Les traces de boue sur le sol des toilettes et les questions du moment


mardi 4 novembre 2003, par Francesco Colonna Romano

Hola tous
ceux que je vois, ceux qui sont loin, et les autres aussi

Je poursuis ici mes carnets de voyage parisiens, histoire de continuer à partager un peu. Même si c’est un voyage raccourci, sédentaire. Tout commence avec une chambre que j’ai fini par avoir là où j’ai mes cours, histoire de réduire les déplacements routiniers qui me pèsent beaucoup. J’ai su tout ça un lundi soir je crois, des le lendemain j’ai obtenus clefs, matelas supplémentaire. Deux jours après, 4 voyages à rollers avec mes gros sacs, et tout était fait. J’étais tellement content que j’ai tout de suite décoré ma chambre toute neuve, les murs sont déjà remplis et j’ai l’impression d’y habiter depuis toujours.

Jean est arrivé le lendemain, à son retour d’Iraq avec des beaux récits à faire envie. On a fait une pouja d’inauguration avec Om namah shivaya à l’harmonica, autel décoré avec des roses séchées du jardin et les statuettes de Shiva, bâtonnets d’encens et coquillage mais celui-ci pas trop car, en me mettant à la fenêtre, j’aurais eu l’assurance d’être entendu par tout le campus. Sachant que le bureau de mon prof de socio est juste à l’étage au-dessus, on va rester raisonnables...

Tout a été très vite ensuite, une soirée d’anniversaire chez des amis de Jean en banlieue pour me rendre compte que les gens de mon âge cherchent tous du boulot, et/ou sont presque mariés. Curieux, mes amis sont de plus en plus jeunes, ou alors ils sont plus vieux et ne cherchent pas tout ça. Mais bon, j’aimais bien ces gens-là, ils avaient quelque chose dans le regard, une camaraderie déjà mise à l’épreuve, juste de l’amitié pure. Peut-être que la vie de foyer d’étudiant a déjà tout fait, du coup ils peuvent passer à autre chose.

Ballade aux puces de Clignancourt, à regarder les joueurs de bonneteau, promenade dans le 20ème, vers Ménilmontant, où je me rends compte que je ne connais pas Paris. On dirait presque une autre ville, des magasins colorés et orientaux, des ruelles délabrées avec des petits groupes de jeunes louches dans les arrière-cours (du genre un peu séparés, pas trop l’air de parler, l’un d’entre eux est au téléphone), et puis des gens de partout qui se promènent. J’aime bien tout ce délabré, ça fait vivant, coloré. Il y a un canapé défoncé abandonné près d’un arbre, Jean s’assied dessus et pose pour la photo, un petit gamin, 5 ans peut-être, explique que celui-ci était dans sa chambre avant, il pose lui aussi pour la photo. Antoine (le gars que j’ai rencontré 4 fois par hasard en Inde, finalement j’ai pu le revoir ici) nous a fait visiter un squat d’artistes (La Miroiterie), qui parait plutôt sympa. Dommage qu’il n’y en ait pas dans mon quartier.

Lundi soir, un chamane équatorien est passé à l’ENS avec sa femme et son fils pour parler de leur culture et des problèmes liés à l’exploitation de l’Amazonie. Comme me l’a fait remarquer S., si on lisait ce qui s’est dit ce soir, il n’y a rien de sensationnel et pourtant, tout le monde a été profondément touché, car en voyant ces gens-là, on sent directement en quoi ils représentent une richesse inestimable pour l’humanité. Le vieux chamane, 78 ans, avait une force et une douceur extrême. Il rappelle son entraînementà base de régime (bananes et manioc bouillis), jus de tabac fermenté et de potion hallucinogène, complètement coupé de notre réalité. Pour avoir eu très récemment un avant-goût de ce que ça peut représenter, ça fait peur, vraiment, je ne conçois pas quelque chose de plus épouvantable. Pourtant ces gens-là tiennent le coup, et ils sont là ensuite, ils sont en symbiose avec la plante et la foret, ils ont une humanité impressionnante.
J’ai aussi bien aimé la question de S. a la fin : est-ce que le vieux chamane perçoit encore des esprits en France, ou ceux-ci ont-ils fui notre civilisation ?

C’est curieux, tout ceci m’a donné une hypersensibilitéparticulière. Déjà dimanche j’étais resté longtemps à fixer ma tenture amazonienne (celle qui sert de fond d’écran sur ma page web), et j’ai ressenti à quel point on peut s’y perdre dedans. Des traits fins ou gros, enchevêtrés en des motifs d’apparence périodique, le regard s’y perd, si bien qu’ils peuvent sembler s’animer. Au bout d’un certain temps, il faut arrêter, parce que ça rend presque malade. Le lendemain, effet semblable avec des illustrations de S. pour un texte de Baudelaire. Rien au premier regard, envie de laisser tomber, c’est des petits personnages à l’encre, le trait est un peu tremblant, c’est un peu torturé, je suis habitué aux dessins de S. Et puis non, je me suis arrêté, j’ai commencé à percevoir le travail derrière, la cohérence d’ensemble, en quoi ces dessins n’étaient pas juste là pour meubler l’espace autour du texte de manière plus ou moins jolie (comme mes fond d’écran sur ma page web), mais ils avaient leur logique, ils enrichissaient le texte, ils devenaient nécessaires. Et il y avait tellement de choses à explorer dans ces dessins. J’ai l’impression que c’est la première fois que je ressens quelque chose d’aussi intense pour un dessin/tableau (j’avais déjà connu ça avec de la musique, et je pense que tout le monde a connu cela avec de la musique), et il y avait là un bonheur intense, la sensation d’avoir compris quelque chose de très puissant. Comment garder cette sensibilité maintenant ? Comment le reproduire, la transmettre ? Je vais y travailler, car c’est quelque chose qui pourrait changer la vie.

D’ailleurs (coïncidence ? peut-être pas, je n’y crois pas souvent), le lendemain c’est Delphine qui vient à Paris. Après nos poujas sur les toits de Bénarès et la période bouddhiste, elle s’est mise à la peinture, et elle me montre ses tableaux. Abstraits. Des taches colorées travaillées au couteau, peints en dix minutes. Mais Delphine a su créer l’attente, attendre le moment propice, alors dès qu’elle sort son premier tableau j’ai du mal à détacher mon regard. En portant l’attention sur une partie du dessin, on voit ressortir un Christ en croix, puis une foret. Lorsque je bouge légèrement ma lampe, le soleil se lève sur ses taches, les bûcherons partent au travail, des visages d’animaux surgissent, puis tout se déplace, on voit le même trait sous une autre forme, il prend du relief car c’est soudain les nuances blanches qui fixent mon attention et non plus le bleu, il y a une richesse à couper le souffle dans chacun de ces traits. Delphine ne bouge pas, elle sourit et attend patiemment. Au bout d’un temps indéfini, j’arrive à détacher mon attention du tableau, je me souviens qu’il y en a une trentaine à voir, alors je zappe. Mais je me fais attraper par le suivant, je replonge dedans. Je sens pourtant que cette attention m’épuise, déjà au troisième tableau je sens le besoin de faire une pause, je n’irai pas bien plus loin ce soir. Delphine a eu à ce moment des paroles impressionnantes de vérité, et j’ai regretté de ne pas en avoir une trace. Il s’agissait de la vision de l’art abstrait que l’on peut adopter dans la vie de tous les jours. J’ai essayé de faire resurgir ses mots, le lendemain dans mon train, fatigué, en écriture automatique. Ça a donné ça :

"Après quand tu sors, tes yeux ils kiffent de partout. Dans les toilettes, quand par terre c’est sale, il y a des traces de boue, de terre, des empreintes, moi je me perds là dedans. C’est tout un univers qui me raconte des histoires. Ou encore, les nervures du marbre, les passages piétons quand la peinture est un peu craquelée. Les yeux doivent toujours kiffer, il y a tellement de choses partout, tellement d’univers. Même au supermarché en faisant la queue, tu peux passer à ce mode de vision, tu ne t’ennuies jamais, et quand c’est ton tour tu reviens au monde et tu souris à la caissière."

C’est très raccourci, et ça perd en sens, mais j’essaierai de rattraper le reste. Et puis, il y a le projet d’arriver à transmettre ces sensations. Une idée de session visuelle : une chambre, tapissée de tableaux de Delphine, de la musique, et on reste là à observer, se laisser absorber. On va tenter tout ça d’ici Noël. Réservez vos places dès maintenant...

Toutes les pistes de mon récit s’embrouillent. Je voulais dire que Jean était parti la veille, et moi le lendemain pour descendre à Milan pour l’anniversaire de ma maman. Ça aura été vraiment chouette d’avoir des amis chez moi. D’autant, qu’aussitôt repartis, je reprends une des grandes interrogations qui me hantent ces derniers temps : qu’est-ce que ça doit être de voir la vie d’un autre point de vue. De ne pas se réveiller le matin dans ma chambre, de ne pas avoir la même vue en sortant dans la rue, de prendre un bus pour aller à un cours que j’ignore, de parler à d’autres gens. Bref, qu’est-ce que c’est que vivre la vie de quelqu’un d’autre ? Et je me rends compte d’à quel point ce que l’on peut deviner, en se rejoignant un instant, est terriblement limité, une parenthèse par rapport à la vie de tous les jours. Je sais qu’il n’y a pas trop de solutions, pourtant c’est quelque chose qui me fascine. Si vous aviez des idées pour se rapprocher d’une réponse...


Je croyais avoir peu à raconter, j’ai tout écrit d’une traite, et pourtant le mail s’allonge. Est-ce que quelqu’un lira jusque là ? Et plus loin ?

J’ai commencé un atelier de théâtre, et c’est vraiment dur pour l’instant, car je n’arrive pas à me mettre dans la peau d’une bonne qui imite la colère de sa méchante patronne, qu’elle finira par assassiner de 82 coups de couteau. Je commence à ressentir l’enjeu du théâtre aussi, je sens le travail qu’il faudrait que je fasse, envie de fuir, mais je tiens bon. Ça doit compléter mes autres recherches.


Voilà. J’aurais d’autres trucs à raconter, la parenthèse dans tout ça. Je suis parti mercredi matin pour Milan, dans mon train je comatais, je me suis endormi sur mon ordinateur, mais le reste du temps j’ai essayé d’écrire sans réfléchir un passage sur un vieux poète sordide, inspiré des Perdants Magnifiques. Il y a encore du boulot, mais j’ai l’impression que des pièces du grand puzzle commencent à s’assembler. Ça mènera où ?

J’en sais rien, il est 2h10. Je suis dans ma chambre niçoise. Au mur un portrait de moi il y a 5 ans, il est figé, je n’arrive pas à percer son regard, ses pensées. Était-ce moi ? Je n’arrive plus à rien retrouver. Existais-je à cette époque ? Encore une question importante...


Bon, on va conclure ce long mail avec cette note floue sur la notion d’identité qui m’échappe. Suis-je en train de devenir cinglé ? Au fond, la seule chose à retenir de tout ce mail, c’est que je pense à vous, et que j’essaie de vous garder proches.

Hasta la vista

F.

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