Lundi matin. Arrivée à Lambdaville, on s’installe à l’hôtel Rapid, un gros bloc de trois étages donnant sur un rond-point grisâtre, équidistant de tous les quartiers de Lambdaville, lieu stratégique d’où l’on pourra observer les va-et-vient des enquêteurs. Ici nous attend l’adjointe au maire qui nous conseille le bar Stade de France, en face du tribunal : c’est le "plus typique", il est "familial" et il "a la pêche". En plus, ils y sont fans de foot (Marseille en particulier) et de Johnny, donc on entend soit l’un soit l’autre à fond.
Tout de suite nous nous rendons au Stade de France : deux tables vides et une dizaine de personnes au comptoir, que des hommes. Il boivent un café avec un kir, et au passage remplissent une grille de Rapido, un jeu de tirage genre loto, où l’on choisit des chiffres, mais avec un tirage toutes les 5 minutes. Le patron, un gros bonhomme à la ceinture de Johnny, raconte à tous que la semaine prochaine il part pour Marseille en vacances, mangera une bouillabaisse, rapportera une mèche de cheveux de Barthez. Toute phrase commencée dérive invariablement vers le foot. La femme du patron a aussi le style rockeur, bottes en cuir, jupe en cuir, collants noir, débardeur et chemise en filet, elle écoute Johnny à fond à la cuisine, et revient se servir une bière accompagnée d’une grande assiette de frites. Au fond de la salle, une télé passe du foot sur Eurosport en continu, et pas loin il y a aussi deux grands posters de Johnny.
Nous repartons, passons devant un autre PMU du centre, rue d’Orléans, puis nous visitons un tabac-presse-jeu sur le parc d’Ormongé, où j’achète l’Équipe pour la première fois de ma vie, car nous jugeons important de nous faire une culture. En pique-niquant dans le parc, nous commençons à apprendre le classement du championnat de France, ainsi que les résultats de la dernière journée du championnat. Monaco premier, devant Auxerre et Lyon (qui vient de perdre à Guingamp 1-0, Solène est lyonnaise et devrait s’en désespérer), puis Marseille et Paris.
Début d’après-midi Patrick, notre prof-encadrant, nous téléphone, il est au PMU du Terminus, il est enthousiaste, il a rencontré plein de monde et a commencé à jouer, nous devons le rejoindre au plus tôt.
Le PMU du Terminus est un grand bar, avec au fond une grande salle munie de télé diffusant en continu des courses de chevaux (il y a une chaîne spécialisée sur le câble, Equidia, consacrée uniquement à ça). Il n’y a pas beaucoup de lumière, couleur sombre, un double guichet au fond pour miser, quelques tables au milieu avec des tasses de café vides, plus personne ne pense à consommer. L’activité dans la salle est frémissante : 25 types, surtout des noirs, quelques uns assis, beaucoup debout devant l’écran, ou faisant la queue au guichet. Plusieurs remplissent leurs feuilles de jeu en s’inspirant d’un quotidien spécialisé (il y en a au moins dix différents en kiosque).
Le prof est attablé à côté d’un gros noir antillais, sur la table il a plein de grilles de jeu, son carnet d’ethnologue rempli de notes et son magnéto avec lequel il enregistre les conversations de ses deux compères au sujet des courses. L’antillais me parle de Sénèque, m’explique ce qu’est le stoïcisme, je ne sais pas bien pourquoi mais ça doit avoir un lien avec l’attitude qu’on a face au jeu. Peut-être. Il explique aussi les règles du PMU, conseille le prof qui gagnera 38 euros, en reperdra 30 pour les regagner ensuite. Inutile de dire que le prof était bien content. Et nous aussi d’ailleurs, car ici avec l’agitation on n’est pas obligés de reprendre une conso, et on échappe au énième chocolat chaud de la journée.
Plein de petites observations à faire ici : personne ne boit d’alcool, tout au plus des cafés, il y a une seule femme (à part la guichetière) qui discute d’égale à égal sur la "prudence" des diverses stratégies avec les hommes. Ce concept est bien sûr relatif, puisqu’on sait que de toute façon l’État prélève 30% des mises, donc le parieur moyen perd quoi qu’il fasse le tiers de sa mise à chaque coup.
A un moment, je vois tomber un billet de 5 euros, je demande à qui il est, un gars se précipite et dit "moi", un autre dit la même chose, le deuxième propose "si tu le veux prends-le", le premier demande "t’es sûr ?", le deuxième dit "oui", le premier embarque le billet en expliquant qu’il était tombé de sa feuille pliée en deux...
L’antillais nous explique que lui ne joue jamais beaucoup (d’autres joueurs nous ont dit ça), puis en même temps il explique que pour bien jouer, il prépare parfois ses courses en potassant les journaux spécialisés jusqu’à 4h du mat. Ce type-là est juriste, mais les autres ? Comment ça se fait qu’ils peuvent passer leur lundi après-midi au café ? Est-ce que ce sont tous des chômeurs ? Certains sûrement, et c’est un peu triste de penser qu’une bonne partie de leurs allocations revient aussi rapidement à l’État
En tout cas, il y a toujours de l’agitation, des voix fortes, des rires. Les gens n’ont pas l’air malheureux même s’ils donnent l’impression de parler beaucoup des courses et peu du reste.
On part interviewer le buraliste qui m’avait vendu l’Équipe, il ne fait pas bar, mais il vend énormément de jeux aux gens qui achètent journaux ou cigarettes. Cette façon de jouer semble une pratique encore moins socialisante que le jeu dans les bars. On passe ensuite devant le Stade de France, il y a plein de gens au comptoir et on entend la musique de Johnny à fond. Nous décidons d’aller prendre un chocolat plutôt dans l’autre PMU du centre (rue d’Orléans), un vieux bar allongé avec des petits carrelages blancs en mosaïque par terre, des murs et plafonds jaune pâle ou bordeaux vieilli, lumière de néon blafarde, juste au dessus de deux renards empaillés poussiéreux, accompagnés par deux oies et deux faisans tout aussi poussiéreux. Il est 18h, peu d’affluence, quelques gars au comptoir, apparemment de la petite classe moyenne de centre ville, 3 types essaient de suivre les courses à la télé, reléguée au fond de la salle. L’ambiance est bien glauque au sens premier du terme.
Nous visitons enfin le centre commercial Leclerc à la recherche d’un éventuel PMU à l’intérieur, avec lequel nous espérons battre les records de glauque, mais finalement ce n’est qu’un tabac-presse. Nous rentrons donc au bar-restau où nous avons rendez-vous avec les autres. L’activité ici est fébrile, tous discutent de leurs enquêtes, rédigent des notes, se passent des bons tuyaux (on nous recommande d’autres bars-PMU), je n’ai jamais vu de gens aussi motivés par leur boulot, on continuera à en parler non-stop pendant le repas et ensuite lors de la réunion qui ne se terminera qu’à minuit. On se fait faire un topo sur la vie de Johnny (et ses récents démêlés avec la justice), et on révise notre classement de la première division, comme nous serons prêts demain pour aborder le public du Stade de France.
Notes prises lors de la réunion du soir :
A la recherche des Alimiens (réfugiés orientaux qui s’installent massivement à Lambdaville, leur présence étant plutôt mal tolérée par les autres). Plusieurs responsables d’associations expliquent qu’ils sont parfaitement intégrés, et pourtant il n’y a aucun événement, aucune activité, où ces groupes se mélangent. Le binôme responsable part à la recherche d’un assyro-chaldéen à interviewer, mais il n’aura aucun nom. Ces gens-là existent-ils ?
La recherche de la violence : on nous avait dit qu’il y avait insécurité et violence, mais le binôme qui a cherché n’en a pas trouvé, les flics ont dit qu’il n’y en avait pas. Nos enquêteurs étaient déçus.
Finalement les Alimiens existent peut-être, on les appelle "turcs" mais il ne faut surtout pas les confondre avec les aliciens ou les élipiens, car personne ne supporte d’être confondu, mais tous ces gens sont quand même supposées être bien intégrés.
Après 40 minutes de débats, le prof suggère que tenter d’élucider la question normative de l’existence ou non de problèmes réels ou non avec les alimiens est peut-être une mauvaise piste. Solène dit que le débat lui rappelle la querelle du moyen âge sur l’existence du vide.
Il va falloir que j’arrête de noter ces trucs car avec Solène on est pliés de rire, on va finir par se faire remarquer.
Un binôme visite une association de retraités. Pour établir un bon contact, ils ont passé l’après-midi à jouer au Scrabble, avant le goûter au gâteau au yaourt. Les profs les félicitent, c’est ce qu’il fallait faire. Vive l’ethnologie.
Les deux filles qui enquêtaient sur le fonctionnement de la copropriété du Clos Saint-Firmin en frappant à toutes les portes ont été prises pour des témoins de Jéhovah. Elles n’ont plus osé frapper et ont erré dans la ruelle à la recherche de passants. Du coup, elles ont été repérées par le dealer du quartier qui se demande si elles sont envoyées par la mairie pour enquêter. Il expliquera qu’"il vend du shit", avant de se plaindre de la négligence de la mairie et leur montrer toutes les "merdes" et autres ordures que celle-ci laisse traîner dans la copropriété. Je n’ai pas bien compris si à la fin nos enquêteurs ont réussi à savoir si dans cette copropriété il y a 32 ou 52 maisons.