Mercredi 11.02.2004

Petit déjeuner, les gens arrivent de plus en plus tard, ce n’est que le troisième jour mais la fatigue commence à se faire sentir. Nous cherchons la liste des PMUs de la ville dans l’annuaire et dans le guide de Lambdaville, ils n’y figurent pas, alors que tous les habitants les connaissent !!

10h du matin, le café du Terminus est pratiquement vide, quelques retraités jouent, on en interviewera deux, certains sont attablés avec leur journal. Il y a une petite vieille de 82 ans avec un paquet conséquent de feuilles de jeu, on l’interviewera demain.

On fait un entretien avec un retraité ex-technicien de télé. Lui aussi explique que l’on gagne autant en jouant au hasard (son ami a remporté son plus gros gain avec une date d’anniversaire), pourtant lui aussi a des stratégies impressionnantes : il a 500 fiches de chevaux, utilise l’"Almanach du Trot", mensuel avec des infos cheval par cheval, tient compte des liens entre familles de jockeys et entraîneurs (qui sont susceptibles de sacrifier ne performance personnelle pour avantager un familial), de la région des hippodromes. Il explique lui aussi qu’il y a des magouilles et que la plupart des courses sont arrangées. Il fréquente régulièrement les hippodromes pour avoir de la meilleure information, par exemple il cherche à parler aux vétérinaires, aux entraîneurs, etc. Manifestement ce type ne croit pas au hasard. (autres points intéressants de l’entretien : rapports avec la famille, rapport au jeu (très contrôlé), le jeu comme moyen de rencontre et de socialisation : le café du Terminus sert de lieu de rencontre pour faire du troc, du travail au noir, etc)

On fait une pause en marchant un peu dehors, car passer la journée dans un café c’est parfois épuisant. Solène reste au café du Terminus, elle interviewera les sans-papiers qui emplissent la salle l’après-midi. L’un joue partout le 3, c’est son numéro fétiche, l’autre joue au PMU le dernier tirage du loto, car il a remarqué une corrélation entre les deux. Solène interviewe aussi le gars vu la veille avec sa copine, aujourd’hui seul. C’est un sans-papiers, il a une situation très difficile, le jeu est la manière d’échapper à la solitude, il donne aussi l’espoir d’échapper à la misère et la force de la supporter. Il explique aussi que les 3/4 des gens dans ce café l’après-midi sont des sans-papiers. Plus tard, quand j’arrive, il me dira n’être jamais allé sur le lieu des courses, car ça ferait trop d’émotion de voir le cheval sur lequel on a misé refuser de courir, parfois il ne peut même pas le regarder directement sur l’écran. Le PMU d’après lui devrait inscrire le nom des joueurs sur les tickets, de manière à leur dire plus tard : "Toi, tu joues et cotises depuis 20 ans, donc on va te récompenser aujourd’hui." Mais malheureusement les cotisations sont anonymes. Enfin, il explique que chaque hippodrome a ses cotes gagnantes, par exemple à Vincennes c’étaient les cotes (oui, c’est bien ça !!) 4 et 12 qui gagnaient tout le temps.

Pendant ce temps, je pars avec la prof interviewer le gérant du Stade de France. Ce dernier n’est pas là, parti au commissariat pour un chèque impayé, la gérante nous offre un coup à boire. Ouf, j’évite le café et prends une grenadine. Elle est toujours en style rockeur, jupe en jean, veste en cuir sans manches, dessous un t-shirt genre rugby. On discute avec un joueur de Rapido, ici depuis deux heures à faire des statistiques des tirages du jour, en buvant des verres de rouge. Ils nous explique que certains numéros reviennent dans la journée, si on les repère bien et on joue le soir une cinquantaine de fois, on est sûrs de gagner. Lui n’y passe pas tout son temps, ce n’est pas son activité principale, mais il y a d’habitude un type ici qui fait ça "professionnellement" toute la journée, et gagne des centaines d’euros chaque jour, mais ce type-là ne parle à personne, il garde ses secrets. Ce que notre joueur sait, c’est qu’on ne peut pas prévoir le numéro complémentaire (1 chance sur 4) et que les pros, lorsqu’ils sont sûrs des huit numéros, jouent les 4 combinaisons possibles sur le numéro complémentaire à chaque fois. Mais ce joueur parle aussi sans cesse d’une émission sur M6 qui l’a traumatisé : on y explique que le jeu est cause de divorce (40% des divorces selon lui) et il flippe sur ça, d’autant plus que même si l’émission ne le mentionnait pas explicitement, il a reconnu le rapido ! En disant ça, il prend la quinzaine de grilles qu’il avait remplies avec ses statistique et les déchire soudainement, pour ne pas être tenté de les jouer. Il a peur que l’entretien que j’ai enregistré ne passe à la télé. Quand nous partons, il nous propose de miser tous un euro sur ses combinaisons, d’accord, et nous perdons. Bien que ce type a affirmé ne venir que deux fois par mois, Solène dit l’avoir vu le lendemain. En partant, la tenancière veut nous offrir un grand calendrier 2004 offert par je ne sais quoi (si ça avait été Rapido, j’aurais gardé) mais finalement je me dis que même en l’affichant dans le département de sciences sociales, ça ferait glauque.

Je reviens au café du Terminus en passant à côté des dealers du Clos St-Firmin qui doivent faire une observation ethnologique des enquêteurs depuis quelques jours. Je retrouve Solène et on parle toujours de stratégies de jeu loufoques et aberrantes. On passe dans un internet-café, j’ai reçu 70 mails en 3 jours, vive le SPAM. En tout cas j’apprends aussi que le monde en dehors de Lambdaville existe toujours. Retour au QG, on est tous lessivés, mais on continue à parler de boulot. Je profiterai de la réunion pour rédiger ce compte-rendu, il y a parfois des moments marrants. A 23h30 on se fait virer du resto, on continue la réunion dans la chambre d’une prof, jusqu’à minuit passée.

Réunion du soir :

- On apprend que dans la police municipale, les deux plus vieux sont appelés Papy et Mamie, tout le monde se connaît, c’est une grande famille (il y a 2 soeurs, puis beau-père et gendre).

- Les catéchistes alimiennes sont des gamines de 12 à 14 ans, elles enseignent à des gamins de 6 ans, leur font des interros notées et mettent au coin ceux qui n’écoutent pas bien. Ils n’ont pas trouvé de catéchistes plus expérimentées.

- La femme qui habite en face de l’immeubles des appartements de flics (on les a regroupés dans une seule tour) se plaint de la vue.

- Le restaurateur chinois a hoché la tête pendant 5 minutes en refusant tout entretien.

- La prof demande qui sont ceux que l’ont nomme "les piliers du CGJ" (association sportive de jeunes), on nous explique que ce sont des animateurs, alors que Solène imagine plutôt un bonhomme debout jambes tendues, les bras derrière la tête, mais elle préfère ne rien dire aux autres. Heureusement qu’il y a des ethnologues pour nous pousser à enquêter sur le rôle de ces "piliers".

- Le fils de ... est "plus mal-élevé que les alimiens", que sa mère critique pourtant.

- "Les femmes passent au café uniquement pour acheter les clopes pour leur mari."

- "L’antillais s’est révélé être libano-sénégalais." (c’est celui du premier jour au café, interviewé par D. Elle rapporte aussi :

Il a dit : "Votre prof c’est un joueur".
D. : "Euh..."
L’antillais : "Parce qu’il fait le naïf, mais bon, quand je lui ai donné deux chevaux, il a joué deux fois, et puis cinq fois." [D. fait un air perplexe.] "Ben oui, vous, je vous conseillerais deux chevaux, vous les joueriez deux fois ?"
D. : "Euh, non... ?"
L’antillais : "Ben non ! Et voilà ! Vous voyez ! Il fait le naïf, mais croyez-moi, il a déjà joué."

Qui est l’ethnologue là-dedans ?

- Quand j’entends les questions des ethnologues, je me demande qui devrait étudier qui. ;-)

- "Vous vous en foutez de ma vie." "Non, non, c’est ce qu’on veut." (Compte rendu d’entretien)

- Les filles enquêtant sur la copropriété du Clos St-Firmin ont fini par savoir qu’il y a là en tout 35 et non 32 ou 52 pavillons.

- Hier, un binôme a appris que la rumeur circulait dans le quartier qu’ils étaient responsables du nouveau ramassage et tri des déchets du quartier St-Frin.

- D. nous rapporte quelques infos supplémentaires sur son entretien avec "l’antillais". C’est elle qui m’a écrit ce qui suit :
"Un quart d’heure sur les paris. Il a amené Paris Turf, il m’a dit qu’à midi il allait étudier les chevaux, et puis il allait au café. Mais "LUI, il reste pas au café, il fait ses paris et il s’en va." [note : c’est faux] Il dit qu’il y a des courses tous les jours parce que l’État a besoin d’argent, l’État est corrompu en haut, et fait de voleurs... Il dit c’est comme à Rome, quand c’était la décadence, il fallait distraire les gens, du cirque, des gladiateurs, là c’est pareil. [Il leur lit au passage un bouquin de Sénèque.] Il déplorent que des gens ne travaillent pas et jouent leur RMI, leurs allocs aux courses. Il insiste sur la valeur du travail. Il parle de l’argent qu’il gagne comme de l’argent "gratuit", il le distribue à sa famille, en cadeau, parce que ce n’est pas du "vrai" argent.

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