"Monsieur qu’est-ce qu’on fait si on ne sait pas où on est né ?"


lundi 19 septembre 2005, par Francesco Colonna Romano

demande une élève en remplissant sa fiche de renseignements.

"Regarde sur ton carnet de liaison, c’est marqué dessus." suggère la voisine.


Mi-septembre, Amiens,

le salon aux murs défraichis du nouvel appart, le papier peint a été décollé, mais on attend les vacances pour tout repeindre. Le canapé est pour l’instant un matelas monté sur palettes recouvert d’un drap indien aux couleurs psychédéliques, ce qui ne changera pas trop quand nous aurons une déco définitive. Petits drapeaux que les tibétains accrochent dans les montagnes, sarongs achetés en Thailande et fabriqués probablement en Indonésie, tenture guatémaltèque arc-en-ciel, tête de bouddha lumineuse que fabrique mon père, tableau de Delphine, tout correspond bien aux murs délavés et donne une touche d’exotisme au quotidien du nord de la France.

J’ai beaucoup de retard avec mes mails-récits, j’en ai encore deux en tête, sans compter les courriers persos, mais j’ai été très débordé dernièrement. Je vais tout rattraper. Pour ceux qui ne seraient pas au courant, V. et moi sommes donc à Amiens toute l’année. Les récits seront peut-être moins dépaysants que ceux du Honduras, mais je crois qu’il y a toujours des détails intéressants à partager, et j’aimerais bien arriver à montrer que le voyage est partout. Je vais bientôt refaire ma mailing-liste, faites-moi savoir si vous souhaitez rester dessus et continuer à recevoir mes mails.

Voilà. J’espère naturellement que tous ceux que je n’ai toujours pas pu revoir (et les autres aussi) ont passé un super-été et vont passer une super rentrée. Quant à moi, voici le récit de la mienne.


J’ai appris aux alentours du 26 août, alors que je m’attendais à être nommé en lycée, que je serai affecté dans un collège du centre ville d’Amiens. Pourquoi pas, je me dis qu’ils ont dû faire ça exprès parce qu’après j’aurai peu de chances d’en avoir encore. On va voir.

Rentrée le premier septembre, collège qui vient de fêter son centenaire, salles nickel dans des batiments en briques autour d’une petite cour, c’est assez convivial. Tous les nouveaux profs et les précaires (remplaçants) sont en avance, plus ils sont anciens plus ils arrivent tard. Il y a même un vieux prof barbu avec un t-shirt représentant un hérisson endormi qui dit "je me suis levé ce matin, c’est déjà beaucoup", le tout couvert d’un vieux pull en laine vert-prairie-picarde-au-printemps. La nouvelle prof de bio cherche des mousses et des mauvaises herbes dans la cour et sur les toit du college, fait promettre au directeur qu’il ne les coupera pas car elle veut les faire étudier à ses élèves. La salle des profs est sympa et possède juste derrière un petit coin de verdure pour les beaux-jours. Ca ne vaut pas le préau entouré de bananiers du Lycée français de San Salvador, mais l’ambiance a l’air détendue et relativement pas trop vieille. Salle de réunion, tout le monde se présente, l’équipe dirigeante a l’air très sympathique. Les deux syndicalistes, autres personnages typiques des établissements scolaires, interviennent déjà lors de la réunion pour contester les réformes. Nous avons au collège l’une des cheftaines académiques d’un des plus gros syndicats et à la première occasion elle vient discuter avec moi, discours habituels sur les suppressions de postes, mais au final elle me laisse les coordonnées du syndicats en me promettant de m’aider à trouver une stratégie optimale de mutation, et bien sûr elle voudrait que je me syndique. C’est curieux cette ambivalence de discours, d’un côté des idées utopiques qui saoulent tout le monde, et de l’autre la promesse de défendre les intérêts de chacun qui est en fait la raison pour laquelle les profs finissent par adhérer, malgré le peu d’attrait qu’exercent ces institutions. Le syndicaliste est celui qui parle tout le temps de lutte, et beaucoup moins d’enseignement.
Au fait, j’aurai une classe de sixième, avec un emploi du temps de 4h de cours hebdomadaires, plus une heure d’aide aux devoirs pour une autre classe, ce n’est pas trop lourd, et il parait que les petits sont les moins pénibles au collège. Pourquoi pas.

Le lendemain, c’est la rentrée à l’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) où je vais suivre une formation complémentaire et obligatoire. La première matinée est horrible, on nous distribue des paquets de papiers et une dizaine de formulaires incompréhensibles qui doivent être rendus rapidement et auxquels ils faut joindre des documents dont je ne dispose pas toujours. Quand je parviens finalement à trouver quelqu’un pour m’aider, il m’explique que certaines parties et documents sont en fait superflus, que si j’ai un cas atypique il me suffit de mettre un petit papier où je l’explique et que les gens se débrouilleront. Mais à quoi bon nous demander tout cela si de toute façon ça ne sert à rien ? Kafka saurait lui... A toute cette paperasse s’ajoute un bon paquet de prospectus syndicaux qui nous invitent à faire grève dès maintenant pour défendre nos intérêts de néo-profs, des assurances professionnelles au cas où un élève nous accuserait d’abus divers, des pubs racoleuses pour les mutuelles qui offrent des stylos-cadeau, etc.

Puis la formation commence, on nous a mis le plus de cours possibles avant la rentrée, de manière à nous couper du collège et nous empêcher de voir nos élèves et nos collègues. Du coup on se retrouve entre futurs profs à essayer d’imaginer à quoi peut bien ressembler la psychologie d’un élève de sixième alors que ça fait quinze ans que nous n’en voyons pas. Imaginer les questions qu’il peut bien nous poser, ce qu’il peut comprendre ou pas, sachant qu’il s’agit d’une sorte de monstre qui sait par exemple utiliser des fractions mais ne sait pas qu’une fraction correspond à une division, etc. Inutile de dire qu’on perd notre temps et qu’on flippe tous avec ce casse-tête insoluble. Autant essayer de deviner la pensée d’une vieille chinoise analphabète devant la Star Academy ou d’un sorcier eskimo qui rentre de la chasse.

Pourtant, notre présence ici est obligatoire, on signe des feuilles de présence à chaque cours et des absences injustifiées peuvent conduire non seulement à des retenues sur salaire, mais aussi à la non-validation de la formation. La formation IUFM est en fait une formation par le contre-exemple : on nous montre ici exactement ce qu’on est censés éviter en cours. Un cours-type se déroule de la manière suivante : le prof nous distribue au moins 4 ou 5 polycopiés qu’on empile dans une pochette sans les lire. Nous discutons tous en petits groupes sans écouter, sans participer et sans prendre des notes sur ce que le prof dit, car de toute façon nous savons qu’elles ne serviront à rien. On nous a donné un exercice d’analyse d’une séquence proposée en seconde, nous ne comprenions pas les consignes, si bien que nous avons continué à bavarder entre nous en attendant qu’on nous propose de passer à autre chose. Au bout d’un quart d’heure, le prof annonce qu’il reste cinq minutes et que chaque groupe doit désigner un référent pour présenter son travail. On se met alors au boulot et on a juste le temps de faire la partie demandée à l’élève (reconnaître à vu d’œil et colorier les triangles ou rectangles égaux parmi une trentaine de petites figures). Les référents répondent aux questions la première chose qui leur passe par la tête, elles sont notées au tableau mais on découvre que finalement il n’y avait aucun but à l’exercice, aucune conclusion, rien, à part qu’il y avait beaucoup de triangle et c’est un peu lassant à colorier, et on passe à la suite. On arrive donc à la fin de la journée, après six heures de cours, en se demandant de quoi on a bien pu parler pendant tout ce temps. Bilan de la journée : aujourd’hui j’ai appris qu’il vaut mieux demander le silence avant de commencer le cours. Ou alors, au cours d’une séance spéciale "correction de copies" qu’il faut distinguer "faute" (d’inattention) et "erreur" (de raisonnement", et que c’est l’erreur qu’il faut déceler et corriger. Super.

Quand je pense qu’il aurait suffi de nous mettre dans les mains un cours tout fait pour deux semaines, de manière à pouvoir l’essayer au début, et nous laisser ensuite nous débrouiller avec notre tuteur et nos collègues en assistant à leurs cours et en leur demandant des conseils.

Mais non, ça continue. Les élèves sont déjà en cours mais nous sommes obligés de sécher pour nous rendre à la rentrée officielle où on rassemble les quatre cents et quelques stagiaires dans le gymnase pour une sorte de messe au cours de laquelle madame le recteur (qui m’a pourtant fait bonne impression) nous parle de notre vocation, de notre mission, des charmes de la Picardie qui est l’académie la moins demandée de France, avec le plus grand taux de jeunes profs et de profs qui partent dès que possible. Suite à ce beaux discours, nous devons écouter la directrice de l’IUFM, une vieille rondelette qui commence par nous expliquer que nos formateurs sont à notre écoute pour adapter la formation à nos besoins et qu’ils tiennent à avoir notre avis, pour conclure finalement par le fait que le temps où nous étions étudiants et nous choisissions les cours à la tête du prof (on devait être trop bêtes pour choisir un cour en raison de son intérêt) est bel est bien terminé. Maintenant nous sommes fonctionnaires, donc la présence est obligatoire, sinon sanction. Sympa. Est-ce cela une formation "entre adultes" (consentants) ? J’ai déjà eu l’occasion de discuter avec un de nos formateurs pour savoir s’il y avait moyen d’adapter la formation à nos besoins, il m’a expliqué que tout le calendrier était déjà fixé et qu’on ne pouvait y toucher. Nous sommes tombés dans un monde où l’excuse ultime pour ne pas vous laisser partir un quart d’heure plus tôt même si on n’a plus rien à dire, c’est que s’il nous arrive un accident en rentrant chez nous et qu’on est parti plus tôt, il ne peut pas être compté comme accident de travail et on a moins d’indemnités !!!!! Vive la mentalité fonctionnaire.

Bref, c’est nullissime, tout le monde est d’accord, tout le monde nous le disait, et tout le monde nous conseille de nous écraser pour qu’on nous titularise à la fin de l’année et qu’on nous fiche ensuite la paix. Il n’y a pas de moule dans lequel on essaie de nous faire rentrer, les didacticiens à la tête de l’IUFM se gardent bien de nous donner une quelconque directive, du coup on ne nous dit rien, on nous dit réfléchissez parce qu’on n’a rien à nous dire et on perd notre temps. Je m’en sors encore bien car je n’ai que dix minutes à rollers pour arriver ici, alors que certains font deux heures de bagnole. Pourquoi je raconte quand même tout cela ? Parce que je ne pouvais croire avant, et je pense que parmi ceux qui ne sont pas profs cela ne se sait pas forcément. Mais croyez-moi, je ferai mon possible pour que ça se sache.


Bon, il n’y a pas que l’IUFM dans la vie. C’est ainsi que, fort bien préparé, j’ai abordé ma première rentrée... Ca n’a pas été facile tous les jours, car les sixièmes, même dans un bon collège de centre ville, ne sont pas ce que je pouvais imaginer. J’imaginais pouvoir jouer le prof cool, annoncer que si après discussion on trouvait qu’un chapitre ne servait à rien on ne l’étudierait pas, faire des tours de magie en classe, etc. Pouvoir discuter avec mes élèves en adultes rationnels...

Bref, à chaque fois que je n’ai pas serré la discipline, je me retrouve avec quinze élèves qui me coupent la parole avant que j’aie eu le temps de noter un exercice au tableau, pour me poser des questions débiles du genre "qu’est-ce que je fais si je suis arrivé au bout de ma feuille ?" (tu en prends une autre), "comment je fais si je n’ai pas ma règle ? (tu l’empreintes à ton voisin) ou encore "j’ai oublié ma question". Tout le monde lève la main en criant "monsieur", m’empêche de répondre à l’un, me repose la même question, c’est invivable. Pendant ce temps, le reste de la classe, lassé d’attendre, commence à bavarder, certains élèves crient "shuuut, taisez-vous", d’autres se disputent ("Monsieur, il m’embêtent"), et je n’ai toujours pas réussi à noter le numéro de mon exercice au tableau. L’enfer. J’ai eu certains cours, l’après-midi, où je rentrai vraiment déprimé en me disant que je n’arriverais jamais à leur faire changer d’habitudes, et que ce serait foutu pour l’année.

Heureusement, je suis coaché par Valérie, qui est balaise pour gérer les élèves pénibles, et qui me conseille la seule chose à faire si l’on veut tenir une classe : ramasser et noter le deuxième jour les quatre multiplications que j’avais donné la veille à faire à la maison, mettre des mots sur le carnet à ceux qui parlent et garder toute la classe pendant la récré s’ils m’ont fait perdre du temps. Tous les trucs dégueulasses que je n’aurais jamais voulu avoir à pratiquer, moi qui ai tant travaillé dans le passé pour apprendre à être calme, gentil, à ne pas faire de chantage, etc, voilà qu’il faut tout changer. Le triste constat, c’est que ça marche, et il n’y a pas d’alternative hélas. Quand un élève m’embête, je prends son carnet et le mets sur une première pile sur mon bureau. En cas de récidive (c’est jamais arrivé) ou de faute grave (genre gamin qui se dispute avec son voisin), je déplace les carnets dans une deuxième pile, celle où je mettrai les mots à la fin de l’heure, pendant la récré. Je découvre avec horreur et délice à la fois l’arme dont je dispose là : les élèves flippent pour la réaction de leurs parents, pour l’heure de colle automatique au bout de trois mots, et surtout pour les dix minutes de récré que je leur faisais perdre. L’un d’eux était presque en larmes, m’expliquait que ce n’est pas humain, que je n’ai pas le droit de le priver de récré, etc. Pourtant, tout le monde fait cela.

Voilà, grâce à cela, j’ai pu avoir aussi des cours tranquilles où j’arrivais à travailler, donc en ce moment je garde bon espoir et la résolution de ne pas me laisser faire, je crois avoir compris le truc. Je laisse de côté la question de savoir pourquoi il existe des êtres aussi immatures et pourquoi on essaie de leur enseigner quelque chose qui ne les intéresse pas forcément sous la contrainte plutôt que de les envoyer travailler dans les champs en attendant qu’ils deviennent adultes et qu’on puisse faire quelque chose d’eux. A moins qu’on ne puisse y arriver déjà, je vais essayer, ce sera mon challenge pour l’année.

A part ça, j’ai aussi candidaté pour des interrogations orales en classes prépa. Un peu grillé dans un lycée ou le principal n’a pas apprécié que je ne déchausse pas mes rollers pour faire dix mètres dans les couloirs du secrétariat, et pour qui je suis désormais le "gars qui fait du patin à roulettes", mais j’ai trouvé une heure ailleurs, en TSI, donc ça me fait oublier un peu que le prochain cours que je dois préparer s’intitule "multiplication et division par 10, 100 et 1000".

Quant à Valérie, elle galère aussi de son côté car elle est remplaçante dans un collège très loin, et que désormais, comme ils ont reculé l’âge de la retraite, il y a trop de profs et de remplaçants, si bien que ceux-ci n’auront presque pas d’élèves de l’année et sont employés à compter les livres des CDI, ou alors à monter et descendre aux récréations une élève handicappée dans les escaliers. Le principal avait juste demandé "un remplaçant musclé" !!! Mais elle vous racontera cela sans doute bien mieux que moi.

......
C’est un mail-co bien long et bien critique que tout cela. Le moral est pourtant bon car Amiens est vraiment jolie et on dirait qu’il y a pas mal de choses à y faire. J’espère que nous pourrons tous vous y accueillir cette année, dès qu’on aura un peu fini les travaux. Entretemps, je vous souhaite une bonne semaine. Hasta pronto

F.

PS : Pour des raisons que vous pouvez imaginer, ce mail et tous ceux traitant de mon boulot, seront sur une page protégée de mon site, même si je songe déjà à les envoyer en fin d’année à la directrice de l’IUFM. Entretemps, je vous demanderai d’éviter de les diffuser, à moins de prendre des précautions, comme effacer tout ce qui pourrait permettre d’identifier l’auteur (moi) : la ville surtout (Amiens), le coup des khôlles en prépa, le Honduras Je risque gros, donc faites-moi relire le passage que vous voulez diffuser éventuellement. Merci.

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