Macchu Picchu, mère de pierre et semence des condors


jeudi 21 juin 2001, par Francesco Colonna Romano

Ca fait environ un mois et demi que je savais qu’un jour j’écrirai un mail avec ce titre. En fait il vient de Neruda, j’avais acheté le livre ici à Lima, c’est pas facile mais en situation c’est assez puissant, meme si on n’en comprend que la moitie. Bien sur, la veille, nuit dans la montagne, j’ai failli tout abandonner pour quelque chose de moins solennel dans le genre "friday night fever in Macchu Picchu" (vous compredrez pourquoi), mais le lendemain j’ai aussitot rechangé : ça le mérite amplement.

Retour au récit des évènements pour mon dernier mail du Pérou, ce soir en effet je rentre. Triste mais pas trop, car tout ici a été vraiment intense jusqu’au dernier moment, donc pas de regrets, et de toute façon je reviendrai. Content de rentrer, de revoir Paris et tous ceux que j’aime, car la vie est partout, et pas seulement tres loin. Et puis aussi la douche de ce matin, qui a commence tres chaude, une des meilleures en deux mois, a vite retrouve une température ordinaire (ie fraiche), donc il est temps que je rentre pour une vraie...

Mon dernier mail commence a dater, plus d’une semaine. J’étais à Puno, sur le lac Titicaca. Le lendemain, je l’ai passé sur l’ile Taquile, avec ses sentiers escarpés aux milieux des terrasses, ses maisons éparpillées et ses habitants en costume traditionnels, meme les enfants, beaux (pour les hommes : pantalons bleus, chemise blanche, bourse à feuilles de coca, bonnet rouge pour les mariés et rouge et blanc pour les célibataires), sans oublier la luminosité des couleurs due à l’altitude, bleu foncé du lac, bleu clair du ciel, vert intense des champs, rouge de la terre, jaune des cultures, et la cordillère au loin... On est logé dans des familles, on mange au resto communautaire, et j’ai meme rencontré deux informaticiennes turques avec qui j’ai médité dans les ruines.
Sur le "chemin", le bateau s’arrete une demi-heure aux celebres iles flottantes des Uros : ces iles sont en fait composées uniquement de totora, un jonc local, que les habitants rajoutent sur le sol au fur et a mesure que celui sous l’eau pourrit. C’est assez joli, d’une couleur jaune intense, dommage que ces iles aient ete transformees en marche de souvenirs flottant : une place, les maisons autour et devant chacun une mama uros qui dit d’acheter un petit pendentif ou un bonnet en alpaca...

Le lendemain, retour le soir sur Puno, et j’enchaine aussitot sur Cuzco, en bus de nuit, et il me reste si peu de temps.
Cuzco, ancienne capitale inca, et une belle ville, sans doute ma preferee ici au Perou, grandes rues, grandes places avec en cette periode fete et defile tout le jour, et donc beaucoup de gens dans la rue (le 24 juin, ca va etre l’IntiRaymi, reconstruction de la fete du soleil inca). C’est dans cette ville comme nulle part ailleurs qu’on sent le pouvoir et l’energie de ce peuple, qui a atteint un développement impressionnant, technologique et spirituel (certains endroits precis des ruines, dont certains bancs creuses dans la pierre pour observer le soleil ou des temples creuses dans la roche, sont charges d’une energie que l’on peut presque toucher). Deux jours a me promener, me renseigner pour les tours. J’avais d’ailleurs deja paye ma marche de 4 jours sur le Chemin de l’Inca, trek le plus celebre d’Amerique du Sud, une des seules choses que j’etais absolument sur que je ferais en arrivant au Perou, aussi sur que mon passage a Lima. Bien sur la vie s’amuse a changer nos certitudes. Je sortais de l’agence quand j’en ai vue une autre qui proposait un rituel andin de remerciement a la terre. J’ai beaucoup hésité. Mon temps etait compte, en rentrant des 4 jours j’aurais du partir aussitot pour Lima, donc pas le temps.
Finalement je me suis laisse guider par mon cœur, et je ne regrette pas : c’est pas parce que tout le monde le fait que je dois le faire aussi, donc j’ai change mon trek contre un qui dure deux jours, en fait beaucoup plus facile car on ne marche pas huit heures par jour, on ne grimpe pas a 4200m... Tant pis.

Au fait, je demande pardon a Thomas car ces hésitations m’ont fait rater la dernière occasion de me rendre à Maras apporter tes photos et message, j’ai donc du les envoyer par la poste. J’espère que tu ne m’en voudras pas.

En tout cas, le lendemain je suis parti pour le chemin de l’Inca. Ces chemins sont en fait les routes que les gens employaient pour voyager à l’époque, ce sont des chemins aménagés, parfois pavés, équipés de marches ou ponts, qui traversent forets ou cols en altitude. Notre partie, c’était juste tout proche de Macchu Picchu, donc a basse altitude, entre 2300 et 2800. On est sur le versant oriental des Andes, donc pas de desert, plutot une foret verdoyante et dense sur des pentes raides (cf ma description de Coroico dans mon mail sur l’Amazonie, avec les vautours en moins). La marche est brève mais très jolie, pas très dure si ca n’etait a cause de mon sac a dos trop lourd. Il y a plusieurs groupes qui passent. On s’arrete a deux ruines, des villages incas, en parfait état (ce sont des ruines récentes, a peine 500ans, ce qui fait qu’elles sont encore vivantes), et encore chargées d’énergie. La deuxième s’appelle Huiñay Huanya, ce qui en une traduction plus "musicale" du quetchua donne "forever young". Ce sont des terrasses en pierre aménagées au milieu de rien, sur une pente raide a cote de quelques maisons, mais la je crois qu’il faudra une photo pour expliquer a quel point c’est impressionnant. Le campement est a peine a cinq minutes de ces ruines. En fait, c’est un grand bar resto, ou tous ceux qui font le chemin (aussi bien 4 que 2 jours) passent leur derniere nuit. Les tentes sont installées juste autour de la maison (on ne peut s’en eloigner la uit, il y a des portails fermes, donc pas de visite des ruines), les cuisiniers ont des petits compartiments pour cuisiner sur leurs camping gaz. En fait un dortoir serait bien plus pratique, les tentes sont pour la forme, elles sont demontees chaque jour simplement pour assurer la rotation des agences. Nous devions etre environ 150, bruit et lumiere, suffisamment pour ne pas bien voir les etoiles. Et puis, personne n’y croyait avant de le voir : ils ont ose mettre ici une boite de nuit, au milieu du resto !!!!!! Le lendemain, nous nous sommes tous leves a 4h du matin, de maniere a etre dans les 150 premiers a visiter les ruines, et on a tos regarde le lever du soleil et Macchu Picchu du haut de l’Intipunko.
Je continue sur les trucs pas bien : visitez Macchu Picchu tant qu’il en est encore temps. Il y a deja un hotel-resto juste a cent metre des ruines (perdues au milieu des montagnes), les touristes arrivent en masse par des minibus, mais il y a un pojet en attente pour construire un téléphérique et augmenter l’affluence. A part les ruines, tout est privatise, y compris l’unique train aux mains de chiliens qui en profitent pour demander un prix exorbitant, qui bien sur ne va pas aux peruviens (au fait, la visite de Macchu Picchu revient tellement cher, que la plupart des habitants de Cuzco n’y ont jamais ete, y compris ceux qui travaillent dans les agences de voyage vendant le tour). A quand la privatisation totale, et les panneaux publicitaires ?

Pourtant, malgre tout ça, Macchu Picchu reste un site grandiose, c’est un ancien village au milieu de rien, sur un col escarpé, entouré de forets et de pentes raides jusqu’à une rivière sinueuse. Tout est encore entier, il ne manque plus que les toits de paille et on peut rehabiter dans le village. Des nuances de vert éclatantes, de la pelouse, la foret, les montagnes. Magique. Et aussi toujours la meme énergie. Je suis reste huit heures dans les ruines (dont 2h30 pour monter-descendre le pic a cote des ruines). Et puis, a part a 11h et 14h30, heures d’arrivée des troupeaux de touristes qui visitent simultanement chaque partie des ruines, donc facilement évitable, c’est relativement paisible...
Je suis redescendu le soir. Nuit passée au village pas loin, où j’ai pu profiter des bains thermaux. Premier bain chaud depuis deux mois, et vraiment chaud. Mérité...

Retour à Cuzco le lendemain, petite ballade, et puis je vais retrouver le gars du rituel, et un très jeune peintre danois qui étudie avec eux la méditation depuis un mois. Ensemble on va visiter des ruines (ils vont y revenir camper le 21 juin, car a l’aube de ce jour, le soleil projette sur une pierre une ombre de puma, qui se transforme ensuite en visage humain. Deja une autre nuit, il m’avait emmène visite la forteresse de Sacsayhuaman (moyen mnémotechnique : "sexy woman"), ou nous etions seuls, et qui s’est soudain illuminée en vert et bleu, rien que pour nous. Magique.
Le soir nous préparons la potion magique pour le lendemain, en faisant cuire tres longtemps des morceaux de cactus jusqu’à avoir une pate visqueuse verdatre de celles avec lesquelles ont jouait gamin. Le grand jour arrive : déjeuner léger de salade de papaye, on lit dans les feuilles de coca comment va se dérouler la cérémonie (le principe de lecture est assez simple et intéressant, on donne un sens précis à certaines feuilles, par exemple il y en a une qui représente le sujet (fine et pointue pour les hommes, large et arrondie pour les femmes), et on laisse ensuite tomber d’autres feuilles, dont le positionnement va relier les différents éléments (les feuilles à l’endroit sont favorables, à l’envers défavorables)). D’ailleurs les feuilles ont lu la gastro que je trainais depuis trois jours... Les feuilles sont favorables, tout le monde est pret.
On boit ensuite un peu de potion magique qui sert a purifier le corps, c’est gluant et assez amer. Normalement, beaucoup de gens vomissent après, ce qui bien sur est bon pour eux. Moi j’ai pas vomi, mais ça donne comme un état de nausée qui fait un peu oublier son estomac. Ensuite Doris (c’est elle qui dirige tout, elle a appris sa science essentiellement des chamanes dans la jungle, mais elle utilise aussi des notions orientales comme les chakras hindou) nous purifie avec de la fumée de palosanto (bois parfume) qu’elle dirige avec des plumes de condor. Après ça un massage énergetique, ca ressemble pas trop a celui thailandais dans le mesure ou on s’en fout un peu des muscles, on penses essentiellement aux méridiens, avec de l’huile de cocco. J’avais très froid, je tremblais beaucoup, mais il parait que c’est normal, ce sont les mauvais esprits et les peurs qui s’éloignent du corps. Pendant tout ce temps il y avait une musique tantot douce, tantot grave, qui venait de loin. Doris chantait aussi parfois, et toujours l’odeur d’encens. Tout était très calme.
Plus tard, on est montés un peu dans la montagne, jusqu’à une petite clairière, marche en silence pour se concentrer, et la-bas on s’est assis. On a fait un petit feu avec des brindilles qui attendaient ici, et aussi des herbes parfumées. Quelques formules magiques, et puis on a médité, pour dire merci à la terre pour mes 22 ans de vie, pour mon voyage, pour ceux que j’aime et que je vais retrouver. C’etait beau ici, toujours ciel bleu, la ville au loin. C’est a ces moments-la que l’on se sent remplis d’amour infini pour le monde entier. Il parait que si on veut, c’est la qu’on peut enterrer des objets auxquels on tient, des cadeaux que l’on a recu, pour les offrir a la terre. On est ensuite redescendus tranqullement. Et j’ai pas mal discute avec Biis le danois, et il m’a un peu explique comment il apprend a respirer a chaque fois comme si c’etait la seule fois, à sentir l’énergie dans chaque brin d’herbe et dans les nuages, et a sentir la meme énergie en soi-meme. J’aimerais bien y arriver un jour...

Voila, ca c’est la fin de mon voyage peruvien (j’ai oublie de parler du cochon d’inde roti,froid, servi avec des algues, que l’on mange avec les mains (bien sur je savais pas, et je les avais pas lavees de la journee), specialite locale. J’ai pas ose touche a la petite pate...). En rentrent de ma ceremonie, hier matin, j’ai fait un dernier petit tour de Cuzco, acheté des feuilles de coca à rapporter en France, et pris le bus pour Lima. C’était mon dernier voyage en bus, en theorie 23h, mais on s’est arretés un moment 40 minutes a 4h du matin parce que le chauffeur en avait marre des raleries des passagers contre la poussière (un bebe aurait ete sur le point de s’étouffer) et il est parti manger, et peu après pause de deux heures parce que la route etait tellement mauvaise que nous avions crevé deux pneus (je rappelle que le bus en a 6, mais bon, par ici c’est courant, ce que je n’explique pas c’est que le mecanicien ait ete si lent). Ainsi, le voyage a dure 27h, ce qui m’a laisse le temps de compter qu’en quarante jours seul ici j’ai fait : 170h de bus, 18h de train, 27h de 4x4 et une vingtaine d’heures de bateau. Si on ajoute mon vol de ce soir, ca fait pas mal de transports. Ce qu’il y a de bien, c’est qu’on s’endurcit vite, et on finit par les tolérer bien mieux que prévu, et mieux profiter du joli paysage.

Voila. Au revoir Pérou, au revoir Amérique, et merci pour tout ce que tu m’as donne en ces deux mois.

Paris, à nous deux maintenant

et à bientot tout le monde, que je reverrai sous peu

F.

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