Berlin Ouest, il y a un saddhou (moine hindou pour ceux qui auraient oublié) allemand, avec sa tunique orange, son trident de Shiva et sa longue barbe et ses dreds sales, qui chante Om Namah Shivaya en s’accompagnant du son strident d’une longue corde tendue sur un bout de bois qu’il frotte avec un archet, et de quelques sons électroniques-new age enregistrés. Mais il refuse d’être filmé.

Toujours au Bateau Ivre, j’ai ouvert mon anthologieà une autre page, et j’ai découvert, juste avant un autre poème que j’avais déjà lu et relu il y a quatre ans, cet autre poème de Supervielle qui avait attendu tout ce temps pour venir mettre des mots sur ce que nous vivions en ce moment :

Saisir, saisir le soir, la pomme et la statue,
Saisir l’ombre et le mur et le bout de la rue.

Saisir le pied, le cou de la femme couchée
Et puis ouvrir les mains. Combien d’oiseaux lachés

Combien d’oiseaux perdus qui deviennent la rue
L’ombre, le mur, le soir, la pomme et la statue !

Et puis le parc peu avant et les larmes parce que justement les mains ne voulaient pas s’ouvrir et lacher prise à ce moment-là.

Le départ de princesse, son mail peu après qui avait mûri tout ce temps, mail que j’attendais, qui m’a fait découvrir une nouvelle interprétation à mon poème, que je connaissais désormais par cœur : remarquez juste qu’il y a quelque chose qui n’est pas lâché parmi tout ce qui est saisi... Mail qui fait peur aussi cependant, car il reste si peu de temps. Mon départ, le bus qui traverse les vastes champs tapissés d’éoliennes de la campagne allemande.


Puis Nice, princesse arrive bientôt, et on recommence à parler de l’avenir, plus difficile que de devenir habitué chez le vendeur de pâtisseries tunisiennes au bout de la vieille ville. Ici, deux jours et demander un verre d’eau en extra suffisent. Ou le gâteau expérimental de princesse, son premier gâteau, tout au pif, plein d’œufs, du lait et de la bière, pas de beurre, peu de sucre, je crains que ça ne fasse une omelette géante, alors elle rajoute un petit peu de farine, et plein de levure pour que ça gonfle bien, du guarana brésilien, des raisins secs et des pruneaux macérés dans du gin. Tiens, il y a dans la cuisine de l’eau de fleurs d’oranger, pourquoi pas. Le message optimiste de tout ça, c’est que ça a marché, ça rendait bien. Du coup, ceci prouve qu’il faut parfois tenter sa chance, même si ça paraissait impossible...

Amiens ensuite, la ville de princesse, les derniers jours, la cathédrale toute blanche comme Notre-Dame, mais où les soirs d’été on projette des couleurs très vives sur les statues, parce que ce sont celles qu’elles avaient autrefois, et puis des ombres sur le reste de la façade comme si c’était l’église de Gotham City.

Tout passe si vite déjà, Paris, le dernier jour, le dernier pique-nique avec adieux et retrouvailles en simultané, les adieux du lendemain à l’aéroport, puis le soir avec Chloé au festival de spectacles de rue dans un parc près de Bercy. Des danseurs sur la pelouse, et auprès d’eux mais un peu à part, un magicien silencieux et assis persiste à faire disparaître et réapparaître son foulard. Je sais ce qu’il va faire, je sais comment il le fait, et pourtant je n’arrive pas à regarder les danseurs, je n’arrive pas à l’oublier. Manifestement il n’est pas à sa place, et moi aussi je me sens comme lui.


Deux jours et demi après, je suis sur un train italien qui descend vers le sud, à plus de mille kilomètres de Paris, je ne réalise pas encore bien le changement, tout va vite. Il y a les plaines grises du sud de l’Italie, ses constructions avortées et grises comme les nuages, ces villes sacrifiées. Puis on démembre le train, une partie est embarquée vers la Sicile. Il n’y a toujours pas de pont sur le détroit de Messine, du coup on peut monter sur celui du bateau pendant la traversée. C’est chouette de faire un long voyage. Les constructions siciliennes sont plus concentrées, car le territoire très contrasté ne laisse que quelques minces bandes de cote où passent rails, routes, autoroutes, et les plages lorsqu’elles ont la place. Les pentes sont raides, quelques arbustes et de l’herbe desséchée, terre aride et dure ici, mais il y a encore du feu authentique. Devrais-je chercher par ici des racines ?


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Il y a de l’ombre dans toute la vallée, sauf sur un pic rocheux juste au-dessus. La dame en face me montre la forteresse de Modane, construite par les italiens pendant la Grande Guerre. J’ai toujours cette phrase de Léonard Cohen dans la tête, je l’aime bien, il faut que je la case.

"O Dieu, J’Aime Tant De Choses Qu’Il Faudra Des Années Pour Me Les Arracher Une A Une. J’Adore Tes Détails. Pourquoi M’As-Tu Montré Cette Cheville Nue Dans La Cabane De L’Arbre ?"
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Peu de temps sur la terre où vivait mon grand-père, je vendange quelques heures à peine, aide à décharger un camion de melons jaunes comme des ballons de rugby, je sens que j’aimerai bien cette vie concrète pendant un peu, je serais bien resté un mois ou deux par ici, sans voyager, à faire du travail manuel, à lire et écraser mon pistou à la main. Je grimpe sur la colline, derrière les oliviers, il y a des champs qui s’étendent dans tous les sens, presque jusqu’à la mer à l’horizon, des vignes, des melons, du blé déjà moissonné.

Palerme, où je viens pour voir ma grand-mère, raison de mon voyage jusqu’en Sicile. Il y a ses beaux bâtiments anciens négligés, ses rues à l’air sale même quand elle ne le sont pas, ces maisons aux apparences délaissées, ternes, comme je les aime. Et son église aux coupoles rouge vif, avec les mariés qui descendent les marches et lâchent des colombes blanches juste avant de s’embrasser, suivant les instructions précises de monsieur le photographe. Le poids de l’histoire, partout, comme en Inde, toujours cet air de déclin, et la fierté et la fatalité que l’on lit sur les visages. Mais pas trop de musique ici, on n’en entend jamais dans la rue, à part la charrette du vendeur de disques qui passait, oui c’est bien ça, le tube latino que j’entendais sans cesse en Amérique Centrale, et un peu en Équateur. Comme tout cela voyage vite...

Il y a la circulation à Palerme aussi, pratiquement pas de feu, une grande place sans rond-point avec au des voitures qui arrivent dans tous les sens, de six ou huit directions différentes. Mais tout reste fluide, on frôle l’accident continuellement mais les gens ont les nerfs solides, ils attendent le dernier moment pour freiner, parce que sinon ils ne passeront pas. Tout n’est que rapports de force, mais tout le monde les connaît. Quant au code, il doit exister quelque part, même s’il n’a pas empêchémon frère l’an dernier de faire une petite marche arrière dans la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute lorsqu’il a raté la sortie...

Parfois, j’aime bien les gens ici, le tout petit gamin, dix ans peut-être, douze au maximum, que la copine de mon frère me montre, il est assis sur un scooter d’où, si je me souviens bien, il n’arrive pas à toucher terre, tellement il est petit. Aussitôt, il fait un démarrage en faisant grincer ses roues, fait une roue arrière et se faufile à fond la caisse dans les ruelles tortueuses. J’aime bien la dame qui m’a demandé gentiment pourquoi je ramassais des petites graines noires sur des arbres dans la rue, et qui était super contente quand je lui ai cueilli une branche, car elle aussi allait peut-être essayer de faire des petits colliers. J’aime pas par contre la vendeuse de bracelets en fil de cuivre qui a refusé de me dire où elle achetait le fil, même quand je lui ai expliqué que je n’habitais pas Palerme et que je ne vendais pas mes bracelets. J’ai été tellement surpris par cette mesquinerie, que je n’ai même pas été capable de lui dire qu’on pouvait être gentil de temps en temps, même si l’on n’a rien à gagner. J’ai juste marmonné un truc, du genre en Amérique Latine c’est pas comme ça, et je suis parti, ça m’a déprimé tout l’après-midi, même si le premier ferronnier m’a tout de suite indiqué où trouver ce maudit cuivre.

J’ai renoncé à aller voir mon oncle dans son centre de retraite sur les pentes de l’Etna, car il y a en ce moment des alluvions violents qui ont inondé les champs, et des routes, et bloqué les transports. Encore une blague de notre bon vieil effet de serre ? Pour le retour, il y avait une super-promo dans les trains italiens, le samedi ça coûtait 12 euros quelle que soit la destination, à condition d’acheter le billet sur internet. Il y avait un gros panneau dans la gare qui l’annonçait, et le micro dans le train. Sympa je me dis, même qu’au bout d’un quart d’heures de recherches à peine je parviens à trouver le coin caché du site web de la compagnie des trains l’endroit où l’on parle de leur promo. Surprise : ils ont un problème sur le site, il faut retenter plus tard. Je retenterai le lendemain, et une troisième fois, en vain. Pas mal pour une promo exclusivement par internet. Mais le chef du service clients de la gare m’explique que lui ne peut pas m’aider, il n’a jamais vu le site officiel, et il ne sait pas comment marche internet, personne ne l’a dans les bureaux de la gare...


..... Voilà, l’été est fini, je suis resté quelques heures à peine à Milan, avant de reprendre ce train pour Paris. Plus que trois heures désormais, il fait noir dehors et la batterie de mon portable n’en a plus que pour une demi-heure à peine. La dame en face de moi vient de descendre, elle était restée à regarder le paysage, le sourire au lèvres tout le voyage. C’est agréable de côtoyer des voyageurs comme ça. Était-ce un signe ?

Je ne sais pas si vous avez tout lu jusque là, j’espère que ça se lisait bien, sinon ne retenez qu’une chose : c’était juste une tentative pour dire joliment que je pense à vous tous et que c’est des petits détails comme ça que j’a envie de partager. Le style un peu lyrique est peut-être du à "Tropique du Cancer" de H.Miller que je viens de relire, et qui est un long poème de 330 pages vraiment exceptionnel. Si ça ne me réussit pas, faites-moi savoir.

Entretemps, je vous souhaite toujours plein de bonheur, surtout à toutes les victimes de cette épidémie de problèmes de cœur qui a sévi cet été. Courage, car tout finit toujours par nous apprendre des trucs, et par s’arranger.

Hasta la vista

F.

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