9h du matin, on passe au Stade de France, l’adjointe au maire nous a annoncés hier, on va directement voir la tenancière qui nous dit de nous adresser au "jeune homme", le patron, son mari. On obtient un rendez-vous pour 14h30 pour un entretien, 20 min maxi. Il y a toujours pas mal de monde au comptoir, buvant juste des cafés, certains jouent. Musique forte et on parle peu. Ce n’est pas Johnny mais ce n’est pas très loin.
On va en stop jusqu’à la Chandelière, un couple de noirs, la quarantaine, nous prend, très sympathique. L’homme et la femme nous citent tous les cafés du centre (ils y habitent) mais disent ne pas les fréquenter car ils ne boivent pas, ne fument pas et ne jouent pas.
Bar-tabac-PMU de la Chandelière, 10h du matin. Essentiellement des retraités, qui jouent un peu. On parle avec l’un d’eux, au comptoir, il ne joue qu’au Tiercé et dit choisir les chevaux au hasard, il nous pousse à essayer de jouer. Ok, c’est fait. Il vient ici "souvent" le matin, "pas toujours". Pas l’après-midi pendant les courses car sinon il serait obligé de jouer et il n’a pas l’argent pour ça, il se contente de regarder les résultats sur Canal +.
Quand il part, le patron nous dit que ce type vient souvent, tous les jours, parfois même l’après-midi. Beaucoup de retraités font ça, ne sortent jamais du quartier, sauf pour de rares invitations à Paris. Ils se retrouvent soi ici, soit au PMU du Terminus, soit dans un troisième café. [Tiens, pendant que j’écris ces lignes, Johnny passe à la radio, il est partout !]
Le patron nous demande ce qu’on fait ici, si on travaille pour la mairie. J’explique que nous sommes un groupe faisant une étude sur Lambdaville, et Solène et moi avons choisi les cafés. Il est un peu agressif, dit qu’on devrait s’intéresser aux gens qui ont des problèmes et laisser tranquilles ceux qui jouent. Lui, par exemple, affirme ne pas regarder du tout ce que les gens jouent, il ne regarde jamais le guichet, c’est leur affaire.
Je lui demande qui fréquente ce lieu. De tout : les retraités qui ne se retrouvent pas dans les cafés, et aussi des jeunes qui n’ont rien à faire, souvent ils viennent (il parle ensuite au singulier "un gars que je connais"), s’installent sans consommer, mais il les laisse car il les connaît (il n’y a pas de jeunes en ce moment, et d’autres indices laissent supposer qu’il n’est pas toujours aussi accueillant qu’il ne le dit). Il dit qu’il connaît tout le monde. Il répète que ni les jeunes ni les vieux ne sortent jamais du quartier.
Il y a soudain un groupe de femmes âgées (elles ont l’air d’être venues indépendamment) qui arrive, fait la queue, sans se parler, joue et s’en va. Seuls les hommes restent au comptoir.
On a donc plusieurs publics :
les hommes retraités qui jouent au PMU au comptoir, d’autres sont attablés et jouent aux cartes ou remplissent leur grille de jeu avec le journal. Ces retraités attablés sont regroupés dans une zone avec des tables d’un côté de la salle.
les femmes retraitées qui jouent au PMU mais ne restent pas dans le café
des hommes et quelques femmes de passage (balayeurs, employés divers) qui passent pour un café au comptoir, mais ne restent pas longtemps et ne jouent pas. Un ou deux noirs passent un moment, rapidement, mais la plupart des gens est clairement blanche d’origine française. Les immigrés ou noirs vont au café du Terminus.
Dans la zone des courses, avec le grand écran, les tables sont toutes vides, avec deux alimiens assis ici qui discutent, ils sont bien séparés du reste des clients.
Autres observations :
comme au PMU du centre (rue d’Orléans), il y a ici un renard empaillé, à côté d’un fer à cheval. Nous conjecturons qu’il s’agit là d’un porte-bonheur lié à la tradition équestre, la chasse à courre, etc. Le premier retraité dit non, le patron explique que c’est un cadeau ramené de Kabylie par un cousin. Il me demande si je le trouve joli.
Les alimiens existent, nous les avons rencontrés : deux dans ce café, et un femme dans la rue, à qui nous demanderons des renseignements.
Dans la rue près de la gare, il y a une pub pour Euromillion : le "Comité des riches contre Euromillion" proteste "Ils veulent nous retirer le caviar de la bouche ! Non à Euromillion !", nous en verrons une autre sur les quais-RER : "Mettons nos visons, et allons manifester." La stratégie marketing est bien différente de celle du PMU qui sur ses affiches (à l’intérieur des bars) insiste sur "l’émotion".
PMU du Terminus, 13h.
On vient de discuter 1h avec un type à côté du guichet, c’est un ouvrier d’origine égyptienne, il était hallucinant, c’est un peu du gâchis de ne pas avoir réussi à enregistrer.
Il a d’abord remarqué mon carnet, puisque lui aussi a un carnet rempli de chiffres et de calculs, il nous dit que nous sommes comme lui. Nous expliquons que nous apprenons à jouer, il prend une page de mon carnet et en réfléchissant une trentaine de seconde, nous marque 4 combinaisons de 5 numéros Il explique une stratégie compliquée : pour jouer un quinté, il faut inclure 2-3 bons chevaux (reconnus uniquement par leur côte, ce type ne s’intéresse qu’aux nombres, pas aux chevaux), puis ajouter un moyen et un mauvais pour que ça rapporte plus. Puis on fait attention à ne pas avoir mis que des mâles ou que des femelles car il y a toujours un peu des deux dans une combinaison gagnante. Il n’utilise pratiquement pas les autres indications (poids, âge, jockeys...) à part un peu les avis des experts, il s’appuie essentiellement sur les côtes. D’autres cependant incluent les autres paramètres dans leur stratégie.
Il raconte que son père l’envoyait valider des tickets de PMU quand il avait 2 ans, depuis il joue tout le temps. Même le loto, les jeux à gratter, le millionnaire. Il joue 2-3 fois par semaine. Il explique que le jeu est comme une drogue, et il ne regarde pas les résultats à la télé pour préserver ses enfants. Il cite l’exemple d’un type qui jouait tout sans rien laisser à sa femme et enfants pour vivre. Quand sa femme a appris qu’il jouait (après le mariage !!), ils ont dû trouver un accord : il verse son salaire à sa femme (qui ne travaille pas), celle-ci gère tout l’argent et lui donne 100 euros par mois pour jouer, comme ça cela reste raisonnable.
Il nous répète à plusieurs reprises que nous ne sommes pas des joueurs, ça se voit, du coup il reprend les combinaisons qu’il m’avait laissées et déchire la feuille, car il ne faut pas laisser ça à un non-joueur. Il répétera plusieurs fois qu’il pense que nous sommes des agents du PMU, mais bon, ça ne change rien à son attitude cordiale, il aime parler de sa passion et sait qu’il ne risque rien.
Il dit qu’il prépare toujours ses courses avant de jouer, il achète parfois tous les quotidiens spécialisés (il y en a une dizaine !), et ça lui prend parfois jusqu’à 4h pour faire ses calculs. Il explique que la plupart des gens travaillent et n’ont pas le temps de faire ces calculs le matin-même, du coup tous les journaux paraissent en avance, la veille, pour leur laisser ce temps.
Il nous parle ensuite des magouilles du PMU. Les courses seraient truquées. Autrefois (il y a une dizaine d’années), on utilisait des tickets poinçonnés et les gens pouvaient encore gagner. Maintenant le traitement informatique permet au PMU de savoir longtemps en avance ce que les gens jouent, et de truquer les courses. Du coup on gagne beaucoup moins qu’autrefois. A partir de là, le type extrapole et considère que l’ordre d’arrivée des chevaux est parfaitement contrôlé. L’idée cependant, c’est que le trucage ne se fait pas au hasard, il répond à une certaine logique numérologique (lié aux numéros, et non pas aux chevaux associés !!) Voici un exemple de raisonnement : si les numéros qui ont gagné samedi ou dimanche perdaient mardi, alors le gens le comprendraient et ils gagneraient en ne jouant que parmi les 10 numéros restants. Du coup, le PMU fait gagner le mardi un et un seul numéro du samedi et un numéro du dimanche. Donc notre joueur remplit sa grille en mettant un numéro du samedi, un du dimanche, et trois nouveaux numéros. Mais ensuite, on peut aussi faire des calculs plus compliqués. Le quinté du dimanche était 1-3-11-13-5. On peut remarquer qu’entre 1 et 3 il manque 2, c’est pourquoi le 3 est en 2ème position. Le 5 est en 5ème position, et on remarque que le 11 et 12 sont des numéros consécutifs. Ces remarques sous-entendent que ces résultats ne sont pas dus au hasard, ils sont le fruit d’un calcul complexe de la part du PMU qui cherche à déjouer les stratégies des gens, et notre joueur cherche à anticiper ce type de calculs.
Malgré tout cela, notre joueur perd en général, et s’il gagne 50 euros il les rejoue aussitôt. Une fois, il a fait deux quintés et gagné deux fois 2400F. Il a acheté une moto électrique pour son gamin, et il a reperdu tout le reste aussitôt.
Il se plaint que les courses mineures (autres que quinté et tiercé) n’aient pas de côtes sur les chevaux, et du coup seuls les "obsédés" peuvent jouer. Ces obsédés sont ceux qui connaissent tous les chevaux par coeur. Alors que lui, comme la plupart des joueurs selon lui, ne se fonde que sur côtes et numéros. S’il y avait des côtes sur les autres courses, ils joueraient tous sur toutes les courses.
Notes complémentaires de Solène :
le gars ne comprend pas qu’on s’intéresse si on ne joue pas, c’est pas la peine qu’il nous explique.
il dit à un moment : "Ici c’est des pauvres qui jouent, pas des patrons."
les experts des journaux ne sont pas de mèche avec le PMU car il y a un championnat des pronostiqueurs, et ils ont intérêt à bien prévoir (beaucoup d’argent en jeu).
Peu après, on commence à discuter avec une femme sénégalaise, 40 ans environ, assise avec son journal en train de faire ses pronostics.
Elle ne veut pas être enregistrée, malgré nos explications, parce qu’on pourrait "reconnaître sa voix", mais on peut prendre des notes. Elle dit jouer juste les conseils d’un certain pronostiqueur, mais en fait elle a aussi des stratégies plus compliquées : elle tient compte des cotes, qu’elle classe avant de les mélanger, mais en fait elle fait plutôt un classement en soustrayant la cote au poids du cheval. Elle connaît aussi quelques entraîneurs et chevaux, et parfois elle a aussi tenté de jouer sa date de naissance. Elle répète plusieurs fois : "ça va ça vient, c’est du hasard".
Elle joue presque tous les jours, ce qui la limite c’est ce qu’elle a sur elle (et tout court) : elle arrive et regarde ce qu’elle a dans sa poche, et joue tout. Elle joue parfois dans d’autres cafés, mais surtout ici. Elle joue parfois à d’autres jeux, le loto notamment, mais elle dit "Le loto, j’ai l’impression que c’est de l’argent perdu." Elle a commencé à jouer au Sénégal, tout le monde jouait là-bas (sur le PMU français). Elle connaît peu de gens dans ce café (personne en ce moment), elle connaît même la famille dans certains cas (ceux qui viennent du même quartier au Sénégal), mais quand ils se retrouvent ici ils parlent essentiellement de jeu.
Elle explique que les femmes ne jouent pas moins que les hommes. Ici il y en a peu parce que c’est un bar. Elle jouent plutôt en passant, viennent jouent et s’en vont, ou à d’autres endroits.
Puis on discute avec un jeune homme, la trentaine, intérimaire dans le bâtiment, sénégalais (Solène fera un entretien avec lui le lendemain, elle apprendra qu’il est sans-papiers, arrivé récemment, et vit une situation très difficile). Il est avec sa copine, noire française, probablement enceinte, la trentaine aussi.
Notre joueur connaît bien les chevaux (leur âge, leur poids), mais il joue uniquement sur les toquards car ce qu’il vise c’est le gros lot. Il joue depuis 3 ans parce qu’un de ses amis a gagné gros. Il joue pratiquement tous les jours, parfois il vient en cachette sans que sa copine le sache (elle sourit quand il dit ça, mais de temps en temps elle doit le rappeler à l’ordre). Les seules fois où il ne joue pas c’est quand il ne peut pas parce qu’il travaille. Il prépare longtemps ses courses.
Il voit ses mises comme des cotisations, on cotise toute sa vie et seulement alors on peut toucher le gros lot, ça ne touche jamais les jeunes. Il voudrait que sa copine joue aussi, elle doit "cotiser" elle aussi, comme ça elle pourra jouer quand lui ne pourra pas et "gagner à sa place", mais je me demande si ce n’est pas une façon de se déculpabiliser. La copine refuse de jouer, elle n’a jamais joué, mais elle commence à donner des conseils, pour jouer sur les chevaux qui gagnent, et pas seulement sur les toquards.
Il nous parle ensuite des magouilles du PMU. Les courses sont truquées, et les joueurs se mettraient d’accord PENDANT la course pour laisser passer l’un ou l’autre (la copine les aurait vu à la télé en direct communiquer pendant la course), pour que les gens perdent. A la fin, il sort une théorie loufoque sur les côtes qui se suivent et des histoires de numérologie, il dit avoir découvert ça, c’est une manière d’échapper aux magouilles du PMU.
Il dit tout le temps des trucs du genre "50euros, 100euros, c’est rien" pour dire que quand on gagne ça c’est des petits gains que l’on rejoue, juste des cotisations supplémentaires. Sa copine le rappelle un peu à l’ordre. Il dit qu’aujourd’hui un type a misé et perdu 1000euros.