Vous trouverez ci-dessous la liste de la plupart de mes lectures depuis août 2003, avec quelques impressions ou commentaires. Mais je vous conseille plutôt de donner d’abord un coup d’œil à la liste de mes livres préférés et à ma page textes avec des extraits et poèmes que j’ai recopiés.
Frédéric Ciriez, Des néons sous la mer (juin 2010)
J’avais assisté à une lecture d’extrait par l’auteur dans une librairie pas loin de chez moi. C’est une sorte de fausse étude sociologique d’un sous-marin breton reconverti en bordel. Mais l’essai est mélangée à des portraits, des passages narratifs (une promenade à moto, un tournoi de babyfoot, une histoire d’amour) et des glissements soudains vers la poésie : des élans retenus sans cesse pour mieux les laisser exploser, d’un style pur et splendide.
C’est un beau livre, qui avec beaucoup de pudeur (et aucun passage érotique !) donne à voir la prostitution sous l’angle de l’humain, d’hommes et de femmes ordinaires et touchants.
Alain Lieury et Fabien Fenouillet, Motivation et réussite scolaire (mai 2010)
Lu pour le stage sur la motivation dans l’enseignement artistique que j’ai animé. Facile à lire, offre des pistes intéressantes de réflexion.
Jean Giono, Un de Beaumugnes (avril 2010)
Le narrateur rencontre dans un bar un homme désespéré parce qu’il est tombé amoureux d’une femme partie avec un camarade peu recommandable. Il décide de l’aider en partant à la recherche de cette fille.
Très beau petit libre qui prouve qu’on peut faire de la très belle littérature uniquement avec des bons sentiments : les personnages sont tous gentils, le livre progresse surement vers sa happy end, tout en chantant la beauté de la Provence, de la nature, de la vie à la campagne et en faisant l’éloge de la générosité, de la simplicité, de la sincérité. Un grand bol d’air.
Gilles Tordjman, Leonard Cohen (avril 2010)
Petite biographie étrange, car fondée sur très peu de faits précis : la lecture de quelques autres bouquins, et quelques rencontres qui ont du être de brèves interviews. L’auteur tente de compenser cela par des petites analyse de l’œuvre, mais ça reste un peu léger.
Peut-être que la pudeur, la retenue, la rigueur, la sècheresse de cette biographie la rend fidèle à l’esprit de Cohen (qui a su effacer sa vie alors qu’il la vivait), mais elle n’en reste pas moins un peu décevante.
Blaise Cendrars, La main coupée (mars 2010)
Roman très beau et émouvant qui fait découvrir la vie des simples soldats au front pendant la Grande Guerre. L’horreur de tous ces morts qui n’avaient rien demandés, l’impression d’un grand jeu absurde, mais aussi les distractions, les petits conforts conquis durement, la camaraderie, la vie au jour le jour. Cendrars a toujours une écriture d’une beauté rare, pudique et simple quand il le faut, efficace et dénonciatrice.
CAPEC, La crise financière : stop ou encore ? (mars 2010)
Petit livre d’analyse de la crise, rédigé par un groupe de réflexion pour lequel je participerai peut-être à l’animation d’un blog. Je le trouve cohérent, assez clair et concis. Les idées exprimées ne sont peut-être pas extrêmement novatrices (par rapport à ce que j’ai lu ailleurs), mais elles sont présentées de manière efficace et convaincante.
J’ai trouvé intéressant l’accent mis sur l’iniquité de la compétition entre salariés occidentaux et salariés des pays émergents, qui ne peut conduire qu’à aggraver la situation des premiers (casse des acquis sociaux et menaces de délocalisations) sans améliorer nécessairement le sort des deuxièmes. Et le fait que les déséquilibres de balance commerciale ne sont pas tenables à terme.
Paul Bowles, Après toi le déluge (février 2010)
Beaucoup de points communs avec Un thé au Sahara, l’histoire d’un américain qui débarque à Tanger, après avoir quitté son boulot de banquier aux USA et une existence dont il ne voyait pas le sens. Dans un style beau et poétique, l’auteur peint la vie des expatriés de la Zone Internationale, des personnages excentriques mêlés à divers trafics.
Cependant, le héros ressemble un peu trop à l’Étranger de Camus pour être sympathique et donner envie de s’identifier à lui. J’ai trouvé Un thé au Sahara plus touchant au final.
Philip K. Dick, Substance Mort (février 2010)
L’ambiance de ce roman me fait penser à un poulet froid exposé dans une petite vitrine sous une lumière de néon, aperçu dans une ruelle sombre de Taroudant…
Bob Arctor est un camé comme un autre, mais il est aussi indic pour la police anti-drogue, qui ignore son identité précise. Un jour, il reçoit la tache de se surveiller lui-même, ce qui va encore plus le pousser à perdre pied, dans une sorte de dédoublement de la personnalité.
La lente déchéance du drogué qui en perd peu à peu la tête, évoquée de manière froide et dépouillée, nue, sur le ton de la banalité. Aucune description précise de l’effet d’un stupéfiant ou de la folie, aucun passage gore à la Burroughs. Juste le quotidien d’un groupe de flemmards, une succession de conversations insignifiantes, de pensées réduites. Et la peur d’une fin inéluctable.
C’est un roman étrange, pudique et touchant.
Normal Spinrad, Bleue comme une orange (janvier 2010)
Le réchauffement climatique prédit à la fin du vingtième siècle se produit : des pays recouverts par les eaux, d’autres désertifiés, et on craint d’atteindre le point de non retour qui rendrait la terre semblable à Vénus. Au passage, le capitalisme a été dépassé et les états ont été remplacés par des entreprises-conglomérats-sociétés géants dont les citoyens actionnaires défendent les intérêts auxquels ils s’identifient. Dans un Paris envahi par la végétation tropicale se déroule une conférence sur le climat qui cristallisera les conflits entre ces intérêts.
Contrairement à la nouvelle Chair à pavé où les héros étaient des paumés (c’est le genre cyber-punk), Spinrad emploie ici (à la manière de Dune ou Star Wars) des personnages aux super-qualités qui incarnent les grandes compagnies qu’ils représentent. Comme dans La vie continue, il s’emploie à maintenir une tension croissante et un équilibre toujours précaire entre les grandes forces, à coups de rebondissements, de points de vue multiples, et de logique. Le début et néanmoins un peu long et fastidieux avec ses interminables description de Paris tropicales et des hotels et mets de luxe.
Concernant le changement climatique, Spinrad prolonge les prévisions actuelles et s’appuie sur les mathématiques du chaos pour expliquer qu’aucun modèle climatique ne pourra jamais prévoir exactement l’avenir climatique. Il ne faudrait donc pas se focaliser sur les modèles prendre plutot des décisions prudentes, pour accompagner le changement inévitable (qui profite à certains, comme les sibériens, que Spinrad ne noircit pas) tout en se préparant à intervenir en cas de menace sérieuse.
L’engagement de l’auteur se situe plutot au niveau de la responsabilité et de l’éthique que chaque citoyen actionnaire post-capitaliste assume dans ses actes, qui conduit finalement des conglomérats aux intérêts opposés à agir de concert. Cela est présenté comme une évidence dans tous les personnages (presque avec un peu de lourdeur). Quoiqu’il en soit, cette prophétie sur l’évolution du capitalisme en conglomérats éthiques est des plus intéressantes.
Bref, un peu lourd au niveau littéraire, mais un certain nombre d’idées intéressantes et pas mal de suspense sur la fin…
Normal Spinrad, Les années fléaux (décembre 2009)
Trois longues nouvelles (Chair à pavé, Chronique de l’age du fléau, La vie continue). Chacune expose une hypothèse simple et réaliste en introduction (La pauvreté se généralise, le Sida touche la moitié de la population américaine, la censure à l’encontre des écrivains engagés augmente), et l’illustre ensuite avec brio. Ça se lit d’un souffle, c’est puissant, c’est impressionnant de maitrise de fil de la narration et des rebondissements successifs, tout en restant très dépouillé. Impressionnant.
André Orléans, De l’euphorie à la panique : penser la crise financière (novembre 2009)
Petit livre extrêmement clair qui, tout en expliquant les mécanismes de la dernière crise financière, défend la thèse que "les mécanismes de marchés financiers, immobilier et du crédit sont fondamentalement instables", ils génèrent donc naturellement des bulles et des cracks si on les laisse à eux-mêmes.
L’argumentation est imparable. Pour un bien de consommation ordinaire, si le prix augmente la demande baisse, donc ceci pousse le prix à revenir à l’équilibre (et inversement, si le prix baisse, la demande augmente) : c’est la loi de l’offre et de la demande, elle permet de conclure à l’efficience des marchés. Par contre, pour les actifs financiers ou l’immobilier, les acheteurs espèrent réaliser des plus-value : ils achètent donc quand les prix montent et vendent quand ils baissent. Il n’y a donc aucun mécanisme de rappel, et on aboutit naturellement à des variations brutales auto-entretenues.
Cette argumentation acquiert soudain la force de l’évidence. Comment cela se fait-il alors que la croyance en l’efficience des marchés reste la théorie économique dominante ?
A coté de cela, l’auteur dissèque les mécanismes qui ont abouti à la propagation de la crise à des phénomènes à priori non corrélés (les investisseurs qui ont subi des pertes sur un marché ont du revendre leurs autres actifs pour obtenir des liquidités, ce qui a fait chuter les autres prix), montre que les stratégie de couverture par diversification se sont montrées vaines. La seule solution serait donc de réduire la liquidité des marchés, de remettre des barrières (par exemple ne permettant pas aux banques de dépot de faire de la spéculation, etc…).
André Malraux, La voie royale (aout 2009)
Relu, toujours aussi bien. Une force extrême se dégage de cette écriture, dense comme la foret du Cambodge. De l’exotisme total, un vrai héro, de l’aventure, que vouloir de plus.
Paul Bowles, Un thé au Sahara (aout 2009)
De très belles description de l’Afrique du Nord au milieu du vingtième siècle, de la solitude des êtres. Et puis la peinture de la mort de Port de fièvre typhoide dans la chambre d’une caserne du fond du Sahara, avec une incroyable justesse, pudeur, douceur. C’est beau.
Albert Cossery, Les fainéants de la vallée fertile (mai 2009)
Une famille en Égypte a pour tout but dans la vie de dormir toute la journée, se levant à peine pour manger… (avec le bon gout de présenter cela comme une réponse philosophique à l’absurdité de l’existence). Cependant, l’un des fils phantasme sur une vie d’action, d’aventure, de travail !!! Il va donc tenter (en vain) d’échapper à ses habitudes léthargiques, au grand désespoir du reste de sa famille.
Récit très drole, coloré, vivant. J’aime vraiment bien Cossery.
Ivan Illich, La convivialité (mars 2009)
Ivan Illich synthétise dans ce petit livre ses idées sur la contre-productivité et explique comment l’outil a fini par prendre le dessus sur l’homme qu’il était censé aidé. Il propose de chercher à définir les limites à ne pas dépasser pour qu’une société humaine reste possible. A la fin, il prédit une grande crise qui pourrait mettre la fin du monopole du mode de production industriel et donner naissance à une société conviviale. Celle que nous vivons-là sera-t-elle la bonne ?
Livre intéressant, clair et concis, mais pas réellement nouveau si on connait déjà les théories de l’auteur.
John Fante, Bandini (décembre 2008)
Histoire d’un maçon italien immigré aux USA, de sa femme et ses trois enfants : la pauvreté et les dettes, les difficultés de l’hiver, l’influence de l’église (la notion de péché)… Récit très frais et profondément vrai, authentique, qui par petites touches peint la complexité de chaque point de vue sans jamais caricaturer. Et fait découvrir un monde aujourd’hui disparu.
Jean-Edern Hallier, Carnets impudiques (aout 2008)
Journal intime de l’auteur, sur une période de 2 ans. J’avais été bien marqué par ce livre vers 21 ans. En le reprenant, j’ai au début pas mal été géné par l’égocentrisme, la mégalomanie, le narcissisme, la paranoia, l’arrogance, etc. Pourtant, il faut reconnaitre à Jean-Edern Hallier un talent pour des formules inspirées et soudaines, "Fulgurances", et surtout un courage certain, le fait de ne pas chercher à se protéger, de vouloir aller jusqu’au bout des choses. Peut-etre aussi de la lucidité, des peurs.
Sans aucun doute il y a des passages touchants. Et on ressort de ce livre avec une envie de ne pas se laisser aller, de pousser un peu plus loin les limites de la vie. Alors oui, on peut facilement ne pas aimer l’auteur, mais c’est fort utile qu’il y ait des gens comme lui pour secouer la fourmilière !
Frank Herbert, La maison des mères (aout 2008)
Dernier tome de la série de romans de Dune, qui mesure peut-etre 3000 pages de roman en tout. Le secret ? Un univers extrêmement cohérent avec un équilibres entre des civilisations bien caractérisées, des personnages suffisamment riches que l’auteur par des escamotages technologiques parvient à ressusciter. Une fois la description de l’univers posée dans les premiers tomes, Herbert n’a plus que dérouler les fils de ses intrigues en le faisant évoluer, en introduisant des nouveaux groupes qui remplacent les anciens, etc. A quoi ressemble l’univers de Dune ? Un peu à la Terre mais en plus grand. La complexité des interactions reste gérée par une poignée d’individus aux super-pouvoirs, ce qui permet de garder l’unité des histoires.
La plupart des romans de la saga répondent à un même schéma efficace : une longue exposition (de plus en plus longue, où Herbert introduit aussi des pistes qu’il n’exploitera pas, mais qui peuvent servir pour d’autres tomes, ou pour donner faire imaginer au lecteurs divers dénuements) où les points de vue de divers personnages s’alternent, puis tous les fils de ces histoires convergent soudain dans un dénuement rapide mais puissant. Au fil de la série, il y a quand même un certain essoufflement qui conduit à des exposition de plus en plus longues et la répétition ce certaines idées. Dans ce dernier tome par exemple, les deux idées sont que "le changement c’est bien, toute habitude enferme dans un rail et devient une faiblesse" et "toute bureaucratie vise simplement à se perpétuer et s’oppose donc à l’innovation". L’exception a ce schéma était l’avant dernier tome (Les hérétiques de Dune), car après l’exposition il y a comme une implosion de l’intrigue, de nombreux éléments nouveaux arrivent soudain et l’histoire ne suit plus le chemin qui avait été introduit.
Frank Herbert, Les hérétiques de Dune (juin 2008)
Contrairement au roman précédent, Herbert plonge ici très rapidement dans l’action, les coups de théatre, le suspense : c’est très prenant. Il y a ici une description très inspirée et suggestive de la capitale glauque de la planète Gammu.
Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte (mai 2008)
Roman décevant. Un individu qui s’ennuie, ne trouve pas de sens à sa vie, et ne cesse de le répéter.
Par contre, une vraie idée marquante et juste, qui est déjà résumée dans le titre. Dans un système économique dirigé, tout le monde a du travail, dans un système économique libéral, c’est la lutte entre les individus et les meilleurs s’approprient les meilleurs emplois et richesses. De même, dans la société traditionnelle sans divorce, tout le monde trouve un partenaire, alors qu’avec le libéralisme sexuel, la compétition s’étend à ce domaine : les meilleurs ont beaucoup de partenaires, pour d’autres il n’y en a aucun. Ça fait réfléchir…
Gita Mehta, Karma cola (mai 2008)
Livre acheté en Inde que j’ai relu. Peint avec ironie le regard que les occidentaux portent sur l’Inde (la spiritualité notamment), ainsi que celui des indiens sur l’Occident.
Simon Singh, Le Dernier Théorème de Fermat (mai 2008)
Livre de vulgarisation qui retrace l’histoire du théorème, pratiquement sans maths, mais qui parvient à restituer l’atmosphère de la chose, le suspense, tout ce qu’il faut. Un peu de nostalgie pour m’être éloigné de ce milieu…
André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ? (mars 2008)
Essai simple mais clair, qui pose une distinction claire et convaincante entre les ordres économique, politique, moral et de l’amour : chacun d’entre eux obéit à sa logique propre, on ne peux pas demander à l’un de diriger complètement les autres, mais chaque ordre doit limiter et encadrer les autres car ils ne le feront pas seuls.
Albert Cossery, Les hommes oubliés de Dieu (décembre 2007)
Plusieurs petites nouvelles très droles avec toujours les personnages déjantés de Cossery et les bidonvilles des métropoles orientales. L’École des mendiants et les théories de la mendicité, le facteur qui ne parvient pas à porter les lettres car personne n’en veut…
Chaos et déterminisme (novembre 2007)
Bon livre de vulgarisation (mais pas trop, ça reste difficile pour un non mathématicien/physicien) qui résume l’histoire de la théorie des systèmes dynamiques à la fois dans le domaine des maths, de la physique et de la philo.
Frank Herbert, L’Empereur-Dieu de Dune (novembre 2007)
La série continue, on a envie de savoir la suite, mais ici Herbert pose très longuement les bases de son action, en somme plutot réduite.
Richard Brautigan, Un privé à Babylone (octobre 2007)
Lu sur conseil de Laureen, ça se lit bien, mais ça ne m’a pas marqué (c’est censé être une sorte de parodie de roman policier, mais où le détective est un looser rêveur, mais je manque de références dans le domaine).
Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux (octobre 2007)
L’histoire de Gohar, un philosophe universitaire qui a tout abandonné pour vivre dans un bidonville du Caire, ainsi que de multiples personnages déjantés et hauts en couleurs. L’histoire de l’ane élu maire, le mendiant qui ne veut pas d’argent, la femme de l’homme tronc qui fait une crise de jalousie, l’hotel qui n’a qu’une couette pour toutes les chambres…
Ce livre a été une révélation, à la fois profond et hilarant. On y retrouve des idées sur l’Absurde à la Camus (qui était amis de Cossery), mais avec une sorte de fascination pour les grouillements de la vie. La fin du livre m’a laissé avec un long long rire. Ce livre était exactement ce qu’il me fallait pour me débarrasser du besoin de sauver le monde.
William S. Burroughs, Les garçons sauvages (septembre 2007)
Lecture difficile, c’est la troisième fois que j’attaque ce livre (la première il y a trois ans), que j’aurai promené entre Amérique Latine, Espagne et Maroc. Les pages incohérentes remplies de non-sens obscènes demandent une réelle concentration dont je n’ai pas toujours été capable. (Par rapport à La machine molle, il y a quand même des phrases complètes, légèrement plus accessible.) Pourtant, il y a toujours chez Burroughs ces visions de l’Enfer et du monde qui marquent profondément, parce qu’elles sont vraies. L’univers de Burroughs commence lorsqu’on a terminé ses livres, et contrairement à ceux de beaucoup d’écrivains, il vous suit pendant bien plus longtemps…
Michel Onfray, La puissance d’exister (mai 2007)
Je n’ai rien appris de fondamentalement nouveau, si ce n’est que je partage l’essentiel des idées de ce livre. Oui, ça confirme que je me sens très proche de la sensibilité libertaire, et qu’il y a sans doute des gens intéressants dans ce camps. J’aime bien ce que j’ai compris de Michel Onfray.
Leonard Cohen, Les perdants magnifiques (janvier 2007)
C’est la quatrième ou cinquième fois que je le relis, c’est toujours aussi bien, et je redécouvre à chaque fois de nouveaux passages. Ça tombait à un moment difficile, je n’aurais pas pu lire autre chose.
Thierry Vimal, 7 millimètres (janvier 2007)
Bien écrit, lu d’une traite dans le bus Nice-Madrid. Et pourtant le thème de la paternité me touche moins, le personnage semble parfois un peu prétentieux. J’ai mieux aimé les autres livres de Thierry.
Pascal Bruckner, La tyrannie de la pénitence (décembre 2006)
Clair, limpide, convainquant. On est en Europe dans un délire d’autocritique et de culpabilité qui finit par nous paralyser, et par bloquer l’autre dans une victimisation. Ce sont des idées importantes.
Georges Perec, W ou Le souvenir d’enfance (octobre 2006)
Bien écrit, intéressant en ce qu’il propose une forme particulière d’autobiographie (melée à la description fictive d’une société régie par des règles sportives) qui parvient à transmettre le malaise du non-souvenir. Pourtant, il manque quelque chose de difficile à définir, ça ne me convainc pas complètement. La partie autobiographique reste assez fastidieuse à lire. Mitigé donc.
Georges Perec, La Disparition (septembre 2006)
Le fameux roman sans E (voyelle la plus utilisée de la langue française). A partir de ce défi technique (le style est parfois bizarre, mais souvent il parait tout à fait normal), Perec réalise une sorte de roman policier qui multiplie les allusions à cette absence. Anton Voyl se sent mal, il sent que quelque chose ne va pas, il a des visions de bibliothèques de 26 livres dont il manque le 5ème. Puis il disparait ainsi que beaucoup de personnages, sans compter ceux qui sont foudroyés sur le point de prononcer la fatidique voyelle : le serveur qui expliquait au client qu’il ne pouvait servir un porto-flip car il n’a pas d’"œufs", un mathématicien qui démontre que l’intersection de deux magmas est réduite à l’élément neutre (noté "e"), un policier à qui l’ont fait remarquer qu’un poème ne comporte pas de "a" et qui remarque que ce n’est pas la seule voyelle absente. Perec se laisse prendre à son jeu et en profite pour inclure dans son texte des passages en anglais, allemand ou latin sans "e", une transcription en vers de poèmes de Mallarmé, Baudelaire ("un fils adoptif du commandant Aupick"), Hugo, des passages scientifiques ou philosophiques, l’explication de son choix d’écriture ("aucun mot ici ne doit son apparition au hasard", et le fait que de la contrainte lexicale nait un sens qui renouvelle l’écriture), de manière à utiliser le plus possible de mots sans "e". Et au milieu de tout cela, l’histoire reste prenante, c’est un vrai roman dont a envie d’aller jusqu’au bout. C’est impressionnant, chapeau.
Jean Giono, Regain (septembre 2006)
Un hameau de Provence se dépeuple, les gens partent un par un, Panturle y reste seul. Puis une femme arrive, alors peu à peu ils se mettent à reconstruire, le village revit. J’aime toujours la fraicheur de Giono, ses images dégoulinantes de vie, de sensualité de la nature, comme si celle-ci était un être vivant. Tout en finesse, Giono sait restituer la beauté d’un mode de vie perdu, sans pourtant en cacher la dureté. Ça rend nostalgique, ça fait envie.
Frank Herbert, Les enfants de Dune (septembre 2006)
Je continue la lecture de la saga. Frank Herbert a du talent pour entretenir du suspens, en imbriquant plusieurs intrigues simultanées. L’univers qu’il crée est riche et cohérent, les 500 pages se lisent d’une traite (seul la fin, avec l’armure de Leto, est un peu tirée par les cheveux) et on demande la suite. La question que je me pose est par contre : est-ce que ça reste juste du divertissement ou y a-t-il plus à en tirer ? Les émotions viennent plus du suspens que de la psychologie (il n’y a donc pas l’exploration d’une possibilité de l’humain). Il y a certes une théorie intéressante des relations entre religion, morale et politique, mais est-ce suffisant pour en faire un grand livre ?
Gandhi, Tous les hommes sont frères (août 2006)
C’est une compilation de textes écrits par Gandhi sur l’ensemble de sa vie et pensée. La partie autobiographique donne une image curieuse du personnage : un petit être obstiné, qui décide de vivre en accord rigoureux avec tout ce qu’il croit, et appliquer sans la moindre inflexion les principes d’honnêteté, de respect de la parole donnée. Il paraît si simple, et vraiment pas drôle. En plus, comme il ne parle absolument pas de ses réalisations (que je connais mal mais qui devaient être énormes), celles-ci passent inaperçues.
Cependant il y a quelque chose de profondément juste dans son approche du monde, quelque chose qui résonne en moi et s’accorde parfaitement avec certaines de mes aspirations. Tout la pensée de Gandhi peut se résumer en deux principes simples : la recherche de la vérité (et quand on atteint une conclusion, on fait en sorte de l’appliquer scrupuleusement sans compromis) et la non-violence utilisée dans cette recherche de la vérité. La non-violence étant le fait d’être prêt à se sacrifier/souffrir soi-même pour défendre nos droits et nos idées plutôt que d’attaquer les autres (porté à l’extrême, ce sacrifice est très difficile).
Je crois fortement en tout cela. Pourtant, il reste des difficultés : d’une part comment adapté ces principes à un pays (la France) où plus personne ne meurt de faim et où ce que les gens demandent n’est plus le strict minimum (qu’ils ont déjà) ? Et plus important, comment appliquer ces principes sans se couper entièrement de tous nos proches ? J’ai tellement l’impression que toute la démarche de Gandhi, qui quelque part me semble aller de soi, est totalement étrangère à la quasi-totalité de mes connaissances, et que personne ne comprendrait cette rigidité. Il faudrait que je discute avec quelqu’un qui se sente proche de tout cela, mais où le trouver ?
(Une petite idée pratique tirée de ce livre : Gandhi fait remarquer que la discipline alimentaire (simplicité, jeune) est un outil indispensable (et préliminaire) pour le controle des passions. Les quelques facilités que j’ai dans ce domaine pourraient expliquer un certain nombre de traits de caractère. En tout cas, il faudrait bien sur aller plus loin.)
Marco Nathan, Libertad (août 2006)
C’est le récit écrit par mon grand-père de comment il a été chassé de Bulgarie du jour au lendemain en 1940, embarqué de force sur un vieux volier (le Libertad) de 21m à peine avec 390 autres juifs, entassés comme des bêtes, tentant d’atteindre la Palestine. Chances de réussite très faibles, et surtout aucun pays sur la route qui ne leur offre un peu d’aide. Arrivés en Palestine, ils ont tous encore été gardés 7 mois dans un camp de prisonniers, jugés coupables d’immigration clandestine.
C’est dur de se rendre compte de ce que cela pouvait représenter, les privations, être entassés dans une soute sans fenêtres, mais surtout tout perdre, du jour au lendemain, tout ce qu’on a construit jusque là, ne pouvoir rien espérer car tous les espoirs sont sans cesse trahis par une réalité au-delà de l’imaginable. Tout cela a été raconté, est devenu presque banal aujourd’hui, il n’y a plus rien de nouveau à apprendre, les histoires se ressemblent. Pourtant, c’est encore un témoignage bouleversant dans sa simplicité. Comment notre époque peut-elle oublier tout cela ? Ne pas comprendre ce que ça représente ? Comment éviter de retomber là-dedans ?
Alessandro Baricco, Seta ( Soie) (août 2006)
Petite histoire paisible écrite sous forme de pages poétiques, avec des répétitions calculées de certains passages, de l’histoire, pour traduire une sorte de mélancolie douce, d’amour triste. L’histoire d’un français au dix-neuvième siècle qui voyage au Japon pour acheter des oeufs de vers à soie. Il y voit une femme dont il tombe amoureux, elle l’aime aussi, mais rien ne se passe, seulement le temps. Il rentre, repart. Je crois avoir tout dit.
Jean Fourastié, Les 40000 heures (août 2006)
En 1965, un très grand économiste essaie de prévoir les conséquence de la forte croissance économique de l’après-guerre sur les 40 années à venir. Après un introduction naive sur les progrès scientifiques que l’on imaginait à l’époque (depuis les pommes de 1kg, aux moteurs nucléaires ou aux manipulations génétiques généralisées), on trouve une analyse fine et précise et des prédictions très censées et qui se sont réalisées. Fourastié souligne que la croissance du niveau de vie (telle que l’avaient souhaitée les idéaux socialistes) va de pair avec une transformation complète de ce niveau de vie. Débarrassé de ses problèmes de subsistance et d’une mortalité précoce, l’homme peut enfin se consacrer à d’autres réalisations, se découvrir des gouts, des besoins nouveaux. La diminution du temps de travail crée la possibilité de loisirs, la tertiarisation de l’économie et le déclin du travail manuel rend possible la parité des sexes au travail, l’allongement de la durée de vie pose la question de la durée du mariage et de la possibilité du divorce.
Fourastié montre que chaque action humaine (comme cette action économique) peut avoir aussi des conséquences lointaines et non souhaitées comme la surpopulation, le manque d’espace (l’homme riche est en demande plus), la pollution, le stress de rythmes de production et consommation trop élevés, la multiplication des temps morts d’attente (transports, début d’une réunion, etc) entre des actions productives intenses, l’inquiétude pour l’instabilité et l’imprévisibilité d’une vie. Et l’impatience de ne pas avoir tout de suite le niveau de vie que le progrès promet (d’où la continuation des mouvements de revendication sociaux). Il démonte certaines idées auxquelles on devait croire à l’époque, comme celle qu’on atteindra une société d’abondance où tous les besoins de l’homme sont satisfaits (ils montre que les besoins de l’homme ne font qu’augmenter, que si on augmente brusquement le revenu de quelqu’un, en deux ans celui-ci s’habitue au nouveau pouvoir d’achat et en voudrait plus, que chacun veut un peu plus), que les dépenses publiques (sécu, éducation) peuvent s’arrêter de croitre une dois les besoins satisfaits, si bien que les impots vont pouvoir baisser. Au passage, il montre aussi qu’un réduction du temps de travail entraine TOUJOURS une baisse du pouvoir d’achat, et en général une hausse des rentes non salariales (du patronat). En effet, bien que démagogiquement le salariat demande une baisse du temps de travail sans baisse de salaire, ceci conduit à une baisse de la production, donc à la rareté, une hausse des prix qui annulle le gain salarial, et profite plus aux patrons. Vouloir faire supporter les coutes d’une telle réduction au patronat est donc une utopie. Ce qui n’empêche qu’une réduction du temps de travail va continuer à se faire, car elle fait partie de la hausse du niveau de vie.
Cependant, Fourastié souligne que cette croissance économique, malgré ses inconvénients, est inévitable car elle est demandée par l’homme moyen. Il garde un optimisme fondamental qui est celui de son époque (avant la crise).
Je suis quand même admiratif de cet ouvrage, dont les prédictions sont bonnes dans l’ensemble, Ce qu’on ne pouvait pas prévoir à l’époque, c’étaient les crises énergétiques imminentes, et puis la concurrence mondialisée ultralibérale qui oblige les pays riches crispés sur leur pouvoir d’achat à limiter la baisse du temps de travail, et remettre en question certains progrès.
Le message principal de ce livre, c’est de penser à long terme de manière à anticiper et controler les conséquences de ce développement économique et technique si rapide. A ce titre, je trouve regrettable qu’une des institutions de l’époque (le Commissariat au Plan) qui cherchait à guider et planifier l’économie, ait aujourd’hui disparu.
Tiziano Terzani, La fine è il mio inizio (août 2006)
Sur le point de mourir, l’ancien journaliste et envoyé spécial (Vietnam, Chine, Asie) raconte à son fils le parcours de sa vie. Toute la première partie est intéressante parce qu’elle raconte à quoi pouvait ressembler le métier de journaliste, et il y a beaucoup d’anecdotes de voyages intéressantes (les chinois qui élèvent les criquets pour les entendre chanter en hiver, la recherche d’un trésor pour passer cinq jours de vacances avec son fils, l’armée non-violente de 100 000 hommes armés d’un bâton qui face à l’ennemi posaient ces bâtons devant eux et se laissaient battre). Puis viennent des idées plus profondes sur la politique, les guerres, les rêves des dictateurs sanguinaires, la difficultés d’un modèle qui puisse résister à celui occidental. Peu à peu se dessine un réel parcours de vie aventureuse, palpitante, riche, jusqu’à la retraite sur l’Hymalaya pour se réconcilier avec la maladie et la mort. La fin, le récit de cette mort paisible et consciente est extrêmement émouvant. C’est quelqu’un qui avait compris beaucoup de choses (bien qu’il résume avec humour son enseignement en : "Si on te pointe un flingue dessus, souris, ris, sinon tu es perdu.")
Un tel récit donne envie de faire beaucoup de choses, de continuer à explorer toutes les pistes. Presque de brûler les étapes, être déjà vieux et avoir vécu tout cela. Il y a tant de choses encore à voir et apprendre…
Frank Herbert, Le Messie de Dune (août 2006)
Le 3ème tome de la saga. J’ai longtemps été perplexe : le style n’est pas éblouissant (pas de passages que je voudrais garder), et l’impression de répétitions et longueurs ("la conscience d’un destin terrible" et tout le blabla sur la nature des visions prescientes), et pourtant on accroche au livre, au sens où l’on a sans cesse envie de lire le chapitre suivant, voire le tome suivant. Est-ce du sentiment bien profond ?
Je crois que le talent de Herbert, c’est de savoir exposer minutieusement la situation initiale, décrire un univers, sa politique, ses jeux d’intérêts, en n’utilisant que le minimum de personnages, tous très importants et bien caractérisés. Ces exposition initiale progresse lentement au début, mais ce temps est nécessaire pour mettre le décor à l’intérieur duquel l’action s’accélère, se clarifie, jusqu’à un dénouement rapide, où toutes les pièces du puzzle s’agencent finalement, et qui contient toute l’émotion que l’auteur voulait faire passer. Du coup, on en redemande.
Witold Gombrowicz, Ferdydurke (juillet 2006)
Livre original avec de très bonnes idées. C’est la lutte d’un jeune homme (qui n’est pas adulte, c’est-à-dire qui n’a pas une forme prédéfinie) pour ne pas se laisser imposer une forme par les autres. L’idée de Gombrowicz c’est que le regard et le comportement des autres envers nous nous réduit, infantilise, nous oblige à nous définir en réaction par rapport à eux. Jojo (qui a 30 ans passés), le héros, devra donc échapper successivement à un pédant pédagogue (Pimko), à des ados infantilisés à l’école qui revent de la vraie vie d’un valet de ferme et sont réduits à des combats de grimaces (Mientus), à une lycéenne moderne et sportive, à sa vieille tante noble et le reste de la famille dans un vieux manoir de campagne, à une demoiselle romantique. Il y a beaucoup d’intelligence et d’humour dans tout cela. J’ai aussi beaucoup aimé le passage où l’auteur promet de donner la clef de son œuvre par une petite parabole (Philibert doublé d’enfant) qui se révèle ensuite complètement absurde et baroque. Seul petit défaut, c’est un peu long par moments.
Jean-Pierre Dupuy et Jean Robert, La trahison de l’opulence (juillet 2006)
C’est un livre d’une intelligence remarquable, extrêmement convaincant et d’une richesse telle qu’il me parait impossible à résumer. C’est la mise en évidence du mécanisme de la contre-productivité. Le développement de la société industrielle affecte certaines capacités essentiellement humaines de produire la santé, l’accessibilité, le bien-être, etc. Face à cette dégradation de ces capacités autonomes, le seul recours de l’individu pour s’en sortir, c’est de demander des substituts de ces valeurs (la médecine, le transport rapide, les biens de consommations). Or cette demande de substituts produits par la société industrielle ne fait que renforcer cette société et (au-delà d’un certain seuil) dégrade encore plus les capacités autonomes. Le livre étudie toutes les formes de cette contre-productivité et parvient à expliquer pourquoi le progrès n’a pas augmenté le temps libre comme on le pensait mais a au contraire rendu la vie de plus en plus frénétique et la qualité des biens de plus en plus éphémère. Comment des individus libres et rationnels peuvent choisir librement un système qui les aliène, comment l’homme a tendance à devenir un individu trivial, impuissant à assumer les conséquences de ses actions. Ce livre remet à leur juste place les théories économiques en montrant comment leur logique finit par réduire l’homme a une marchandise et les relations humaines a des relations homme-interface. Le point fort de cette argumentation, c’est qu’elle refuse la naiveté de la recherche d’un bouc émissaire (les capitalistes, les producteurs, les consommateurs) pour montrer le mécanisme dialectique. La compréhension de celui-ci est déjà un pas considérable, car j’ai l’impression qu’on peut facilement sortir partiellement de cette contre-productivité. Si le reste de la société suit, il faudra voir.
Annie Ernaux, La place (juillet 2006)
Petit livre d’une économie remarquable de moyens. Annie Ernaux devenue professeur (donc bourgeoise) retrace au travers de la vie de son père, le portrait du monde populaire dont elle est issue, et qu’elle a le sentiment d’avoir trahi en le quittant. Le choix de l’écriture extrêmement dépouillée, économe, en évitant les effets de style et les fioritures, marque très bien le respect et la dignité qu’elle veut donner à ce monde, tout en dénonçant les souffrances que lui inflige l’autre monde, la "bourgeoisie", auquel elle appartient désormais.
François Dubet, L’école des chances (Qu’est-ce qu’une école juste) (juillet 2006)
J’avais bien aimé le texte d’une conférence de François Dubet (http://laroche.lycee.free.fr/docume…) alors je l’ai contacté et il m’a envoyé ce petit livre qu’il a écrit. C’est une réflexion sur ce que pourrait être une école juste, qui s’articule de la manière suivante :
- Il commence par montrer que l’égalité des chances (donner à chacun les mêmes conditions et ensuite sélectionner selon le mérite, ce qui crée des inégalités justes) est une fiction (car impossible à mettre en oeuvre réellement) mais nécessaire (sans elle, on n’a plus aucune légitimité pour le système éducatif). Ceci fournit un premier axe de travail pour améliorer l’école.
- Cependant, pour mettre en oeuvre cette égalité des chances dans un contexte d’inégalité des points de départ, il faut éventuellement donner plus à ceux qui ont moins (c’est le principe du projet de faire entrer des élèves de ZEP à Sciences Po), ce qui revient à parler d’équité plus que d’égalité. Il faut aussi rentre plus transparents certains mécanismes (orientation, carte scolaire) qui disqualifient actuellement les plus défavorisés.
- Cependant, pour que les inégalités produites par l’égalité des chances soient justes, il faut aussi se soucier de ce que gagnent les mauvais élèves (perdants du système). Il faudrait donc que le système éducatif ne se contente pas de préparer tout le monde à des études longues (ce que beaucoup ne pourront pas faire) mais qu’il donne une culture commune à tous les élèves, afin que ceux qui ne poursuivent pas leurs études sortent du collège avec des connaissances utiles. Le principe de cette culture commune était la base de l’école primaire, il faudrait le généraliser au collège. Trop se focaliser sur l’égalité des chances et la sélection va parfois à l’encontre de cette culture commune.
- Cependant, l’égalité des chances, même et surtout lorsqu’elle marche bien, peut être très cruelle pour les perdants du systèmes qui sont stigmatisés, en tant que responsables de leur échec, qui perdent confiance en eux et en leurs capacités. De plus, les inégalités scolaires (justes, produites par le mérite) sont souvent trop amplifiées à l’extérieur de l’école (le diplôme est déterminant pour la carrière ultérieure, la hiérarchie des salaires, etc).
On a donc ici qu’on a quatre domaines d’action pour se diriger vers une école plus juste. C’est clair, limpide. La seule chose qui manque, c’est des mesures concrètes que l’on peut prendre (en tant que prof, parent, inspecteur ou ministre de l’éducation) pour faire avancer le système dans le bon sens.
Tonino Benacquista, La boite noire (juin 2006)
Un petit recueil de cinq nouvelles que j’ai trouvé par hasard. J’en ai été très agréablement surpris : dans le genre nouvelle réaliste (je ne sais pas si le terme convient, je voulais juste le distinguer des nouvelles de Borgès que je classerais dans un autre genre), c’est peut-etre ce que j’ai lu de mieux. L’auteur a une écriture simple, mais il parvient en juxtapposant des petits passages d’une ou deux pages à faire des sauts dans l’histoire, si bien qu’au final il raconte beaucoup de choses avec une très grande économie de moyens. Et les situations sont riches et originales. Chapeau.
Frank Herbert, Dune (I et II) (juin 2006)
Je continue mes lectures de sciences fiction avec Dune, que j’avais lu quand j’étais en seconde. C’est la construction minutieuse et très cohérente d’un univers, sa géographie, ses langues, ses traditions, ses cultures, ses technologies et surtout ses intrigues politiques et religieuses. Et c’est chouette de retrouver dans cet univers futuriste le cadre historique et les idée des années soixante : la guerre froide, les guerillas, le controle du pétrole (l’"épice" est bien plus proche du pétrole que d’une drogue psychédélique), drogues (même si c’est finalement un sujet mineur et non exploité), écologie. Plus de très nombreuses références aux diverses religions (et le lien entre religion et politique). On trouve sur internet des explications très intéressantes sur toutes ces sources d’inspiration. Pour tout cela c’est un travail remarquable, qui a apparemment beaucoup influencé le monde de la SF (Star Wars en est très fortement inspiré).
La cohérence de cet univers et l’action dense qui s’y déroule rendent le livre prenant, ça se lit d’une traite, et ça fait oublier les défauts : des personnages très manichéens et une écriture qui reste à la surface des sentiments. Mais bon, après tout les personnages n’étaient peut-être pas le souci de Herbert (et de la SF ?), ça reste un livre remarquable.
William S. Burroughs, Junky (juin 2006)
Description du monde glauque des héroinomanes des années ’60, les combines pour trouver la came, les magouilles et petits vols pour se procurer l’argent nécessaire, la peur de la police et des indics, les tentatives échouées pour lacher la came. Et surtout un très grand nombre de portraits de personnages incroyables, réduits à quelques traits, humanité déchue et misérable qui lutte pour la survie dans un monde dingue et sans pitié, escrocs, voleurs, tout y passe. Burroughs se contente de décrire sans juger, mais il va partout, jusqu’au bout, avec son écriture précise capable de rendre l’essentiel en quelques lignes. Chapeau.
Philip K. Dick, Blade Runner (Do androids dream of eletronic sheep ?) (juin 2006)
Les androides ressemblent en tout et pour tout aux hommes, seulement ils sont incapables d’empathie. Lorsque ceux-ci refusent de servir leurs patron et s’enfuient, un blade runner (sorte de flic) est chargé de les tuer. Tout ceci dans un décor de planète dévastée et dépeuplée suite à un conflit nucléaire, un engouement des humains pour les derniers animaux existants (qu’ils collectionnent) et religion étrange qui prone l’empathie entre les hommes. La question est de savoir si on finit par s’attacher à ces androides, qui réclament le droit de "vivre", librement.
Il y a de bonnes choses, mais finalement l’inhumanité des androides les rend peu attachants et empêche de s’apitoyer sur leur sort, si bien que le livre manque un peu d’enjeu. A un moment, tout semble déraper dans l’irréel et l’impossible, comme dans Ubik, mais hélas Dick n’exploite pas cette angoisse qu’il sait créer et la réalité se rétablit vite. Donc au final ça manque un peu de profondeur. Il y a cependant derrière cela des bonnes pistes sur l’opposition homme/machine, et ce qui fait la véritable humanité.
André Malraux, La condition humaine (mai 2006)
Relecture un an après. L’écriture (qui m’avait paru difficile la première fois) est limpide, dense et d’une beauté pure, tout en restant modeste devant le sujet qu’elle traite.
Ils avançaient en silence entre les murs que le ciel jaunatre et chargé de brume rendait blemes, dans une solitude misérable criblée de détritus et de fils télégraphiques.
Je suis impressionné par la manière dont Malraux parvient à restituer la souffrance, la peur, la mort, l’amitié et toute la gamme des sentiments humains, jusqu’aux plus violents. Il sait s’effacer et les laisser parler. Tout est justesse et vérité. J’étais dans le métro en lisant le récit de la mort de Katow. Je lève les yeux, j’aperçois une pub géante pour les galeries Lafayette et la fete des mères, ça m’a fait un choc. Comme une insulte à cette condition humaine dont Malraux montrait la dignité.
Didier Norton, Peu plausible mais vrai (avril 2006)
C’est une série de petites nouvelles écrites par un mathématicien. Il y en a quelques unes de sympa ("Sur la réforme des programmes scolaires" ou "L’inéluctable aura-t-il lieu"). Mais ça manque un peu de profondeur.
Claire Legendre, Making Of (avril 2006)
L’histoire d’un cinéaste déjanté qui va jusqu’à tuer ses actrices pour filmer avec plus de réalisme. C’est un univers grouillant, coloré et superficiel, mais avec un caractère marqué. Ca se lit bien.
Jean Giono, Jean le Bleu (avril 2006)
Petit livre autobiographique sur l’enfance de Giono dans la campagne/montagne provençale : son père, l’école, le séjour avec le berger pour apprendre la vie. Beaucoup de couleur, des personnages marqués, des valeurs maintenant d’une autre époque dans toute leur poésie. J’aime la vie qui se dégage de ce monde, j’aime l’amour de Giono qui sait si bien le raconter. Existe-t-il encore ? Nous avons gagné ailleurs, mais c’est sûr que nous avons perdu quelque chose.
Philip K. Dick, Siva (mars 2006)
La quatrième de couverture : "Moi, mon métier, c’est écrivain de science-fiction. Je fais dans les songes visionnaires. Ma vie en est un. Mais je me contente de l’écrire. C’est à mon ami Horselover Fat que les choses arrivent. C’est à lui qu’un soir de 1974, un faisceau de lumière rose a communiqué des informations capitales concernant l’avenir de notre humanité… "Une force a fait fondre la réalité autour de moi comme si tout n’était qu’un hologramme !" dit-il. Et cette force nous l’avons découverte en voyant un film de SF. C’est SIVA : Système Intelligent Vivant et Agissant. Mais qu’est-ce que SIVA ? Dieu ? Un satellite ? Une race extraterrestre ? Ou nous-mêmes dans un avenir lointain ?"
Sorte d’autobiographie en troisième personne avec dédoublement de personnalité, paranoia auto-réalisatrice qui gagne tout un groupe d’amis. Ca démarre lentement, c’est assez mal écrit et fastidieux pendant la première moitié où rien ne se passe, si ce n’est une superposition de fragments mystiques fumeux. Mais il reste quelque chose de troublants, on finit par se laisser prendre. Apparemment, ce récit correspond en très grande partie à une période de la vie de l’auteur, à un dédoublement qu’il a réellement vécu, à des délires mystiques auxquels il a peut-être continué à croire en écrivant ce livre. Ce qui est troublant c’est ce sentiment de perdre pied, de ne plus savoir où la fiction et où est la réalité. Et quelle réalité ? Et puis l’auteur qui joue à truquer, à réinventer son propre délire au lieu de s’en plaindre, cela devient intéressant et déstabilisant.
Philip K. Dick n’a pas une écriture éblouissante, mais par contre il sait inventer un univers paranoiaque où l’on perd pieds peu à peu, sans aucune certitude à laquelle s’accrocher. Ajoutez à cela que c’est une sorte d’auteur maudit étonnamment prolixe (47 romans, 130 nouvelles !) à la vie très mouvementée et dérangée. Ça donne envie d’en lire un peu plus.
Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel (février 2006)
Livre assez impressionnant. Une partie présente beaucoup de traits communs avec Les perdants magnifiques (mon livre préféré) : un mélange de souvenirs autobiographiques espacés et ordonnés par l’histoire de la vie d’un saint et de ses lévitation. Avec au milieu des odes en prose poétique aux phrases déstructurées. (Ça me renvoie aussi à un livre de Jean-Edern Hallier qui mélange sa vie à celle du père Charles de Foucault dans L’évangile du fou.
Trois parties en fait : un court récit de comment Cendrars aurait rapporté en Europe un rarissime mille-couleur, oiseau si fragile qu’il en a perdu des centaines mes merveilleux. Puis l’histoire de Saint Joseph de Copertino et de ses lévitations mélangées aux récits de la guerre. Et enfin un voyage au Brésil, la rencontre d’un type amoureux fou de Sarah Bernhardt qui aurait découvert une constellation en forme de tour Eiffel, Le tout parsemé de rêves, de souvenirs multiples, de voyages en Russie ou ailleurs.
Cendrars a une maitrise impressionnante de l’écriture. C’est fort, intense, vécu, quelque chose de mystique et religieux. Comme s’il se laissait emporter dans une sorte de transe littéraire. Il y a une soixantaine de pages où il recopie le résumé de la biographie des quatre-vingt dix saints qui auraient lévité. Il y a des phrases de trois pages en de nombreux endroits. Par moments c’est très difficile à lire car il faut garder une concentration ininterrompue pour garder le fil de la phrase de trois pages qui évolue en passant d’un sujet à l’autre. Un moment de distraction, et tout et perdu, il faut revenir en arrière et recommencer la phrase. Les 530 pages ne sont pas comme ça, mais c’est tout de même une lecture éprouvante à la fin, il faut mériter la poésie, il faut lutter. Cela en vaut largement la peine cependant, car le style de Cendrars a une puissance rare aujourd’hui. Pas de doutes, j’y reviendrai.
Claire Legendre, Viande (février 2006)
J’avais connu Claire Legendre avant de la lire. J’ai relu son livre après longtemps, d’une traite. Deux femmes, l’une a perdu son amant, l’autre a échoué dans le milieu de la mode. Cynisme, nihilisme et violence. Ce n’est pas à priori mon genre de personnages et d’histoires, mais j’apprécie la violence, la concision et la fluidité de l’écriture, dont Claire a une maitrise incontestable. Et puis, on sent que l’écriture s’appuie sur un vécu riche qui lui donne sa force.
Jaroslav Hasek, Le brave soldat Chvéïk (décembre 2005)
Chveik est un soldat réformé pour idiotie, aussi naif qu’optimiste. Quand on l’emmène en prison injustement, il explique à tous les autres prisonniers que des arrestations injustes sont nécessaires pour le bien de la société et qu’en plus les prisons modernes sont un luxe par rapport aux prisons d’autrefois où l’on torturait les détenus. Quand on l’emmène à l’hopital psychiatrique il est ému par tant de liberté, un endroit où l’on peut crier, se promener à poil en proclamant que l’on est la reine ou Napoléon, avec des infirmières qui vous aident à vous laver, c’est le paradis. En passant par maints interrogatoires, prisons, détentions, il retrouvera son boulot de voleur-revendeur de chiens batard qu’ils fait passer pour chiens de race, aidera un curé ivrogne à servir la messe, deviendra l’assistant d’un officier dont il causera la perte. Toujours avec le même sourire et bonne humeur et sa bêtise qui le sort de toutes les embrouilles. Mais attention, Chveik n’est pas juste un imbécile gentil, ce qui est drole c’est qu’il regarde le monde sans complaisance et est lui-même capable de tricher, mentir, voler (mais jamais pour lui-même). Et en plus, il raconte à tout bout de champ, surtout lorsque ce n’est pas le moment, des histoires hallucinantes arrivées à des types dans des villages paumés de la campagne tchèque. Tout cela est très drole, il y a de très jolies critiques du régime (les inspecteurs qui passent leur temps dans les cafés à pousser les ivrognes à parler de politique pour les arrêter ensuite), de l’armée (et la première guerre mondiale), de la religion. A lire.
Une petite citation :
Mais, la discipline à la caserne, je ne connais que ça, il en faut, voyez-vous. Notre colonel Makovec nous disait toujours : "La discipline, tas d’abrutis, il la faut, parce que sans elle, vous grimperiez aux arbres comme des singes, mais le service militaire fait de vous, espèces d’andouilles, des membres de la société humaine !" Et c’est vrai ! Imaginez-vous un parc, mettons celui de la place Charles, et sur chaque arbre un soldat sans discipline. C’est toujours ça qui m’a fait le plus peur.
Jean-Paul Sartre, Le Diable et le Bon Dieu (décembre 2005)
Relecture. Le style ne m’a pas ébloui, mais c’est une argumentation très efficace et bien menée. Qu’est-ce que le Bien ? Comment le faire ? Le héros qui était voué au Mal l’abandonne pour tenter le Bien, avant de se rendre compte que c’est un piège, que ça ne peut marcher et que ça fait au final encore plus de dégats. Désespéré, il finit par se rendre compte que Dieu n’existe pas, et que c’est justement cela qui donne un sens à la liberté humaine. L’homme n’est plus prisonnier d’un sens imposé de l’extérieur, il peut agir et donner par ses actes un sens à sa vie d’homme. Une démonstration très bien menée. Je me sens proche de ces idées dernièrement (et avant-dernièrement).
Denis Guedj, Le théorème du perroquet (novembre 2005)
C’est l’équivalent du Monde de Sophie pour l’histoire des mathématiques, un gros pavé de 650 pages racontant l’histoire d’un libraire-philosophe paralytique de 84 ans qui enquete sur la disparition de son ami mathématicien en parcourant l’histoire des maths. Il y a d’autres personnages très improbables (des jumeaux, un gamin sourd, etc), beaucoup de bons sentiment et une forte influence de Pennac. Dommage que comme littérature c’est pas fameux. Toute la partie sur les mathématiciens grecs est interminable et tirée par les cheveux. Ca devient un peu mieux pour les maths plus modernes, mais je doute que ça dise quelque chose à ceux qui n’ont pas fait de mathématiques. Dommage. Seul le chapitre sur Thalès et la mesure de la hauteur d’une pyramide me parait éventuellement exploitable en cours (avec beaucoup de bonne volonté).
Leonard Cohen, The favorite game (octobre 2005)
Débordé par le temps, je n’ai quasiment pas pu lire ce dernier mois, si ce n’est ce livre, lu il y a peut-être cinq ans. Pas vraiment d’histoire, des bribes de la jeunesse d’un poète qui se cherche. A chaque fois que j’ai pu lire quelques pages, c’est un pur bonheur de me retrouver face aux mots, leur musique, la beauté des constructions. C’est un beau livre et Cohen sait écrire, pas de doutes. Et il y a quelques passages mémorables. Un exemple :
Breavman, le jeune héros, est complexé par sa taille, il entend dire qu’une fille met des boules de kleenex dans son soutien gorge, alors lui en met dans ses chaussures pour se rendre à une soirée. Sauf que celles-ci finissent par lui faire horriblement mal, et il n’ose les enlever en songeant au regard horrifié des invités qui le verraient perdre des centimètres. Il a alors une vision de l’enfer comme une soirée où tous seraient condamnés éternellement à sautiller à la queue-le-le avec des boules de kleenex dans leurs chaussures. Pire, au cours de cette soirée, si ça se donne, chacun a une partie de son corps fausse, faite de kleenex, les seins, les talons, un nez, une oreille. La douleur est intenable, Breavman ne parvient plus à danser en rythme, si bien qu’il est contraint à emmener sa compagne dans la foule dense et se colle à elle de manière à ne pas devoir sauter, passant ainsi pour un séducteur hardi. Finalement il parvient à trainer la fille dehors et l’emmène dans un parc où il prévient la fille qu’il a quelque chose à lui dire. Celle-ci s’attend à une déclaration, mais Breavman se contente de sortir les boulettes de ses chaussures et lui annonce que maintenant c’est à elle de sortir ses boulettes….
Merci.
PS : j’ai finalement recopié plusieurs extraits.
Anna Gavalda, Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part (août 2005)
Recueil de nouvelles, premier livre et best-seller. Peu d’intérêt, si ce n’est que ça se lit très très vite, il ne reste pas beaucoup à la fin. Peinture du quotidien ? Peut-être, mais ça reste léger.
Franck Michel, Désirs d’Ailleurs, Anthropologie du voyage (août 2005)
L’auteur montre qu’en fait il n’y a pas de différence de fond entre le voyageur (idéalisé) et le touriste (méprisé), qui tous les deux ont des buts précis et un temps restreint et planifié. Les deux catégories de voyageurs seraient plutôt le touriste-voyageur d’un côté, et le vagabond-explorateur de l’autre, qui a le temps et improvise son itinéraire. On fait ensuite le rapprochement entre tourisme et rite initiatique, entre tourisme et sacré (l’explosion du tourisme a repris les lieux religieux, et correspond à leur déclin), entre tourisme et fête (le tourisme remplace la fête, si bien qu’on va la chercher ailleurs), avant de passer en revue les nouvelles formes de tourisme (tourisme d’"aventure", "écotourisme") et les enjeux : le tourisme d’aujourd’hui est loin d’être "durable", il est fondé sur de nombreuses contradictions comme le mépris que le touriste a pour lui-même, le refus d’aborder les thèmes politiques, la recherche de l’authentique qui détruit les cultures en les muséifiant. A partir de là, l’auteur appelle à une nouvelle manière de voyager qui soit durable et permette la rencontre entre les hommes.
Tout ceci est un discours bien structuré et intelligent, qui semble épuiser ce qu’il y a à dire et clore tout débat, on ne peut qu’être d’accord. Je pense que tout aurait pu être simplifié un peu pour mieux schématiser, mais c’est déjà une œuvre remarquable, de celle qui vous oblige à être moins naif. Et puis, il y a beaucoup d’anecdotes sympathiques : saviez-vous par exemple qu’il existe en Autriche une piste de ski réservée aux nudistes ?
Jack Kerouac, Les anges de la désolation (juillet 2005)
En fait le titre français est Les anges vagabonds, mais je n’arrive pas à m’y faire. J’ai relu ce livre un an après, en crise d’abstinence de lecture pour cause de voyages et trop de trucs à faire, par moments fatigué. Ce récit constitue la suite des Clochards célestes, Kerouac revient de la retraite en montagne pour voyager au Mexique, au Maroc, en Europe, et retraverser les USA. Mais on y sent déjà le déclin, les instants de souffrance dépassent ceux de clarté, ce qui affaiblit le souffle et l’élan qu’on trouvait dans le livre précédent. Où sont donc la lumière, la jeunesse, le sens du temps ?
Ceci dit, lu en voyage ou en forme, j’aurais peut-être mieux apprécié.
Jorge Luis Borgès, L’Aleph (juin 2005)
Joli recueil de nouvelles courtes construites à partir d’une idée, elles parviennent à créer un monde vraiment personnel, entre fantastique et religieux. Bien aimé notamment l’histoire des immortels et la morale qui découle de l’immortalité : plus besoin d’aider les autres, de les sauver,etc, l’art n’a plus de sens car même un singe qui tape au hasard sur une machine à écrire en un temps infini finirait par rédiger l’Odyssée. Bien aimé aussi "Requiem allemand", tentative de comprendre la vision d’un chef de camp de la mort.
Philip K. Dick, En attendant l’année dernière (juin 2005)
Des voyages entre dimensions parallèles grâce à une drogue hallucinogène addictive dès la première prise, affrontement entre plusieurs civilisations planétaires, sur fond d’angoisse et de paranoïa, parce qu’on ne sait plus ce qu’est la réalité, ou alors celle-ci devient un cauchemar. C’est un livre étrange, tordu, il y a en fait beaucoup de pistes d’intrigue qui sont abandonnées et celle-ci se déplace soudainement d’un sujet à un autre, en restant superficielle. Ceci dit, l’ensemble de ce livre constitue une illustration intéressante (et sombre) de la logique interne de fonctionnement d’un psychédélique : l’association de pensées d’apparence logique plutôt que raisonnement logique, focalisation sur un sujet qui parait capital et oeu après on passe à autre chose, perte de repères temporels, etc.
France, par le Ministère des Affaires Etrangères (mai 2005)
Présentation de la France, avec des infos générales sur l’économie, la politique, la culture, mais finalement peu de détails intéressants. C’est un livre de propagande qui explique que la France fait tout pour le mieux, que c’est un pays riche et formidable. Ok, on le savait, mais ce qui aurait été intéressant c’était plutôt de savoir quelles sont les spécificités de la France (à part être la plus riche), les différences, qui ne se résument pas à atouts et faiblesses. Ce n’était peut-être pas le but, on voulait peut-être faire un livre avec les données que citeraient des enfants dans leurs recherches scolaires, pour les oublier aussitôt. Ceci dit, même dans ce cas, ils auraient pu faire un effort pour se rendre plus agréables à lire.
Boris Vian, Les fourmis (mai 2005)
Des nouvelles de jeunesse où on retrouve le style de Vian, les mots pris dans leur sens premiers dans des phrases absurdes, la logique détraquée, les digressions technico-scientifiques déplacées. Et une atmosphère glauque, un peu révoltante, des mots qui grouillent et dégoulinent. Pourtant ça reste décevant, à part la nouvelle "les fourmis" (un Bardamu au milieu du débarquement mais encore plus gore et déjanté). On ne voit pas le point de tout ça, l’impression de violence et mort gratuites. Non.
Joseph Conrad, Typhon (mai 2005)
Ca m’a fait penser à un navet de film catastrophe américain Volcano : pendant un bout le spectateur sait que la catastrophe va se produire mais les personnages ne s’en doutent pas, le gros du film c’est les personnages qui passent leur temps à éviter de justesse des failles qui s’ouvrent sous leurs pieds et des jets de lave qui les poursuivent, et finalement tout finit bien. Il n’y a aucune surprise, aucun suspense. Le livre de Conrad vaut sûrement un peu mieux que le film, mais je ne l’ai pas trouvé plus passionnant et la même critique s’applique (remplacer "volcan" et "lave" par "typhon" et "vagues". Ecriture simple mais non marquante, un personnage principal (le capitaine) qui ne brille pas par sa profondeur psychologique. Je me demande ce que certains peuvent trouver à Conrad. Dans ce contexte, la quatrième de couverture ("Le plus beau roman de J.Conrad, la plus belle traduction de A.Gide") ne me paraît guère un compliment.
Daniel Pennac, Aux fruits de la passion (mai 2005)
Livre agréable, léger mais coloré, plein de personnages très typés que l’on apprend à reconnaître (alors que c’est mon premier Pennac), plein de petites références littéraires. Pas de la grande littérature (surtout si on le lit juste après Mario Vargas Llosa), mais c’est sympa.
Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens (mai 2005)
L’histoire d’une promotion d’un collège militaire de Lima, centre à partir duquel rayonnent les histoires personnelles de plusieurs élèves (le passage de l’enfance à l’âge adulte) et une description de la société péruvienne. Dit comme ça, ça ne paraît pas transcendant, mais ce livre est un chef d’oeuvre. Une écriture absolument impressionnante, légère, variée, précise, avec notamment un mélange très habile des points de vues qui permet à l’auteur de gérer en parallèle l’histoire présente et passée d’au moins quatre personnages complètement différents, avec toutes ces récits qui se rejoignent juste au moment où ça a le plus de sens. Le centre du récit insensiblement se déplace d’un personnage à l’autre, d’une intrigue à l’autre, ça reste de la pure poésie, c’est profond, riche. Un chef d’oeuvre.
(Une anegdote que j’aime bien : à sa parution, mille exemplaires de ce livre ont été brûlés en autodafé dans le collège en question.)
André Malraux, La tentation de l’Occident (mai 2005)
Essai sur les différences dans les visions du monde chinoise et occidentale, sous la forme d’une correspondance entre un chinois et un français. On parle de l’art, de l’action, de l’esprit et des passions, et de l’avenir de ces deux mondes. Hélas, le style élégant et poétique dessert la compréhension des idées, si bien que j’ai l’impression de n’avoir rien retenu à part ce que je savais déjà. Trop difficile pour moi donc.
Patrick Süskind, Le pigeon (mai 2005)
Un petit monsieur rangé qui toute sa vie a évité les problèmes est troublé par un accident anodin : il trouve un pigeon dans son couloir, et ceci le dégoûte, lui fait perdre son assurance, il n’ose plus rentrer chez lui, en développe une névrose. Pas aimé ce petit livre, un peu ennuyeux, je ne me suis pas senti concerné.
Ray Bradbury, Fahrenheit 451 (mai 2005)
Le futur. Les maisons sont ignifugées, le travail des pompiers c’est de brûler les livres et arrêter ceux qui les possèdent. On détruit tout ce qui peut troubler les gens en les faisant réfléchir, douter, car seulement ainsi on peut garantir le "bonheur" de tous, maintenu dans un état de stimulation sensorielle permanente par des émissions creuses de télévision et des drogues diverses. Montag est pompier mais il rencontre une fille qui lui parle de la lune, de la rosée, qui lui montre que les gens ont parfois des choses à se dire. Il commence à douter et va rejoindre la résistance, les hommes-livres qui apprennent par coeur pour retranscrire un jour, afin que la mémoire soit préservée.
C’est un hymne très pur à tout ce qui fait l’homme, contre tout ce qui peut le détruire, écrit de manière humble et poétique. La lecture n’est pas présentée comme la panacée universelle, mais seulement comme ce qui permet la mémoire et stimule la réflexion, la prise de recul. Et puis on reprend l’idée de Huxley comme quoi la recherche systématique du bonheur pour tous s’oppose à toute différence individuelle, réflexion et profondeur, ce dont je ne suis pas complètement sur. En tout cas, c’est un livre profondément touchant.
Luis Sepulveda, Le monde du bout du monde (mai 2005)
Un journaliste chilien exilé en Allemagne part enquêter pour Greenpeace sur les actions illégales d’un baleinier industriel japonais, en retrouvant ainsi les paysages de son enfance. Belle histoire, simple, Sepulveda renonce à développer l’action policière qu’il semblait promettre pour se contenter de peindre des paysages sublimes de la terre du Feu, et la grandeur des hommes vivant dans cette nature. Ca vous laisse légers, optimistes, malgré les crimes écologiques dénoncés.
George Orwell, La ferme des animaux (mai 2005)
Les animaux d’une ferme font une révolution pour se débarasser des hommes qui les exploitent et instaurer un régime communiste. Les cochons mènent la révolution et prennent le pouvoir. Peu à peu, ils trahissent tous les idéaux initiaux en manipulant l’information et utilisant la force, pour finalement retomber dans un régime pire que le précédent où les cochons se confondent avec les hommes et exploitent encore plus les animaux. Tout le récit est calqué sur des événements historiques, soviétiques notamment, de manière très drôle ; pourtant les problèmes soulevés sont tout ce qu’il y a de plus triste et sérieux. Le thème de la mémoire notamment : les animaux à l’intelligence limitée sont incapables à se souvenir si avant c’était mieux, et vont finalement croire tous les mensonges de la propagande. Voire qu’en fait le passé n’existe plus, n’a plus aucun sens si les hommes oublient, et les hommes oublient justement. Il n’y a pas de liberté sans mémoire, c’est le thème que Orwell reprendra dans 1984. Mais ici sous cette forme simple, drôle et épurée, c’est tout à fait convaincant et touchant.
Jean Racine, Bérénice (mai 2005)
Lu parce que c’est au programme de mes élèves de première, pas trop aimé, car je ne vois pas trop l’intérêt d’un tel dépouillement de l’action : Titus nommé empereur va répudier Bérénice en dépit de leur amour parce que la loi refuse une impératrice étrangère. Pas grand chose d’autre, une forme claire et polie certes, mais ça ne suffit pas pour toucher, surtout quand on ne croit plus à la supériorité de l’honneur et de la loi.
Georges Perec, Les choses (avril 2005)
Impressionnant : ce livre est essentiellement une énumération d’énumérations, étalées en couches successives et minutieuses, chacune préparant la suivante et rajoutant un petit quelque chose, sans que le style cesse d’être fluide. Énumérations de meubles, de nourritures, de lieux, d’actions, de pensées, le livre semble écrit d’un bloc sans s’arrêter (seule manière de ne pas se répéter), et on se demande comment Perec parvient à faire avancer le récit avec ces contraintes. On a comme la terrifiante sensation d’être en face d’un type capable de vous réciter le dictionnaire dans le désordre sans se répéter !
Le récit est en fait la description de la vie d’un couple d’enquêteurs publicitaires des années ’60, de leur fascination pour le mode de vie et le bien-être promis par la publicité, au travers notamment de l’acquisition d’objets de consommation. Ils seront conduits pour la satisfaire à quitter leurs études puis finalement renoncer à leur liberté et accepter une vie très rangée et un boulot de cadre, trahissant par là leurs anciennes convictions, sans pour autant jamais parvenir au niveau de leurs désirs. C’est un livre sur une forme de bonheur, bonheur moderne lié à la consommation (c’est exactement l’Absurde tout ça), qui semble possible et pourtant toujours menacé, toujours fuyant. Cette consommation qui devient comme un piège insidieux qui se referme peu à peu, en vidant les gens de l’intérieur. Ehm, Perec en 4ème de couverture précise que ceux qui voient dans son livre une critique de la société de consommation n’ont rien compris… Reste que ça ne donne pas vraiment envie, certains diraient qu’il vaut mieux se réfugier dans une éthique du travail, mais perso je préfère plutôt quelque chose du genre non-production-non-consommation.
Boris Vian, L’arrache-coeur (avril 2005)
Jacquemort, caricature du psychanalyste qui cherche les autres pour remplir son vide intérieur, s’installe sur la maison de la falaise chez Clémentine, le jour où elle accouche de trois jumeaux. Peu à peu, au nom de la souffrance de l’accouchement qu’elle a enduré qui lui accorde le monopole de l’amour et la pleine possession des enfants, elle va rejeter son mari (qui construit un bateau et part), se mortifier pour se prouver son amour, pour sombrer enfin dans une paranoia sécuritaire pour protéger ses enfants de risques complètement improbables et absurdes, jusqu’à les enfermer dans des cages où ils ne craindront plus rien !! Toute l’horreur et le danger du sentiment maternel (que toute future mère devrait lire). Ceci dit, le reste des hommes du village aux coutumes barbares (ferrer les enfants comme les chevaux et les exploiter, torturer les animaux, vendre les vieux) ne vaut pas beaucoup plus, on nage dans l’absurde (il y a le mémorable combat de boxe organisé par le curé pour convertir les gens, contre son sacristain dont il a découvert qu’il est le diable, et qui crache du feu entre les rounds). C’est délirant, on souffre, on se révolte, mais le pire c’est qu’on finit par s’y habituer, tout comme les personnages, à cette horreur de tous les jours qui en devient normale. Reste à trouver comment s’en sortir.
"Boris Vian décrit simplement notre monde. En prenant chacun de nos mots habituels au pied de la lettre, il nous révèle le monstrueux pays qui nous entoure, celui de nos désirs les plus implacables, où chaque amour cache une haine, où les hommes rêvent de navires et les femmes de murailles." (4ème de couverture)
Maurice Reuchlin, Histoire de la psychologie (avril 2005)
Petit "Que sais-je" de 1957, il a le mérite de donner une vue d’ensemble de ce qu’est la psychologie. On est parti de problèmes philosophiques généraux sur l’âme et la matière, pour ensuite se consacrer à des faits élémentaires et mesurables (comment marche une perception ? quel est le temps de réaction ?) en lien avec la physiologie et l’expérimentation. Puis on a tenté d’aborder des phénomènes plus généraux comme la mémoire ou l’apprentissage, en s’appuyant aussi sur la psychologie animale (c’est l’époque des travaux de Pavlov sur le réflexe conditionné). A ce stade, on cherche à distinguer le rôle de l’inné héréditaire (c’est l’époque de Mendel) et de l’acquis par l’éducation, d’où des travaux sur les jumeaux. Jusque là la psychologie s’intéresse à ce qui est commun à tous les hommes.
Puis on commence à s’intéresser aux différences, à la variabilité, c’est la psychologie différentielle : on met en place la méthode des tests qui serviront d’aide à l’orientation (ceci se justifie si l’on croit que les aptitudes étudiées sont innées et ne varieront plus après le test) et on développe les statistiques.
Jusque là on étudie essentiellement l’adulte normal. L’extension de l’étude à d’autres objets va permettre de mettre au point de nouvelles méthodes, de nouvelles théories et nouvelles applications. L’étude des malades mentaux permet de comprendre l’organisation hiérarchique de certaines facultés (les malades perdent en premier les plus périphériques) et comprendre leur structuration progressive, de développer la méthode clinique, c’est-à-dire l’observation prolongée d’un même sujet (par opposition au test) pour comprendre l’intéraction complexe de plusieurs facteurs, et des thérapies (essentiellement psychanalyse) pour soigner le malade comme l’homme ordinaire. D’autre part, la psychologie de l’enfant permet de voir l’acquisition progressive de diverses facultés.
Enfin, la psychologie sociale étudie les interactions entre l’individu et le groupe (elle utilise des graphes de relations), elle a donné des méthodes d’évaluation (en observant un groupe, on peut étudier ceux qui ont des prédispositions à commander).
Avec tout cela, la psychologie reste une science morcelée, qui a abandonné la prétention à des théories générales, pour fournir plutôt des méthodes et cadres d’analyses, ainsi que des outils pratiques pour étudier certains problèmes.
Voilà donc ce que j’ai retenu d’un livre qui ne donne certes pas d’informations précises (sauf : une étude a montré que jusqu’en 4ème les enfants ont des résultats similaires, bons ou mauvais dans toutes les matières, ce n’est qu’à partir de là qu’on voit apparaître des aptitudes littéraires ou scientifiques disjointes, et c’est donc là seulement qu’on peut faire de l’orientation), mais qui fournit un cadre d’ensemble intéressant et simple pour comprendre la discipline.
Patrick Süskind, Le parfum (avril 2005)
L’histoire de Jean-Baptiste Grenouille, un fou insensible aux sentiments mais à l’odorat surdéveloppé, qui perçoit tout par les odeurs et va tenter par là de contrôler le monde : les odeurs déterminant notre perception des hommes sans qu’on puisse y échapper, celui qui sait les manipuler doit arriver à tout. Le personnage simple de monomaniaque permet d’éviter toute psychologie superflue et de créer une sorte de conte, prétexte pour développer une narration entièrement "vue" sous l’angle de l’odorat, ce qui est vraiment original et rend ce livre unique. Chouette livre donc, seul le début (l’enfance du héros) est un peu long. Vraiment l’enfance est une période qui me gonfle de plus en plus, mais ceci est une autre histoire.
(J’ai recopié les premières pages du roman sur ma page texte, que j’aime vraiment bien et m’ont donné envie de tout lire.)
Daniel Pennac, Comme un roman (avril 2005)
Petit essai sur le goût de la lecture et comment le transmettre. Ca commence dans un style un peu trop dégoulinant de bons sentiments (le papa qui lit des contes à son enfant), mais il y a ensuite des idées extrêmement intéressantes : tous les enfants ont le goût de la lecture quand on leur lit des histoires ; tout est fait ensuite pour leur enlever : on ne leur lit plus rien, on les oblige à expliquer, commenter, développer tout ce qu’ils lisent afin de vérifier qu’ils ont compris, et ceci reste d’autant plus vrai au lycée. On leur inculque un message sur les bienfaits de la lecture qu’ils répètent sans lire pour autant car tout est fait pour les en dégoûter. La lecture, c’est avant tout quelque chose de personnel, intime, gratuit, et il faut retrouver cela. Pourquoi ne pas se contenter de lire à haute voix en classe pour désacraliser le livre, leur donner envie de lire la suite, etc ? Je me sens beaucoup moins convaincant que Pennac en écrivant ceci, il vaudrait mieux lire le livre, surtout pour tous les profs de quoi que ce soit.
Albert Camus, Le mysthe de Sisyphe (avril 2005)
Le sentiment de l’Absurde s’impose à nous peu à peu, il vient du décalage entre d’une part le besoin d’explication et de sens que ressent l’esprit humain et d’autre part de désordre et l’irrationalité du monde. La raison arrive donc à ses limites, et c’est là que beaucoup de penseurs (dont Kierkegaard et Husserl) proposent de faire un "saut", qui revient à rajouter une foi, une sorte de déification de cet absurde qui finit par donner un sens à la vie humaine. L’attitude que Camus propose (tout en acceptant le saut des autres) c’est de refuser la facilité du saut, de continuer à regarder en face l’Absurde sans jamais l’oublier ni le renier, accepter cette lutte sans espoir de gagner qu’il appelle "révolte", rester toujours conscient de cet esclavage qui libère ainsi de toutes les autres servitudes (les autres devoirs, l’ambition, etc). Plus besoin de morales, de règles, de devoirs (ils n’ont pas de sens), l’homme absurde reste totalement libre.
Tout ceci est bien expliqué, avec une écriture que l’on sens humble et modeste, empreinte d’humanité. Camus ne s’arrête surtout pas à la théorie et ne s’attarde pas sur le constat de l’Absurde. Au contraire, il s’efforce de faire sentir ce que serait concrètement un homme absurde (il en donne des exemples, le comédien, le combattant, don Juan, certains créateurs) et il parvient à le faire aimer. Je me sens très proche de toutes ces idées, même si je pense que le "saut" ne doit pas être si déprécié, dans la mesure où il est choisi en toute conscience : pourquoi se priver complètement de toute foi après tout ? Le saut permet notamment de limiter l’orgueuil, de simplifier le dialogue avec les autres, et je trouve plus simpathique de trouver un sens au choses (même si ce sens est en fait ma "révolte"). Sans compter que tout cela reste au niveau théorique, alors que l’important est uniquement dans les actions pratiques qui vont suivre.
Sempé et Goscinny, Les vacances du petit Nicolas (avril 2005)
Relu pour donner des cours de français à des parents d’élèves débutants, il y a des passages extrêmement droles et très subtils dans leur analyse, tous ceux qui concernent les parents et les rapports entre adultes essentiellement. Moins bien pour le monde des gamins (la colonie de vacances), car ça devient plus facile et escompté.
Milan Kundera, L’art du roman (avril 2005)
Le roman conçu comme une méditation sur l’existence vue au travers de personnages imaginaires, une réponse à la question "qu’est-ce que l’existence humaine et où réside sa poésie ?" Si on peut dire que science et technique ne se sont concentrées que sur un aspect du réel, celui qui rend l’homme mécanique, interchangeable, le roman (création européenne) a fait le travail complémentaire et fondamental. Quand le roman cesse d’être recherche et devient répétition du connu, comme c’est le cas du roman soviétique, le roman véritable meurt. Et Kundera annonce cette mort (par une époque où tout est formaté : par exemple tous les sommaires des magazines de tout bord sont présentés de la même façon, dans le même ordre, etc). Autre idée intéressante : c’est avant une mort que les gens se désespèrent. Une fois que celle-ci se produit, elle se produit parce que les gens y sont indifférents et s’en aperçoivent donc à peine. Voir l’exemple de la vie rurale qui ne nous manque pas, et garder cette idée en mémoire pour imaginer l’homme de demain.
Par ailleurs, Kundera semble s’opposer à Sartre (et critique Orwell qui selon lui aurait mieux fait de faire un essai), il oppose à l’"écrivain", homme de son temps et engagé, le "romancier" qui lui n’a de comptes à rendre à personne, et dont la valeur ne peut être jugée que dans le cadre de l’histoire du roman. Il explique que ce qui fait l’universalité de Kafka c’est que justement il ne présente pas une oeuvre engagée (le Procès est très loin du capitalisme et du communisme qui n’existait pas, il ne présente pas d’idéologie), mais il présente une possibilité humaine élémentaire : l’homme en tant que "fonctionnaire" dans tous les aspects de sa vie. Peut-être Sartre verrait-il tout cela comme un engagement, non politique mais poétique ? Après tout, Kafka est un exemple excellent pour montrer comment les mots peuvent changer la perception que nous avons du monde. En montrant les failles l’un de l’autre, les deux sytèmes semblent s’enrichir en tout cas, c’est bien.
En tout cas, j’aime bien cet essai de Kundera, il y a dedans de bonnes idées, une conception cohérente et pure du roman (et de certaines techniques), une présentation synthétique de son histoire (selon Kundera : Don Quichote et Jacques le Fataliste, puis Flaubert, Kafka et Broch). Et une dénonciation du triste sort de la culture dans le monde actuel.
Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu (avril 2005)
Hector et Andromaque cherchent à empêcher la guerre, malgré l’animosité de leurs compatriotes et la colère des grecs, mais surtout contre le Destin qui semble en avoir prévu autrement. Début un peu agaçant par ses références trop fines ou techniques, réservées aux initiés, et une forme très classiques. Dans la suite, cette forme classique est épurée renforce l’impact : on se prend à espérer et croire que tout puisse s’arranger au fur et à mesure qu’Hector convainc ses opposants. La victoire du destin n’en sera que plus forte. Touchante aussi la finesse du parallèle avec l’époque de l’auteur (1935 : les blessures de la première guerre et le pressentiment de la seconde) qui donne du poids à la tragédie qui se déroule.
Nicolas Gogol, Journal d’un fou. Le Manteau et autres nouvelles de Pétersbourg (avril 2005)
Bien aimé le Journal d’un fou : l’apparition progressive (mais rapide) de la folie et du fantastique dans un discours de plus en plus loufoque : le héros amoureux entend parler le chien de son aimée, puis vole les lettre que ce chien a écrites à un autre chien ! Soudain il a la révélation qu’il est le roi d’Espagne, ce dont il reste convaincu alors qu’on le mène à l’asile et en subit les mauvais traitements. De drôle ça devient émouvant.
Moins aimé les autres nouvelles, plutôt réalistes avec un soupçon de fantastique un peu absurde que l’auteur ne développe pas jusqu’au bout.
André Gide, La symphonie pastorale (avril 2005)
L’histoire d’un pasteur marié qui tombe amoureux d’une aveugle orpheline qu’il a adoptée et éduquée. Rien à dire sur l’écriture, limpide et dépouillée, mais tout est fondé sur deux idées auxquelles je ne crois pas : la faiblesse humaine et le péché.
Isaac Asimov, La pierre parlante, et autres nouvelles (avril 2005)
Histoires de solitude de l’homme dans l’espace ou au milieu des machines, une recherche de ce qui reste de l’humain dans le monde déshumanisé. Un être de pierre dont personne ne se soucie vraiment ; la survie sur une planète mars ravagée par un tremblement de terre ; un gamin qui refuse de se téléporter pour aller à l’école parce qu’il a découvert que le monde extérieur (où personne ne va plus) est beau ; les humains devenus désormais des être éternels et de pure énergie qui ont la nostalgie d’une époque où ils étaient matière et possédaient un corps ; un homme qui se rebelle contre Dieu qui le maintient en esclavage après sa mort, et qui comprend que Dieu, las d’éternité, souhaite être tué pour connaître sa propre fin. Clair, limpide.
Elisabeth Badinter, XY, De l’identité masculine (avril 2005)
Livre assez désagréable dans l’ensemble. La thèse est simple : la masculinité traditionnelle virile et patriarchale connaît une crise (ce n’est pas la première) et il faudra trouver un nouveau modèle. Au passage, on démontre qu’accéder à sa masculinité est beaucoup plus difficile pour un homme que pour une femme accéder à la féminité, car la masculinité est définie essentiellement par ce qu’on n’est pas (un bébé, une femme, un homosexuel), et suppose donc une rupture avec la femme-mère et de nombreuses épreuves. Le mâle nouveau sera alors celui qui saura accepter sa part de féminin et surtout adopter un rôle de père proche de son enfant, autant que sa mère.
Livre fastidieux, bien qu’il soit bien écrit, facile à lire, avec une quantité impressionnante de références (500 noms propres cités dans l’index, 17 pages de biblio), et une critique d’énormément de théories psychosociologiques intéressantes (les critiques, pas les thépries) on ne voit pas où on veut en venir : ok pour remonter à la conception des sexes selon les grecs, ok pour disséquer le rapport du bébé avec la mère dans l’utérus et peu après mais à quoi bon ? Pour qu’à force de présenter tous les problèmes possibles le lecteur commence à douter de lui, s’il est normal, sachant que ce normal n’existe pas ? Je n’aime pas ces conceptions qui mettent trop l’accent sur tout ce qui dégrade l’homme en le faisant douter de sa liberté fondamentale, et tout cela pour finalement assimiler masculinité à paternité !
Bien sûr, l’auteur prévient les critiques en racontant : un femme blanche prétend que sa condition de femme la rend l’égale d’une femme noire. La femme noir répond non, car quand la blanche se regarde dans le miroir, elle voit "une femme", alors que la femme noire voit "une noire", ce qui reflète les rapports de domination. De même, un homme raconte que lui dans son miroir voit seulement "un être humain"… Bien joué, comme ça discrédite ce qui comme moi auraient envie d’affirmer que ces histoires d’identité sont ridicules, qu’il ne doit pas y avoir d’identité aussi schématique, donc qu’il n’y en a pas, qu’on ne fait que créer des divisions en faisant autant de théories dessus.
Denis Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (avril 2005)
Lu pour mes élèves qui l’étudient en français, je pense que ça leur fera le plus grand bien. C’est une critique de la morale (sexuelle) et religion "civilisée" qui montre en quoi elle va à l’encontre de l’ordre naturel, et en quoi ce sont des choses construites (et non la volonté de Dieu) et parfois aberrantes. Tout ceci expliqué par un sauvage qui finit par convaicre un aumonnier, c’est ironique et drôle. Bien sûr, au niveau des idées je ne suis pas persuadé que l’ordre naturel dont parle Diderot soit la panacée, mais c’est déjà un progrès vers un sain constructivisme moral qui ne se fonde plus sur un absolu quelconque.
David Smith et Phil Evans, Le Capital de Marx pour débutants (avril 2005)
Sorte de BD illustrée de vignettes plus ou moins humoristiques, ce n’est pas ultra-riche en informations, par moments ça suppose quand même de la familiarité avec les concepts économiques. Le plus intéressant c’est la théorie de Marx de la plus-value : elle est uniquement le produit du travail humain et surtout pas du capital. Le capitalisme est alors perçu comme injuste parce que le capitaliste confisque cette plus-value aux prolétaires qui sont ainsi dépossédés de leur travail ; ces prolétaires sont maintenus au salaire de subsistance et ne peuvent donc pas épargner pour arriver au capital.
Cette théorie est cependant dépassée (d’après la remarque de mon prof d’éco) car peu après Marx les salaires ont commencé à monter au dessus du salaire de subsistance, si bien que finalement l’épargne et l’accession au capital est possible pour les prolétaires. Du coup, l’injustice est moins criante et le partage de la rente entre le capital (pour rémunérer l’épargne, qui est désormais accessible à tous) et le travail est logique. Conclusion : comme il n’y a plus de classes nettes aujourd’hui, la théorie de la lutte ne s’applique plus vraiment, et on voit mal comment et pourquoi passer au communisme à partir de la situation actuelle. Par contre, d’autres critiques de Marx sont extrêmement intéressantes : la distinction entre valeur d’échange et valeur d’usage, voir que dans la société capitaliste c’est la valeur d’échange qui compte (on achète pour revendre, alors qu’avant on vendait pour acheter), la notion d’aliénation du travail qui devient marchandise lors d’un travail salarié (et tous les autres biens deviennent marchandise). Tout ceci en fait justifierait aujourd’hui, dans une société sans classes, bien mieux un passage à l’anarchie qu’au communisme, c’est peut-être pour ça que j’aime bien. Et puis n’oublions pas cette théorie de la plus-value qui est vraiment un instrument puissant.
Voilà, donc au final on apprend des choses en relativement peu de temps, c’est un livret qui est pas si mal.
Charles-Marie de La Condamine, Voyage sur l’Amazone (avril 2005)
C’est le compte-rendu à l’Académie des Sciences d’une expédition scientifique sur l’Amazone en 1743. Style agréable, précis et sobre, facile à lire, donne une idée du travail de la science lors de ses premiers pas, des mesures minutieuses et difficiles que cela a demandé. La description très concise de faune, flore et populations cache cependant l’énorme aventure que ce voyage représentait.
Henri Arvon, L’Anarchisme (avril 2005)
Petit livret "Que sais-je" imprimé en ’68, présentant le mouvement anarchiste du XIXème siècle avec ses origines (philosophie hégelienne et critique du libéralisme post-révolution française dont les droits de l’homme restent purement théorique), les mêmes d’ailleurs que celles du socialisme né en même temps et des mêmes milieux. Présentation de la pensée des fondateurs (Godwin, Stirner, Proudhon, Bakounine, Tolstoi), des deux grands courants (anarchisme individualiste contre anarchisme communiste), les conceptions politiques (fédéralisme, antidémocratisme, antisocialisme), les différentes conceptions sociales (associations, mutuelles, communisme) et les tenants moraux pour ensuite voir comment les idées ont dégénéré en terrorisme de l’anarchisme communiste, avant de fonder les bases du syndicalisme révolutionnaire (que je ne partage toujours pas).
Parmi ce qui m’a marqué, il y a aussi une critique de Marx extrêmement troublante : "L’anarchisme est un phénomène de la vie sociale, bien que ses théoriciens déclarent échapper à toute contingence politique et sociale. Pour que l’anarchisme puisse naître, c’est-à-dire pour que l’homme puisse se bercer de l’illusion que sa propre conscience est absolue et souveraine, il faut d’une part que le travail intellectuel soit complètement séparé du travail manuel de sorte que les philosophes puissent oublier l’origine sociale de leurs idées, il faut d’autre part que le philosophe appartienne à une classe qui, dépassée par l’évolution économique, s’efforce de s’accrocher à une conscience démunie désormais de toute infrastructure sociale, afin de l’opposer à l’assaut des nouvelles forces productives." Comment répondre à cela ? Est-ce que je correspond à ce portrait de l’anarchiste ? Peut-être, mais Marx lui-même montre que toutes les idéologies ont aussi des origines matérialistes, et le monde des anarchistes et sûrement plus désirable que bien d’autres. (Mais quand même, ça donne envie de lire Marx tout ça).
D’autre part, j’ai aussi senti pourquoi longtemps les théoriciens politiques, de Rousseau à Marx et nombre d’anarchistes ont vécu en apparente contradiction avec leurs idées : la société de l’époque devait être d’un tel obscurantisme borné qu’il était déjà bien hardi de formuler des idées nouvelles, les vivre aurait valu une exclusion immédiate. Mais c’est tout de même grâce à eux si aujourd’hui il devient possible de les vivre, donc un raison de ne pas les condamner trop hâtivement.
Enfin, le livret a renforcé ma sympathie pour les idées anarcho-individualistes (celles de Proudhon), c’est-à-dire l’affirmation de l’absolu de l’homme, de son originalité et de la construction qu’il doit faire de lui-même. On comprend bien l’unité et la cohérence du mouvement, et aussi quel en sont les apports (tout le côté moral, c’est vrai que le côté directement politique n’est plus trop d’actualité, l’Etat ayant réussi depuis à se réformer pour protéger mieux l’individu que le capitalisme libertaire qui risquerait de se développer aujourd’hui en son absence).
En prime, voici le récit du mariage de Max Stirner :
"Le mariage eut lieu, non au temple, mais dans l’appartement de Stirner. Lorsque le pasteur arriva, il trouva celui-ci et ses témoins, installés en bras de chemise, à jouer aux cartes. La mariée fut en retard et n’avait pas revêtu le costume d’usage, et lorsqu’on eut besoin des alliances, on s’aperçut qu’on avait oublié d’en acheter : Bruno Bauer, l’un des témoins, détacha alors de sa bourse les deux anneaux de cuivre qui en retenaient les côtés et ce furent ces anneaux que le pasteur passa aux doigts des jeunes époux."
Jean Rivoire, Les énigmes économiques (mars 2005)
Livret de la collection "Que sais-je" au titre un peu prétentieux. A la fois difficile (technique par moments) et désordonné, prétend tout aborder, chômage, inflation, croissance. Pas toujours impartial, ce livre a le mérite de prouver (en les omettant) l’intérêt des modèles mathématiques pour clarifier la pensée. C’est vrai qu’une équation en dit plus que plusieurs phrases qui annoncent des effets opposés. Il faut reconnaître cependant que ce livret a 17 ans et on a quand même fait des bons progrès depuis.
Antoine de Saint-Exupéry, Vol de nuit (mars 2005)
Rien à dire, fluide, humble et vécu, léger. Moins riche que Terres des hommes, mais il y a des idées fortes en germes : l’idée qu’il y a quelque chose qui va au-delà de la vie humaine, l’idée que la sévérité, même injuste, peut forger l’homme et l’obliger à se dépasser. Et que l’amour et l’action sont deux systèmes de valeurs qui s’opposent parfois, l’un ne pouvant rien pour l’autre. Saint-Ex ici nous fait sentir ce qu’est cette action, et nous la fait aimer, malgré son prix à payer de risques.
Antonin Artaud, Les Tarahumaras (mars 2005)
Je ne sais pas trop quoi en penser, livre peut-être lu dans des conditions non optimales (dans un bus bondé, moite de sueur), j’en attendais peut-être autre chose. C’est plusieurs petits articles décousus, qui semblent rester en surface, comme des introductions à un récit qui ne vient pas. On n’apprend rien de très précis ni sur les rites, ni sur le peyotl, ni sur ce peuple. Et pourtant, il reste quelque chose, après lecture, de suggestif, comme une intuition de ce que les choses sont, une intuition de la force, comme si on devinait le véritable contenu du livre plutôt que le lire : ce que peut être un peuple qui vit dans le surnaturel, au milieu d’une nature remplie de signes divins dont ils ont l’intuition, des rites et un savoir mystérieux. C’est peut-être là le secret pour laisser vraiment des traces sur le lecteur, afin qu’il n’oublie plus. (PS : je confirme quelques jours après le souvenir laissé par ce livre se précise, alors que tellement d’autres s’estompent. J’ai peut-être sous-estimé ce livre au début.)
André Malraux, La voie royale (mars 2005)
Chapeau. Un roman d’aventure, de la vraie ("des fourmis qui s’écrasent sous la paume des mains des insectes, des reptiles, des dangers repoussants à chaque pas qu’on fait dans la brousse"), qui vit de la première à la dernière page, dans un style impeccable. Et décidemment je sens beaucoup d’affinité avec les idées de Malraux sur la vie humaine et sa valeur, la nécessité de lui donner un sens ("Le livre et le personnage [de Perken] sont bés d’une méditation sur ce que l’homme peut contre la mort."), d’en faire quelquechose. Et le fait qu’on peut commencer par se faire une image d’un personnage que l’on veut devenir (l’aventurier par exemple), pour ensuite s’y conformer, et faire de cela la manière de conduire une vie. C’est vraiment un livre lumineux.
Céline, Voyage au bout de la nuit (mars 2005)
Le début est assez impressionnant, un style sec, précis, mordant et drôle, ça a dû en mettre un de coup, dans la littérature. Ca continue dans la suite certes, même si on comprend à ces description cyniques que les idées politiques de l’auteur sont hélas déjà là, mais ça devient ensuite un peu long. Les hommes sont profondément pourris, il n’y a rien en eux de généreux, altruiste, intéressant, ok, on l’a compris : pourquoi le répéter sans cesse ?
Leonard Cohen, Les perdants magnifiques (mars 2005)
C’est la troisième lecture, à deux ans d’intervalle je crois. Qu’allais-je retrouver d’un livre qui m’a tant marqué ? Il restait à vérifier l’interprétation de Li : le livre est une quête de la sainteté, perçue comme la capacité de voir la beauté inhérente à chaque chose (les litanies ou autres passages de questions, tout en majuscules, seraient des hymnes à la beauté). D’après elle, Catherine Tekakwitha, F. et Edith sont parvenus à cette sainteté (la première par la douleur, les autres par le sexe), alors que le narrateur continue à tenter, en vain. Interprétation séduisante, mais qui ne m’a pas complètement convaincu finalement : tous les personnages sont avant tout des perdants (Edith et surtout Catherine sont en plus complètement absentes), et c’est cette défaite jointe à l’aspiration au sublime qui leur permet d’atteindre ce sublime. Sans jamais cesser de rester perdants, destinés au glauque et à l’oubli.
C’est cet aspect d’ailleurs que le livre m’avait fait découvrir, comme s’il avait rendu sa valeurs à tous les avenirs possibles, dont celui-ci en particulier, et que donc il n’y a plus de peur à avoir. Comme si ce livre était "notre histoire à tous", histoire qu’il m’a faite aimer.
A part tout cela, en cette troisième lecture, j’ai trouvé le livre plus abstrait, les mots plus solitaires et épurés sur la page, les événements moins nombreux. Du coup c’est comme un long poème. Et les dernières pages m’ont resurpris parce que je ne me souvenais pas bien, et parce que j’ai soudain un doute : le vieux de l’épilogue, est-ce F. échappé, est-ce son ami et disciple, ou plus vraisemblablement est-ce une synthèse des deux à la fois, alter-egos réunis pour une fin commune ?
(NB : j’ai jadis recopié des extraits de ce livre.)
Françoise Sagan, Bonjour Tristesse (mars 2005)
Petit livre frais, pas transcendant certes, mais bien écrit, ça se lit vite, c’est léger. Pour un livre écrit à 18 ans, c’est pourtant déjà beaucoup.
Michel Leiris, L’âge d’homme (mars 2005)
La première moitié m’agace profondément. Je me dis qu’au fond, écrire une autobiographie pour se connaître n’a pas de sens et ça n’aboutit à rien ( La vie de Henri Brulard de Stendhal m’est récemment tombée des mains après 200 pages), que la seule manière de connaître quelque chose sur soi c’est de choisir un personnage qu’on veut être, le connaître (c’est facile, on le voit de l’extérieur) et ensuite le devenir. Beaucoup plus simple et efficace. Et on ne perd pas de temps à écrire "moi, moi, moi" comme si c’était important.
En fait, je me rends compte que ce qui m’agace particulièrement, c’est le temps que Leiris (et Stendhal avant lui) passe à décrire l’enfance, époque absolument dénuée d’intérêt car là tout le monde a vécu plus ou moins les mêmes choses. Quand Leiris passe à la suite, ça devient nettement plus intéressant, on se rend compte que finalement il écrit bien et son portrait reste dans la sobriété et la simplicité, tout en étant vivant et intéressant. Je ne comparerais pas (comme il le fait dans sa préface) cette autobiographie aux dangers de la tauromachie, mais je reconnais que c’est un remarquable exercice d’écriture et Leiris s’en sort sans doute de la meilleure façon possible.
Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes (février 2005)
Ça commence comme une description du métier de pilote d’avion postal à l’époque des pionniers de l’aviation, alors qu’il fallait naviguer à vue et que le moteur pouvait lâcher à n’importe quel instant. Mais ça devient une réflexion sur ce qu’est le monde, sur ce qu’est la vie et la beauté de tout cela. Ce qu’est une vie réussie, une vie d’aventure, alors qu’on est en train de crever de soif dans un désert et qu’on ne regrette rien. C’est beau, incroyablement fort et complètement dépourvu de narcissisme (qui me dérangeait chez Cendrars), un hymne à la vie et à la condition humaine. J’en ai recopié des extraits.
Luis Sepulveda, Un nom de torero (février 2005)
Roman curieusement riche, qui raconte et suggère beaucoup d’action, de la vraie, en peu de pages. Des histoires enchevétrées, un trésor, des personnages vrais en quête de revanche, des paysages de bout du monde. Ca se lit vite, bien, et ça donne envie d’aventures. Que vouloir de plus ?
Dino Buzzati, Le K (février 2005)
Beaucoup de nouvelles fantastiques, assez simples si prises séparément, mais il s’en dégage comme une vision d’ensemble, plutôt triste certes, de l’homme face à lui-même, de l’absurde, de l’injustice, de la solitude, du temps qui passe. La postface de l’édition française apporte beaucoup pour percevoir cette unité.
Guillaume Bara, La techno (février 2005)
Une petite histoire de la techno, ça se lit vite, pas vraiment d’anegdotes marquantes, mais on apprend quand même un peu.
Blaise Cendrars, L’Or (février 2005)
Relu d’une traite dans un bus hondurien dans une région de cowboys (me souvenais d’avoir aimé il y a 3 ans, mais pas bien plus). Style sobre et dépouillé (moins riche et poétique que dans Bourlinguer) mais efficace, permet peu à peu de saisir l’envergure de ce personnage-aventurier, de manière "vraie". Bon livre, donne la nostalgie et l’envie de vraie aventure.
Jean Cocteau, Les enfants terribles (janvier 2005)
Tentative de restituer le surnaturel du monde de l’enfance, une sorte de roman poétique, où l’on cherche à réintroduire le tragique et le destin. C’est parfois très beau et doux, mais ça ne m’a pas convaincu complètement, peut-être la situation un peu trop artificielle (quatre enfants vivants seuls à l’abri du besoin, servi par des adultes), peut-être parce que ça n’arrive pas suffisamment en profondeur. Et pourtant, il y a quelquechose, je ne déconseillerais ce livre à personne, peut-être n’était-ce simplement pas le meilleur moment.
Ernesto Che Guevara, Journal de Bolivie (janvier 2005)
Lu après en avoir vu une version documentaire. C’est impressionnant. Je n’avais jamais imaginé ce que c’est qu’une guerrilla, à quel point finalement peu d’hommes peuvent avoir une influence énorme sur un pays, mais à quel point ceci implique un sacrifice absolu et héroique : vivre des mois dans la jungle (j’ai vu ce genre d’endroits et sais à quel point ils peuvent se révéler hostiles) avec privations continues et risques incessants, maladies, embuscades par des forces armées dix fois plus nombreuses et mieux équipées.
Ce journal est extrêment dépouillé, juste les observations au jour le jour, la nourriture trouvée, le chemin parcourru, les pertes, et pourtant c’est un récit fascinant, on se prend à espérer que l’histoire finisse autrement, et on comprend d’où vient la légende du Che. Chapeau.
Blaise Cendrars, Bourlinguer (janvier 2005)
L’écriture est souvent d’une force exceptionnelle, ça sent le vent et les marées, ça sent le vécu et ça fait rêver. Cendrars raconte le monde, la vie et les hommes d’autant plus romanesques qu’ils sont réels. C’est impressionnant.
Pourtant, il y a un point faible : Cendrars traffique son autobiographie pour y introduire plus d’aventure, de souffle du destin. Du coup ça devient par moments un peu trop narcissique, et c’est d’autant plus agaçant que l’on sent qu’une partie des mérites est exagérée. Dommage. Est-ce que l’égo est le corollaire nécessaire de l’autobiographie ?
Ca donne plutôt envie de se tourner vers les romans de Cendrars non autobiographiques.
John Irving, La quatrième main (janvier 2005)
4ème de couverture : "Patrick Wallingford fait un rêve : il est couché sur le ponton d’un lac vert émeraude et une femme à la voix sensuelle, qu’il entend sans la voir, lui propose de retirer leurs maillots mouillés. C’est qu’il est sous le coup d’un puissant analgésique, administré après qu’un lion lui a avalé la main gauche lors d’un reportage sur un cirque en Inde… Avec sa verve drôlatique, John Irving nous raconte la rencontre entre ce candidat à la greffe, un brillant chirurgien sauvé de l’anorexie par sa jeune bonne marathonienne, une yupette aux dents longues, une maquilleuse mâcheuse de gomme, et enfin une sirène vêtue d’un sweat-shirt vert, dans un récit sur la perte et la récupération, qui mène un adolescent attardé à l’âge d’homme - de père - par l’attraction d’un être et d’un lieu magnétiques. Et si l’auteur cherchait à nous prouver que la force du désir est la plus magique des prothèses ?"
Tout ceci est vrai, mais cette fois j’ai l’impression qu’en cherchant à trop en faire, Irving finit par rendre trop irréel son récit, qui finit par se réduire à son résumé et ne pas aller assez en profondeur. Dommage, car c’est vrai que Irving a du talent.
Martin Winckler, La maladie de Sachs (décembre 2004)
Beau livre, bien écrit. C’est curieux un livre écrit à la deuxième personne, ça oblige à multiplier habilement les points de vue, on ne s’y fait jamais complètement, ça oblige à garder les distances. L’auteur parvient à raconter une histoire tout en montrant ce qu’est le quotidien du médecin et en militant pour une médecine plus humaine, beaucoup de passages très touchants, doux, surprenants. On finit par connaître les très nombreux personnages, peu de méchants et beaucoup de gens qui souffrent, on suit leurs histoires enchevêtrées. Rien à redire, beau livre. Donne par moments l’envie d’être médecin et fait peur en même temps.
John Irving, Les rêves des autres (décembre 2004)
Un recueuil de nouvelles un peu décevant, car Irving n’a pas le temps de développer ses histoires incroyables et compliquées.
Françoise Dolto, Paroles pour adolescents, ou "Le complexe du homard" (décembre 2004)
C’est curieux, des paroles bien écrites mais pour dire des choses à l’air évident, sur le fait qu’un adolescent est en phase de changement, qu’il cherche des repères, qu’il faut le comprendre, etc. Bien sûr ce livre vise des adolescents, donc je ne peux pas juger, mais peut-être le trouveraient-ils ennuyeux. S’il y a quelquechose qui reste, c’est peut-être l’envie de respecter un peu plus et prendre un peu plus en compte ces êtres curieux que je vois de loin, ce n’est pas rien. Et aussi j’admire le travail d’écriture pour trouver les meilleures paroles, pour ne heurter personne, pour ne pas donner l’impression de les prendre de haut, je crois qu’en ça c’est un sans fautes.
Jean Anouilh, Les poissons rouges (décembre 2004)
Pièce absurde, des idées sur la culpabilité quand on nait riche et sans problème (mais ça va beaucoup moins loin que Le diable et le bon dieu de Sartre), mais ça ne va nulle part, on a l’impression que les gens passent la pièce à se gueuler dessus. Pas fameux.
Antonin Artaud, Le Moine (novembre 2004)
Adaptation par Artaud d’un roman fantastique anglais écrit à la fin du dix-huitième siècle par Matthew Gregory Lewis, âgé alors de 19 ans. C’est un roman incroyable, comme je n’en avais jamais lu, qui m’a laissé tremblant pratiquement jusqu’à la fin, dans une sorte de ferveur pour connaître la suite. Suspense, histoire de fantômes, de passions, de crimes, personnages d’une sombre noirceur. Je ne sais trop quoi en dire, mais c’est d’une richesse et d’une puissance inouie. Je ne sais pas ce qui est dû à Lewis, ou ce qui est dû à Artaud (qui a condensé le texte, concentré l’action, supprimé des passages), mais c’est un livre hallucinant. (Ici des extraits.)
Franz Kafka, Le procès (novembre 2004)
C’est curieux, on lit ce livre et on a l’impression de l’avoir déjà lu, de tout savoir. Pourtant on découvre, on est surpris, et aussitôt on se dit que c’était évident, qu’il n’y avait rien d’autre de possible. Ce n’est pas un livre particulièrement agréable à lire, mais on sent qu’on ne l’oubliera jamais, car c’est un livre visionnaire, Kafka invente un univers bien tangible, dans lequel on s’imagine parfaitement (un peu comme Burroughs, dans un genre pas si différent), peut-être parce que c’est l’univers dans lequel nous vivons, entre rêve et réalité. Chapeau.
David Lodge, Thérapie (novembre 2004)
Histoire d’un scénariste de feuilletons télé, la soixantaine, déprime, sa femme finit par le quitter. C’est bien écrit, de manière variée avec de l’humour (surtout la station balnéaire glauque de Tenerife, Lodge excelle dans ce genre de descriptions). On pourrait rapprocher ce livre de celui d’Irving lu il y a deux semaines, mais ici il n’y a pas de baroque et d’histoires incroyables, David Lodge peint le quotidien de l’homme lambda, et le fait bien, lui donne le sentiment que ses problèmes sont ceux de tout le monde et que eux aussi finissent par s’arranger. Facile à lire, agréable, simple, mais c’est vrai que ça ne va pas ultra-loin, et ça pourrait y aller plus vite.
Milan Kundera, L’identité (novembre 2004)
Ca commence classiquement, un couple, des petits détails, puis une sorte de jeu qu’on ne comprend pas bien, des malentendus, les deux personnages s’éloignent, découvrent que finalement on ne se comprend jamais et que l’Etre est quelque chose de si léger et insaisissable. L’idée que ce n’est pas le mal mais l’imperfection du corps humain qui prouve l’inexistance de Dieu, et que l’homme n’est qu’un petit quelque chose qui flotte là dedans. On se laisse emporter par une angoisse, comme dans un mauvais rêve, le besoin de voir tout s’arranger, de se réveiller, et on sent l’art de Kundera peu à peu tirer les fils de cette angoisse, nous prendre au piège.
Voilà : début sceptique mais pris par surprise, j’ai lu les 200 pages de ce livre sans pause, et je me retrouve à la fin sans plus savoir quoi penser, si ce n’est mon admiration pour celui qui a su soulever la tempête.
Jean Anouilh, Ornifle, ou le courant d’air (novembre 2004)
L’histoire d’un séducteur et poète, extrêmement brillant. Il est un peu creux au début, puis il devient attachant car on le sent humain et capable de bonté, avant de se relancer dans le mal. C’est clair que c’est fascinant un personnage comme ça, mais je me demande s’il n’est pas possible d’être à la fois brillant et bon. Bien sûr, la légèreté suppose toujours du mal et un peu de cynisme, mais ce ne serait pas possible de les appliquer uniquement à des domaines où l’on ne fait pas souffrir les autres ? Anouilh écrit bien, convainc, séduit, mais son pessimisme de fond me gène. Malgré la légèreté.
John Irving, L’épopée du buveur d’eau (novembre 2004)
L’histoire d’un looser, étudiant en nordique primitif inférieur, langue oubliée et inutile, ses problèmes sexuels, l’échec de ses relations, son amitié avec d’autres loosers attachants, et un ami cinéaste qui fait un documentaire sur lui pour illustrer l’échec. Histoire baroque à la Irving, très riche de détails et situations surprenantes enchevétrées, les personnages deviennent attachants. Pas de thèses à démontrer, pas de grandes idées, juste un roman sur la richesse et la complexité de la vie. Agréable, se lit d’une traite (heureusement, car sinon on perdrait parfois le fil).
Jack Kerouac, Les clochards célestes (novembre 2004)
Le titre original "Dharma Bums" dit tout, mais celui français montre mieux la coexistence du sublime et de la déchéance (tient, ça rappelle le titre d’un livre de Leonard Cohen…). C’est pour l’instant de loin mon livre préféré de Kerouac, qui repropose ici ses aventures à la sauce bouddhiste : le mode de vie Beat, les voyages en stop au travers des Etats-Unis, les soirées, l’alcool, les galères, tout est vécu entre semi-illuminations et rechutes, désir de fuir le monde et d’y replonger à fond. Ca paraît parfois caricatural (les orgies "bouddhistes", les moines japonais qui viennent se cuiter au saké tout en enseignant, le fait que tous se considèrent boddhisatvas), mais c’est souvent très drôle, et il y a peut-être un fond bien plus profond. C’est un livre fascinant, jubilatoire, on a envie d’y être. (j’ai recopié des extraits)
André Malraux, La condition humaine (octobre 2004)
Roman troublant, d’une rare vitalité et énergie. L’échec de la première révolution communiste en Chine vue aux travers de multiples personnages esquissés dans leur complexité et leur richesse. Le titre est parfaitement choisi, c’est vraiment un portrait de l’homme dans sa lutte et sa douleur mais aussi dans sa dignité qui ressort. L’horreur de la guerre, de l’injustice, d’une histoire où rien n’est blanc ou noir, gentil ou méchant, où il n’y a pas de sens autre que celui de l’amitié, l’honneur, la fraternité, etc. Une écriture vivante, forte, vécue par un écrivain qui a l’air de savoir de quoi il parle.
Eric-Emmanuel Schmitt, L’Evangile selon Pilate (octobre 2004)
Livre brillant, et en même temps doux et humain. Agréable à lire, arrive à mettre du suspense dans une histoire connue, qui par moments devient une histoire policière, avec maints rebondissements, tout en rétablissant à la fin la part du mystère. Ce n’est probablement pas un livre qui change votre vie, mais c’est un livre clair, qu’on a sûrement envie de relire au bout d’un certain temps.
Hermann Hesse, Le Jeu des perles de verre (octobre 2004)
Long roman d’apprentissage, l’utopie d’une éducation idéale et d’une élite de sages, d’un style fluide qui ne se laisse pas remarquer du début à la fin, mais parfaitement efficace, naturel pour raconter son histoire. Et puis des idées marquantes sur les relations entre savoir et action, le devoir de chacun envers le monde, une fin ouverte pour marquer le coup. J’ai l’impression que les romans de Hesse modifient légèrement mais durablement la vision que l’on a sur le monde, et ce n’est pas donné à beaucoup.
Eric-Emmanuel Schmitt, Oscar et la Dame Rose (octobre 2004)
Petit récit charmant, entre le petit Nicolas et South Park. L’histoire d’un petit gamin cancéreux dans un hopital qui ne comprend pas qu’on essaie de lui cacher la vérité. Et ses amis, Bacon le grand brulé, Peggy Blue qui a un problème pulmonaire mais qui est jolie en bleu, Pop Corn l’obèse, Einstein qui s’appelle comme ça non pas parce qu’il est intelligent mais parce qu’il a une grosse tête pleine d’eau, et s’il avait de la cervelle à la place alors il serait balaise. Et Mamie-Rose, une visiteuse bénévole d’hopital, qui a été catcheuse dans sa jeunesse et qui fait vivre à Oscar une vie entière en quelques jours. Drole, émouvant, beaucoup trop court.
Jean-Paul Sartre, Les mains sales (octobre 2004)
J’aime vraiment bien le théatre de Sartre, c’est sacrément bien écrit, ça se lit d’une traite et il y a dedans des idées très profondes, et en même temps c’est original et d’une grande efficacité dramatique. Parfait.
Barjavel, Les chemins de Katmandou (octobre 2004)
Ça commence avec un petit trop de thèse à démontrer, du genre "mai 68 et les hippies sont le résultats de problèmes familiaux", écrit par un type qui avait 60 ans à l’époque et dont un ami a perdu sa fille à Katmandou. Mais c’est fait très intelligemment, avec une exergue qui précise qu’il ne prétend pas donner une image de la réalité mais seulement raconter l’histoire de deux gars, bien écrit, comme une succession de plans de cinéma qui s’imbriquent et mènent au dénouement, et Barjavel prend le temps de mettre en valeur les idéaux de ces jeunes, leurs aspirations, critiquer aussi les autres, et il y a de très belles descriptions de Katamandou et ses milliers de dieux qui vivent au milieu des gens. Finalement ça devient touchant, et on a aussi l’impression de voyager. Et je le répète, c’est un livre intelligent, simple et pur. Malgré sa thèse.
PS : j’ai tout lu très vite, en 2 jours. Avec un ou deux jours de plus de recul, je trouve ce livre de mieux en mieux, il y a plein de passages d’une grande légèreté, douceur et simplicité, qui touchent vraiment. Ce n’est sans doute pas un livre naif.
Jack London, Croc Blanc (octobre 2004)
Relu après une quinzaine d’années, c’est peut-être le livre qui avait le plus marqué mon enfance, je l’avais lu en classe verte en CM2, et j’avais l’impression d’avoir lu un livre difficile. Finalement, je me souvenais de beaucoup de détail, c’est fou pour un livre lu une fois il y a si longtemps. Cette fois cependant j’ai mis un peu à accrocher, pour accepter la simplicité de l’histoire, de la narration, de l’écritute. Ce n’est que dans les cent dernières pages lues d’une traite que je me suis laissé emporter plus. C’est simple, mais c’est pur, clair, bien mené. Pas étonnant qu’il ait eu un tel succès.
Ray Bradbury, Chroniques martiennes (septembre 2004)
Fluide, bien écrit, d’une écriture légère et pure, une série de nouvelles qui s’inscrivent dans la chronologie de la conquête de Mars, en en montrant plein de facettes, depuis les premières expéditions qui échouent à la colonisation, les différents paysages, l’histoire qui se déroule en parallèle sur les deux planètes, tout ceci montré par des petites histoires, d’hommes et de martiens de tous les jours. On pourrait s’y croire.
George Orwell, 1984 (septembre 2004)
Relu après presque dix ans. Les axiomes sont posés, tout est annoncé depuis le début. Le reste sert à vous piéger dans cet univers effrayant et plausible. C’est un livre visionnaire, on ne retient pas le style, on ne n’y fait même pas attention, mais les idées marquent profonfément, comme des tableaux écrits ou peints en gros caractères. Big Brother vous regarde. Et aussi cette idée que la langue, les mots, c’est le monde. En les changeant ou en les supprimant, il n’y a plus de réalité, et ça peut aller très loin. Attention.
Edwin A. Abbot, Flatland (août 2004)
Dans d’un monde plan ou vivent des polygones, dont la classe sociale et l’intelligence est donnée par la largeur de leurs angles et par le nombre de côtés. Après des explications sur comment marche ce monde (notamment le fait que l’on ne peut voir de surface, tout apparaît comme un segment), un carré raconte sa vision d’un monde en une dimension, et comment une sphère est venue le chercher pour lui faire découvrir la troisième dimension, découverte qu’il essaiera de partager mais ne sera pas comprise par les habitants de Flatland, trop bornés pour comprendre qu’il peut exister une dimension supplémentaire. Ca donne un joli compte moral, souvent drôle, avec des notions géométriques assez sympathiques, ça peut être bien pour mes futurs élèves.
Eric Berne, What do you say after you say Hello ? (août 2004)
J’ai trouvé ce livre par hasard d’occasion à Bombay lors de mon dernier jour en Inde, dont j’avais lu le titre dans un bouquin philosophico-économique de Dupuy, bref pure coincidence. Ca présente une théorie de type psychanalytique à l’air très claire et sensée, c’est vraiment bien expliqué avec des mots simples et ça a vraiment l’air de marcher. Ca s’appelle la théorie des scripts et explique qu’en général les hommes dans leur petite enfance (avant 6 ans), sous l’influence de leur première éducation, choisissent une histoire (genre Oedipe, Le petit chaperon rouge ou Cendrillon) où ils jouent un rôle particulier. Pendant le reste de sa vie, l’individu va alors chercher simplement à réaliser cette histoire, qu’elle soit gagnante ou perdante d’ailleurs. C’est assez flippant, mais ça parait très convainquant. Le but bien sûr reste de se libérer de son script et décider par soi-même, mais ce n’est pas toujours évident.
On explique ici aussi les notions d’analyse transactionnelle : la personnalité de chacun est partagée en fait en 3 états ( ego-state) : Parent - Adulte - Enfant. Ces trois états jouent des rôles différents, ont parfois des buts différents, et constituent trois voix différentes. Un individu passe parfois d’un état à un autre (ce qui explique aussi des comportements très différents.)
Bref, c’est un livre vraiment bien que je recommande chaudement.
William S. Burroughs, La machine molle (août 2004)
Ca commence avec peut-être 80 pages incompréhensibles, mais qui se lisent comme une préparation, pour rentrer dans le monde de WSB. Par moments, il y a une image, trois mots, un personnage au nom évocateur et ça vous repaie au centuple. Il ne faut pas essayer de déchiffrer, de chercher un sens, juste prendre de la vitesse et survoler, et les images remontent. Vers le milieu du livre il y a des dizaines de pages beaucoup plus intelligibles, et c’est une bénédiction. Des lieux glauques à profusions, le petit village amazonien de Puerto Joselito, des métropoles sombres, les ordures. Et le docteur Benway, l’acheteur, Carl, les camés, la police Nova, Johnny, l’agent secret Lee qui ne sait pas pour qui il agit et décode ses instructions dans les coupures de journaux. C’est les dessous du monde dans sa monstureuse nudité que l’on voit ici dans un gigantesque poème hallucinatoire. Ca peut paraître difficile, mais Burroughs transmet par ses livres des images qui marquent pour toujours, un univers qu’il fait exister, qu’il vous fait deviner avec deux mots à peine contenus dans des pages de non-sens en cut-up (technique littéraire consistant à découper deux textes différents, et les recoller en les mélangeant, puis recommencer cette opération plusieurs fois…). C’est un chef d’oeuvre.
PS : vous trouverez sur mon site quelques extraits.
Jack Kerouac, Les anges de la désolation (août 2004)
Acheté dans la petite librairie bondée rue Gît-le-coeur, à côté de l’ancien Beat Hotel. Ca part direct, c’est le retour dans le monde après une retraite en montagne et une période bouddhiste, voyage au Mexique, puis rejoindre Burroughs à Tanger, des personnages que j’aime, un monde que j’aime, et de l’élan. Et une écriture bien plus mûre et fluide que dans Sur la route. Rien à dire, j’aime vraiment bien.
Philip K. Dick, Ubik (jullet 2004)
Lu en un voyage de train, livre conseillé par S. avec plus ou moins les mots suivants : "c’est une histoire de SF, où tu apprends dès la première page qu’on est dans un monde où il existe des télépathes et des gens qui peuvent connaître l’avenir. A la dixième page on rencontre une fille qui a le pouvoir de changer le passé. A partir de là, on se dit que dans un tel monde, c’est mal barré pour une intrigue, puisqu’il n’y a aucun point fixe possible. Et pourtant, on est embarqué dans cet univers confus, comme une sorte de paranoïa, où l’on ne sait plus bien ce qu’est la réalité, très proche des sentiments que peut donner un trip à l’acide." Oui, et on presque l’impression que ça finit trop vite, qu’il reste encore beaucoup de pistes, que ça aurait pu continuer en boucle. Etrange, mais prenant, j’y reviendrai.
Jean Anouilh, Eurydice et Roméo et Jeannette (juillet 2004)
Deux pièces sur l’amour-passion, et sur la fatalité de celui-ci : le coup de foudre contre lequel on ne lutte pas, qui emporte tout et qui donne un sens à la vie, mais qui dès lors condamne à la souffrance car on perd l’intensité de ce premier instant, on reste séparés à jamais. Bien écrit, mais je ne partage pas le message de fond. Mais bon, celui-ci n’est peut-être pas à prendre au premier degré, il a peut-être essentiellement sa fonction cathartique de tragédie, auquel cas il devient plus acceptable.
Neal Donald Wasch, Conversations avec Dieu (juillet 2004)
Joli. Très agréable à lire, présente un système du monde à la fois simple et cohérent, permettant de parler de liberté, de la création du monde et du sens des choses, tout en se plaçant dans une perspective prolongeant le christianisme et le système occidental. Même si au fond je n’ai rien découvert de nouveau, il y a tout dedans, je pense que c’est un très bon livre pour aborder le sujet de la spiritualité, et je le conseillerais à tous.
Hermann Hesse, Le loup des steppes (juin 2004)
J’ai mis un peu à rentrer dans le truc, mais après il ne vous lâche plus. L’éveil, la prise en compte des multiples personnalités de l’homme, l’amour et le sens, qui culmine sur une sorte de théâtre hallucinatoire, "Théâtre Magique, seulement pour les fous. L’entrée coûte la raison. Pas pour tout le monde." La musique de la fin de Don Juan, et la vision de Mozart qui montre les vieillards Brahms et Wagner suivis par un cortèges d’hommes noirs, toutes les notes superflues de leur instrumentation trop épaisse, le péché d’une époque pompeuse et baroque, avant d’être jugés sur ce qu’ils reste de leur oeuvre, de ce qu’ils ont vraiment aporté. Et nous, de notre côté, qu’avons nous écrit, dit, réalisé de superflu ? Ou aussi la vie comparée à la TSF : c’est une lutte continuelle entre la pure musique, le sublime, l’Idée, et le support qui grésille, qui fait tout pour l’assassiner et n’y arrive pourtant pas. A la fin, il se passe des choses, un meurtre, une fin, qu’on attendait, mais on ne sait plus si elles se sont réellement produites. On aurait envie de dire qu’on n’a pas le droit de terminer un livre comme ça, et pourtant on reste profndément touché. Que dire encore ? Je vais essayer de relire la fin, dans l’espoir de comprendre quelquechose de plus, je crois que je suis tombé dans le piège…
Andrija Pujarich, Uri Geller (mai 2004)
C’est la biographie prétendue de Uri Geller parue en 1974, par un prétendu parapsychologue qui aurait ét témoin de ses super-pouvoirs. A part télépathie, tordage de métaux, arrêts et réparations de montres, il y a aussi (dé)matérialisation et téléportation, tout ceci en conditions scientifiques. Sur ces effets magiques se greffe une histoire d’extraterrestres en orbite autour de la terre qui se servent de Puharich et Geller pour leurs projets, communiquent avec eux, leur montrent des soucoupes volantes. Et puis aussi les services secrets israéliens et américains qui utilisent ou poursuivent nos deux acolytes, la guerre Israel-Egypte qui risque de dégénérer en conflit mondial. Bref, c’est un roman remarquablement imaginatif où un prestidigitateur qui ne fait en pratique que des petits effets de close-up se présente comme le sauveur de l’humanité !!!
J’ai fait ensuite des recherches sur le web, pour découvrir qu’après ces affirmations hallucinantes, Geller a continué sur sa lancée en proclamant avoir arrêté le Big Ben (à posteriori) et permis la signature d’un accord de paix russo-américain. Puis, avec la mode du paranormal qui s’estompe, il s’est peu à peu reconverti, ne parle plus d’extraterrestres mais uniquement des pouvoirs de tous les êtres humains, fait du conseil psychologique, pose en photo avec Mickael Jackson ou la reine d’Angleterre, s’est fait faire une cadillac tapissée de couverts tordus. Il soutient toujours ses pouvoirs sont authentiques, même s’il sous-entend parfois que c’est surtout pour les gens qu’il fait ça. Il a aussi survécu à de nombreuses émissions télé hostiles au paranormal, où il n’a pas donné de preuves concluantes mais a tenu bon. Je trouve l’habileté du personage et de sa reconversion fascinante.
Alberto Moravia, L’ennui (avril 2004)
Ca commence par l’histoire d’un gars fils de bourgeoisie qui s’ennuie, et on partage un peu se sentiment. Mais tout se lit bien, il y a une histoire d’amour dans laquelle il rentre sans savoir pourquoi, c’est toujours très bien écrit, on a toujours envie de savoir la suite, même si je ne me sens pas très touché car tout ça est bien loin de moi. J’ai bien aimé la fin, une sorte d’illumination qui semble le sortir de sa maladie, et donner peu à peu une épaisseur aux personnges.
Jim Fergus, Mille femmes blanches (avril 2004)
Beau récit de fiction historique qui sert de prétexte à décrire la vie chez les indiens d’Amérique, et comment ils ont été expropriés de leurs terres et exterminés. Bien écrit, clair, méthodique, on se laisse peu à peu prendre par la curiosité, et on ne voi pas le livre passer.
Flavio Parenti, La valle dei Burgher (février 2004)
C’est un ami, et le livre n’est pas édité. C’est l’histoire d’un Macdo géré par les steacks eux-memes (les poulets en fait). Drole, bien écrit, bien construit, avec plein de trouvailles super-chouettes. A faire connaitre.
Jean-Claude Grumberg, Les courtes" (février 2004)
Nous allons monter deux de ces pièces avec l’atelier théatre. L’écriture est fraiche, c’est agréable à lire, il y a des passages droles, et ça se joue bien.
Claire Legendre, Le Crépuscule de Barbe Bleue (janvier 2004)
Comme ses autres livres, ça se lit très vite, je l’ai fini en 3 jours, au début j’aimais pas trop, mais il y a quelques nouvelles qui sont vraiment bien (celles plus autobiographiques en fait, il y en a une sur sa grand-mere). Rien à dire, elle écrit bien, elle arrive à faire une histoire avec presque rien. Le seul truc, c’est que toutes ses nouvelles se terminent par la mort du personnage. Pourquoi ?
Jack Kerouac, Sur La Route (janvier 2004)
je relis ce livre après cinq ans. Je suis impressionné par le style et l’humour discret, la fluidité. Il n’y a rien à dire, ce gars a compris beaucoup de choses, "il a le sens du temps". Ce livre donne envie d’être jeune, de partir encore et toujours. Etrange que plusieurs personnes trouvent tout ça un peu lourd. (des extraits)
Eric Emmanuel Schmitt, Mr Ibrahim et les Fleurs du Coran (décembre 2003)
Histoire très touchante de simplicité et de douceur, l’amitié d’un gamin avec un épicier arabe d’inspiration soufie. Ca se lit très vite, mais ça laisse une impression de clarté.
Eric Emmanuel Schmitt, Milarepa (décembre 2003)
Cette fois c’est d’inspiration bouddhiste : un jeune parisien reve qu’il est la réincarnation de l’oncle méchant d’un sage tibétain, dont il doit raconter l’histoire pour expier ses méchancetés. Bien écrit, clair et simple, l’idée de base est chouette, mais c’est un peu court, il n’y a pas le temps de creuser. C’est juste du coup une nouvelle agréable.
Luis Sepulveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour (décembre 2003)
Nouvelle brève sur l’Amazonie, l’histoire d’un paysan de la montagne qui s’y installe, apprend la vie dans la foret, celle des indigènes. Et la présence de l’homme blanc qui détruit cet équilibre fragile. On retrouve cet aspect de la foret qui se transforme en cauchemar pour peu qu’on brise une des infinies règles apprises aux cours des millénaires par ceux qui y vivent, l’équilibre harmonieux et fragile que ces gens entretenaient avec la foret. Ce cauchemar est fascinant, aucune naiveté, le vrai cauchemar des origines de l’humanité avec lesquelles nous avons perdu le contact, et contre lequel nous sommes sans défenses. Tout ceci est peint avec élégance, pudeur, et respect, celui qu’impose le grand silence et la grande solitude de la foret.
Hermann Hesse, Demian (octobre 2003)
Chef d’oeuvre. Je l’ai lu d’une traite, et à la fin je tremble presque. L’impression d’avoir touché une vérité profonde, un quête authentique, de chair, avec violence et passion. Tout ceci pour répéter et revivre le rêve de toujours, devenir soi-même, réaliser ce qu’on a d’infini. Et ici c’est possible, ça fait envie, ça donne des forces pour continuer le combat. Merci.
Henri Miller, Tropique du Cancer (septembre 2003)
Un long poème de 330 pages, des passages à couper le souffle, peinture d’un monde, de vrai gens, les artistes désargentés à Paris dans les années ’30. Et un optimisme débordant de vie, la vie plus forte que tout, qui aime tout, jusqu’à la saleté, la misère. Un chef d’oeuvre.
Vladimir Nabokov, La Méprise (septembre 2003)
Chapeau, histoire prenante, écriture impressionnante, fluide, dense, ironique, maitrise parfaite, et continuels coups de théatre. Longtemps que je n’avais pas lu quelquechose comme cela.
Balzac, La peau de chagrin (septembre 2003)
L’histoire est bien, quelques passages passionnés (comme la tirade des scientifiques, des médecins), mais aussi des passages où les digressions de digressions et les descriptions interminables sont vraiment pénibles. Le personnage annonce "je serais bref" et juste après explique qu’on ne peut rien comprendre de sa vie si on ne connait pas ces détails minuscules de telle journée vingt ans avant. Bref, Balzac maitrise et a des connaissances impressionnantes, mais avis mitigé quand meme, on a hate de finir.
Dostoievski, Le joueur (aout 2003)
Histoire de passion, pas seulement le jeu, tout un milieu aristocratique oisif au dix-neuvième et ses intrigues. Ca se lit d’un coup, il y a de la passion là-dedans, c’est de la vraie écriture, et tout est encore vivant.
Osho, Never born and never died (aout 2003)
Ce sont des explications sur le Tao, ça se lit très bien et ça a l’air clair, limpide. Le début est le plus intéressant, ensuite un peu de redites.
Osho, So lost and so at home (aout 2003)
Ici c’est le zen, mais il y a en fait peu d’explications, et plus de blagues. C’est toujours très agréable à lire, et mine de rien, sans s’en rendre compte, on s’imprègne des idées de Osho, que j’aime vraiment bien. C’est vraiment puissant et simple à la fois, et ça met l’accent sur la liberté, le "tout est là". Il n’y a rien à changer.
Chimo, Lila dit ça (aout 2003)
Relu ce livre après peut-etre trois ans. Après avoir lu que c’est probablement l’oeuvre d’un vrai écrivain et non pas le vrai journal d’un jeune beur. En effet, ça a l’air vraiment construit, il y a des passages avec des phrases et expressions extraordinaires une à la suite de l’autre, à se demander comment le gars a pu les trouver. Il y a eu surement un peu de marketing dans l’écriture et aussi des clichés, mais le style est vraiment puissant, et il y a bien de la poésie un peu partout. Ici j’admire vraiment l’écriture.
(PS : il y a des passages là-dedans qui sont peut-etre inspirés de "Tropique du Cancer", cf plus haut)
Amélie Nothomb, Robert des noms propres (aout 2003)
Lu d’une traite. sur le style rien à dire, on sent la facilité d’écriture de Nothomb, c’est fluide, efficace, précis, ça se lit sans fatiguer. Elle maitrise son sujet, ses personnage, quelques idées intéressantes, et une fin pas escomptée.
Par contre, je trouve toujours que ça manque de force (comme "Stupeur et Tremblements", qui apparemment a vraiment eu du succès), on attend quelquechose qui ne vient pas vraiment. Ou meme, cette fois, on sent que de toute façon il n’y a pas trop à attendre, le roman est un peu un survol rapide, sans vraiment approfondir. Et on le lit pareil, sans se remettre en question, sans etre vraiment touché. L’auteur était-il vraiment dedans, ou est-ce juste la ennième production d’une écrivain qui connait bien son métier ?
(en plus, mise en page gros caractères, gros marges, on a l’impression d’un gros livre, et je suis déçu finalement du peu de contenu : tout passe vite, on a l’impression de dévorer les pages, mais en fait le roman doit etre très court)