Nos lycéens paresseux seront-ils les métaphysiciens du monde ?


jeudi 4 mai 2006, par Francesco Colonna Romano

Bonjour à tous

mon dernier mail-co sur le CPE a eu un succès inattendu, si bien que j’ai été submergé de réactions, y compris de gens que je ne connais pas à qui on a forwardé mon mail. Je n’ai eu le temps de répondre à pratiquement personne pour l’instant. Ce sera fait, mais avant je voulais donner une suite à tout cela.

En relisant ce qui suit, je me rends compte que je suis sur un terrain glissant, que ce que j’essaie de dire peut facilement être mal interprêté, que mon analyse initiale pourrait être partagée par des gens aux avis opposés aux miens . Si ce que je dis vous choque, attendez au moins de lire mes propositions, qui sont comme d’hab à la fin, et dites-vous qu’il ne faut pas les dissocier du reste de l’analyse.
D’autre part, puisque ce que je propose ici est encore plus inapplicable que la dernière fois, vous vous demanderez sans doute à quoi servent toutes ces belles pensées. Voici ma réponse : d’une part à comprendre un peu mieux la dynamique du système dans lequel l’homme est coincé, et d’autre part je trouve que ce sont des jolies idées qu’un narrateur tout-puissant pourrait développer dans un roman d’anticipation. Et s’il n’y a pas de tels narrateurs pour le faire, les idées resteront au moins une petite contribution personnelle au roman que le lecteur se fera dans sa tête sur l’avenir de l’humanité.


Tout cela a commencé par quelque chose de beaucoup plus simple et concret.

Il y a peu j’ai été invité ainsi que tous les profs de maths et physique de terminale de l’académie, pour une journée de réflexion organisée par la seule école d’ingénieur d’Amiens. Nous étions une trentaine environ, et nous imaginions que l’on nous expliquerait ce que l’on attendait de nous pour bien préparer les élèves à leurs futures études. Or, après une petite visite fort intéressante, on nous met dans une salle avec deux profs de l’école. Leur objectif est énoncé clairement : "Prendre conseil auprès des professeurs de lycée pour le passage de la Terminale à la 1ère année d’enseignement supérieur. Conseils sur le programme et la pédagogie."

En gros, depuis plusieurs année le directeur constate un déclin du niveau de ses élèves, si bien qu’il a de plus en plus de mal à les mener au niveau souhaité à la sortie pour exercer le métier d’ingénieur. Il a déjà multiplié de manière impressionnante les heures de soutien en mathématiques, mais il sent qu’il atteint les limites. Il pensait que les élèves travaillent sérieusement en Terminale, mais qu’arrivés en école d’ingénieur ils sont déstabilisés par un écart de niveau attendu, si bien qu’ils ne travaillent plus. Ils sont très preneurs pour toutes les heures de soutien mais sont absolument incapables du moindre travail personnel chez eux pour assimiler les leçons. Le niveau est en train de chuter à tel point que pour la première fois ils ont dû prendre moins d’élèves qu’il n’y a de places au concours (alors qu’il n’y a aucun problème de débouchés). D’ailleurs, pour ne pas mettre la clé sous la porte faute d’élèves, ils sont bien obligés de ne pas faire redoubler des élèves trop faibles...

On nous a donc présenté le programme d’enseignement de l’école, et on nous a demandé des conseils pour l’améliorer la formation d’ingénieur dont nous ignorions tout. Le monde à l’envers. Tout ce qu’ils ont eu à la place c’est le triste constat que désormais personne n’arrive plus à faire travailler les élèves, ni en école d’ingénieur ni au lycée, et que le bac S n’est plus un bac scientifique mais un bac généraliste, puisque la plupart des bacheliers dits scientifiques ne sont absolument pas intéressés par les sciences, le volume horaire de sciences baisse et on peut très bien avoir un bac S en ayant 5/20 en sciences. Tout ceci a été confirmé par un inspecteur académique qui était présent. J’avais d’ailleurs le même problème avec mes élèves de prépa qui refusent de travailler le week-end et pendant les vacances, même à deux mois du concours.

L’idée du niveau qui baisse est un vieux poncif répété inlassablement par les profs de tous les temps, nul doute là-dessus, et moi aussi, à 20 ans, j’avais accroché sur ma porte un texte humoristique à ce propos que vous lirez en fin de mail, je n’ai pas oublié. Le niveau qui baisse est toujours l’objet d’un vaste débat plus fait d’a-prioris que de preuves objectives. Par contre, une donnée absolument objective, c’est la crise des vocations scientifiques dans les sociétés occidentales, alors même qu’il n’y a pas de problèmes de débouchés. Dans tout ce qui suit je ne prétends pas détenir une vérité quelconque, et j’espère ne pas ressembler à un vieux prof aigri, ce que je ne suis pas encore.

C’est un système curieux dans lequel nous sommes, les rapports se sont inversés. Aujourd’hui, ce ne sont plus les élèves qui dépendent du système éducatif, mais le système éducatif qui dépend des élèves. Si les élèves ne passent pas à l’année suivante, de nombreuses filières se retrouvent sans élèves, cela fait fermer des écoles, des universités, licencier des profs. Ou alors ça coûterait tout simplement trop cher de garder les élèves un an de plus à l’école (c’est l’argument qu’on m’a donné !!). Et puis, les entreprises n’ont pas les ingénieurs dont elles ont besoin. Le système s’effondrerait. Les élèves l’ont compris. Moins ils en font, plus le système, les profs, les programmes, leur mâchent le boulot, essaient de les pousser jusqu’au bout de leurs études. Et la tendance est poussée à l’extrême. On donnera les examens à des étudiants qui ont fait trois mois de grève parce qu’on a besoin d’eux l’année prochaine. Ce qui fait que l’année suivante les étudiants auront compris, et travailleront encore moins.

On peut continuer longtemps le jeu de l’inflation des annéers d’études. Cependant, tôt ou tard, la bulle explose, le système s’effondre : les diplômes ne traduisent plus rien, aucune compétence, aucun savoir, tout au plus une présence passive mais presque assidue à des cours qu’on n’aime pas forcément. A partir de là, les étudiants de 25 ans se feront bouffer par les jeunes diplômés des pays émergeants qui auront appris deux fois plus en deux fois moins de temps, et tout le monde sera content...

Que faire face à cela ? Une idée serait de sacrifier une ou deux promotions, repasser le taux de réussite au bac à quelque chose comme 50% de manière à faire flipper tout le monde et ne garder que ceux qui ont un peu de motivation, au risque de provoquer le chômage massif de profs et la révolte des jeunes. Ou alors on supprime les diplômes. Ceux qui recherchent un savoir font des études, mais la seule preuve sera le savoir qu’ils en gardent. Libre à l’employeur de le tester. Ca permettrait de virer des facs des tas de gens qui n’en tirent aucun plaisir ni savoir.

On peut à juste titre se demander d’où vient la démotivation des élèves et leur refus de s’investir dans leurs études par du travail personnel. Selon le proviseur de mon lycée, cette évolution a été nette à partir du moment où les abonnements internet sont devenus suffisamment bon marché pour que les élèves aient en majorité internet chez eux. 1 français sur 10 (je crois) possède un blog, et beaucoup passent plus de temps sur MSN qu’à leurs études. C’est vrai que dans ce cas, on pourrait faire un choix de société : soit on veut que tout le monde s’amuse, soit on veut que les gens progressent. Pourquoi investir de plus en plus d’argent dans l’école si on permet de l’autre côté à des émissions télé débiles et quelques distractions de plus en plus séduisantes de détruire ce que l’école a constuit avec peine ? Au lieu d’encourager les écoles à mettre internet dès la maternelle, ne serait-il pas plus logique d’en restreindre l’usage aux personnes jugées majeures et responsables de leurs actes (c’est-à-dire dégagées de l’obligation d’aller à l’école) ?

Ceci dit, il y a aussi d’autres explications à la démotivation des jeunes. J’ai appris par exemple qu’un grand nombre de mes élèves, qui viennent pourtant de familles modestes (beaucoup de parents ouvriers ou petits employés) ont une voiture, alors même qu’ils sont internes et ne s’en servent donc que pour rentrer chez eux une fois par semaine. Je trouve ça louable (et nécessaire) de permettre à tous de suivre des études en leur accordant une chambre d’internat en pension complète pour 1500 euros par an à peine, mais à condition que ces gars-là n’aillent pas claquer l’argent qu’on leur fait économiser pour encombrer le monde avec une voiture de plus...

C’est curieux d’être tombés dans un système qui donne sans exiger de contrepartie, et où l’on demande sans rien vouloir donner en échange. On essaie de faire passer certaines idées (la culture, la curiosité) et on accepte que des forces plus séduisantes et plus riches détruisent ce qu’on fait à grand peine à coups de pubs, de vénération de la réussite sans efforts, etc...


J’ai pas mal réfléchi à tout cela en discutant avec Delphine qui revenait de Singapour. Comme une antithèse de notre système, un état policier, du bon libéralisme sans aides et des gens qui apprennent à se débrouiller. Enfin si, il y a des aides quand on tombe très bas, mais la culture fait que ceux qui y ont recours n’en sont pas fiers, et l’évitent s’ils le peuvent. Et puis, un des systèmes éducatifs les plus exigeants, mais aussi des plus performants. La mentalité chinoise. A côté, un grand conformisme de pensée, peu de créativité, etc.

Prendre un peu de recul face à tout cela. Analyser le problème au niveau des civilisations. J’abandonne dans ce qui suit toute prétention de coller à la réalité, mes affirmations seront plutôt des sortes d’axiomes méta-politiques, méta-économiques, etc. A vous de voir si cela correspond à quelque chose ou pas, mais ce n’est pas mon principal souci.

La civilisation occidentale a développé un système très séduisant, le libéralisme et l’individualisme, la liberté de chacun, les droits. Tout est fondé cependant sur la richesse produite par l’économie de marché. Chacun produit et consomme, la consommation stimulant la production des autres, ce qui conduit à l’enrichissement général.

Imaginez cependant que dans ce système si merveilleux s’introduisent des individus qui refusent de jouer le jeu : ils produisent, mais ne consomment pas. Ils travaillent tout le temps mais au lieu de dépenser leur richesse ils l’épargent. Le pouvoir de ces individus s’accroit démesurément, c’est mathématique. Avec leur épargne ils rachètent les biens de ceux qui préfèrent consommer.

C’est un peu la stratégie de la Chine, dont on parle beaucoup aujourd’hui, qui contrairement au Japon possède l’atout de sa démographie. Les chinois sont présents déjà dans le monde entier, ce qui les rend peu vulnérbles à une crise économique localisée (dans leur pays). On m’avait expliqué qu’en Thailande ils contrôlaient déjà une grosse partie de l’activité économique. Ils sont présents en Amérique Latine (pas mal de commerces au Honduras), et bien sûr en Europe. A Paris, à titre d’exemple, on m’a raconté qu’ils sont en train de racheter la quasi-totalité des bars-tabacs, ainsi que de nombreux commerces (le kebab de la rue Saint-Denis, un bateau-mouche, etc). Et la Chine a constitué des stocks de devises qui lui suffiraient à provoquer le crash du dollar si elle le voulait. C’est mathématique : les lois de l’économie prédisent que la cigale (nous) est condammnée à se faire racheter par la fourmi.

Donc voilà, la civilisation chinoise joue la stratégie de l’économie. S’il est vrai que la Chine représente aujourd’hui une richesse limitée (surtout si on considère la richesse par habitant), ils ont actuellement 9% de croissance par an, ce qui veut dire un doublement en 8 ans. Et si un milliard de chinois gagnent 10 euro de plus par mois, cela fera 10 milliard d’euros, ce n’est pas rien.

A côté de cela, il y a une autre stratégie, celle de la civilisation islamique. Contrairement à l’Occident, elle est peu sensible à l’économie. En effet, alle sait de s’accomoder de la pauvreté. Son peuple est capable de vivre parmi nous avec des revenus bien plus bas que ceux auxquels nous sommes habitués. A partir de là, ils ne seront pas achetés par les capitaux et ils ont une idéologie suffisamment forte pour leur permettre de garder leur cohésion. La confrontation de ces deux civilisations qui opèrent sur dans des domaines différents aura une issue difficile à prèvoir. Et le terrain de cette rencontre, c’est la vieille Europe...

Face à ces deux blocs, que doit faire l’Occident ? Avons-nous quelque chose à défendre ? Quelle stratégie allons-nous adopter ? L’impression que dans ce jeu les américains n’ont plus grand chose à défendre : ils ont refilé leurs convictions économiques à la Chine et essaient de séduire les élites des autres pays pour les attirer chez eux. L’impression que tout ce qu’ils demandent c’est d’attirer sur leur territoire le capital humain des autres pays pour s’approprier les découvertes, mais qu’il n’y a rien de plus à transmettre. Autrement dit, les Etats-Unis évoluent, l’identité des Américains va évoluer. Reste donc l’Europe. A-t-elle quelque chose à défendre ? Oui, je crois qu’il y a quand même Baudelaire, Beethoven, et quelques autres. Mais il y a peut-être plus, et ça vaudrait la peine d’y réfléchir. L’idée qu’il y a des choses qui vont au delà de l’économie mais sans relever pour autant d’arguments théologiques. C’est difficile à définir, mais je pense qu’il y a quand même quelque chose à défendre. Nous savons certes théoriquement que notre civilisation comme toutes les autres est aussi mortelle, mais on devrait peut-être réfléchir à comment retarder cette deuxième mort (la première étant celle individuelle). C’est peut-être un sens valable à ce que nous faisons ici bas.

Donc voilà, imaginons qu’il existe un président de l’Europe visionnaire et tout-puissant, conscient de la dynamique des civilisations, conscient du fait qu’on ne peut s’y opposer (ce que proposerait l’extrême droite) mais seulement tenter de l’infléchir pour orienter l’hybridation nécessaire dans telle ou telle direction. Quelle stratégie choisirait-il pour la civilisation européenne ? Pas l’économie, c’est sûr, à ce jeu on est perdants, puisqu’on a développé une culrure qui ne valorise plus la réussite économique, et c’est cette culture qu’on voudrait défendre.

Si on veut survivre, j’ai l’impression que la meilleure stratégie c’est de tourner le dos à l’économie, pour se concentrer sur ce qui séduit dans notre modèle : la culture, la liberté, la qualité de vie. Comme par exemple cesser de poursuivre à tout prix la croissance économique et la création d’emplois sans se soucier de leur utilité. S’il y a peu de travail, c’est une bonne nouvelle : nous sommes si productifs que nous pourrions ne plus être esclaves du travail. Il suffirait donc de partager le travail qui reste entre tous et profiter du temps libéré pour développer les relations humaines, la culture, etc. Et puis, investir sans contrepartie des sommes considérables dans l’aide au développement et la protection de l’environnement, de manière à donner l’exemple. Et surtout baisser drastiquement notre consommation d’énergie (moins de voitures, moins de clim, moins d’emballages). Le but est simple : obtenir une population capable de ne pas se laisser dominer par ceux qui auront le pouvoir économique, une population de poètes, de métaphysiciens, d’idéalistes en tout genre, etc. Mais pour cela, il faut prendre en main notre destin et renoncer à l’économie avant d’être contraints à le faire...

Voilà. Je ne sais pas si vous partagez cette conclusion, mais je crois que là est la seule voie. Le comprendrons-nous assez tôt ?

Je vous souhaite bien du bonheur entretemps

F.

PS : comme promis, voici un texte trouvé au mur d’un institut de maths, que j’avais affiché sur la porte de ma chambre quand j’avais 20 ans

MORT AUX JEUNES !

On ne le dira jamais assez : le niveau baisse, baisse, baisse, et la jeunesse n’est plus ce qu’elle était. A preuve ces quatre témoignages désabusés :

"Notre jeunesse [...] est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui [...] ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans la pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais."

"Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible."

"Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut pas être très loin."

"Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du coeur. Les jeunes gens sont malfaisants et paraisseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture."

Ça c’est bien vrai ! Une précision toutefois : la première citation est de Socrate (470-399 av.JC) ; la deuxième est d’Hésiode (720 av.JC) ; la troisième est d’un prêtre égyptien (2000 av.JC) et la dernière, vieille de plus de 3000 ans, a été découverte sur une poterie d’argile dans les ruines de Babylone. Comme le temps passe...

[remarque perso : toutes les civilisations indiquées ont disparu depuis...]

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