Les ruelles et les banques de l’Interzone, premières impressions du Maroc

Maroc : Tanger


mercredi 27 juin 2007, par Francesco Colonna Romano

Bonjour a tous (ou Salam-aleikhoum serait plus approprié)

alors voilà, je n’ai même pas terminé mon mail-collectif sur le travail à la banque que j’avais commencé à rédiger il y a deux mois, et voilà que tout s’est enchaîné à une vitesse telle que je me retrouve au Maroc déjà depuis dix jours sans avoir eu un moment pour souffler. J’essaierai de rattraper le retard de récits cet été, j’espère que tous ceux dont je n’ai pas de nouvelles vont bien, et les autres aussi. Bonne lecture.

Il y a deux semaines, je me suis dit soudain que mon contrat de deux mois à la banque durait déjà depuis trois, que l’été approchait et les températures montaient, il était temps de prendre le large. J’ai promis de repasser quelques jours au boulot à mon retour en juillet pour boucler les derniers détails de mon logiciel (quand l’informaticien qui m’aide aura terminé son boulot) et j’ai pris un bus pour Algésiras avec un ticket acheté deux jours plus tôt. Le Mexique était un peu loin pour le temps qui me reste, et le Maroc offrait l’avantage de pouvoir tout improviser, j’ai donc opté pour la deuxième destination. Une nuit de bus, et me voilà au plus grand port espagnol sur le détroit de Gibraltar d’où partent la plupart des ferrys qui font la traversée. Il y a tout ce qu’il faut, l’aube, les embruns et les mouettes, la mer et calme, le douanier qui tamponne mon passeport a le temps de faire des blagues vaseuses et les fauteuils des salons abritent le sommeil des marocains allongés.

... Tanger. Ses grands immeubles blancs sur le bord de mer, et puis la medina toute blanche aussi, sur une colline derrière le port. ("médina" veut dire "vieille ville", c’est l’ancien quartier arabe, entouré de murailles. Il prospérait avant l’arrivée des colons, mais c’est depuis une zone pauvre.) Bleu de la mer, blanc des constructions, bleu du ciel. Rapides formalités douanières, change, traversée du port et de ses clochards endormis, l’hotel dans une ruelle avec vue sur le port. On y est.

Première promendade dans la medina, c’est le petit matin et les boutiques sont fermées, il n’y a que quelques femmes voilées dans les rues ou des vieillards en kaftan et casquette. Ca ne paraît pas super propre, mais il y a énormément de couleurs. Les ruelles se tordent dans tous les sens comme un labyrinthe, et j’ai vite fait l’expérience que dans les villes arabes les impasses et voies sans issue sont bien plus nombreuses que les rues qui mènent quelque part. Il faut se laisser porter, un escalier, une fontaine, une façade sculptée décrépie, on monte insensiblement jusqu’à une place d’où l’on sort, par une grille en fer cassée, sur un chemin en terre qui longe le bord de la falaise. C’est déjà un autre monde par rapport à l’Espagne, les couleurs, la saleté, les gens qui vaquent à leurs occupations éternelles, celui qui repeint un bout de mur, celle qui balaie son palier, le type avec sa petite charrette, les chats qui font les poubelles entre les crottes de chien.

Il faut dire que j’avais depuis un certain temps une fascination pour Tanger à cause du séjour de William Burroughs dans les années ’50, du temps où c’était l’"Interzone", zone franche soi-disant internationale, que tous les pays utilisaient pour faire leurs trafics d’armes, de contrebandes diverses, de drogue, de prostitution. Tanger a bien changé depuis, on respire essentiellement une certaine indolence et lenteur dans le dédale de ses ruelles, mais j’aime bien imaginer tout ce passé louche et sombre, sous la crasse accumulée par le temps.

Je me suis promené pas mal dans la médina et ses ruelles, qui le jour se remplissent de marchands et d’enfants qui jouent. L’impression de saleté diminue, on s’y sent tout à fait en sécurité dans le fond. Il y a de tout dans la medina, du marché aux légumes aux petites épiceries, aux cyber-cafés cachés au fond de petites impasses, et même une salle de sport qui dispense des cours d’aérobic sur fond de musique arabe remixée en version techno. Dans la partie haute du quartier j’ai découvert la kasbah, ancienne forteresse avec encore à l’intérieur des ruelles tortueuse et des maisons dans tous les sens, comme une ville dans la ville dans la ville. Sur la place je passe devant le "cercle de musique arabo-andalouse", une pièce rectangulaire avec des bancs le long des murs, qui sert de lieu de réunion à un petit groupe de vieux qui jouent de la musique classique arabe avec violon, luth et percussions, tout en sirotant un thé à la menthe et en fumant du kif dans une longue pipe.

Le grand marché central est lui d’une propreté exemplaire, poissons et viandes sont extrêmement frais, aucune mauvaise odeur, des femmes berbères aux tissus rouges et rayés (qui pourraient-être centraméricains) et au chapeau coniques vendent du fromage de chèvre des montagnes du Rif. J’achète aussi du pain et des patisseries pour mon premier repas. En ce qui concerne les odeurs, j’ai d’ailleurs été très agréablement surpris par ce pays, très peu de mauvaises en général, alors que j’ai encore le souvenir des marchés thailandais et leurs oreilles de cochons et autres abats à côté des poissons séchés, tout cela en plein soleil au milieu des mouches. Rien de tout cela ici, bien au contraire, on est sans cesse surpris au détour d’une ruelle par d’intenses parfums de menthe fraîche, de pain chaud, de grillades aux épices et d’autres mets appétissants.

La bonne surprise marocaine ne s’arrête pas là. Les gens sont en général très amicaux et disponibles, ils vous accompagnent si vous ne trouvez pas votre chemin, les marchands ne se jettent pas sur vous dès que vous tournez la tête en direction de leur marchandise et n’insistent pas lourdement pour vos faire entrer dans leur boutique. On ne vous propose pas de la drogue et même les classiques rabatteurs qui veulent vous ramener dans un hotel ou boutique pour toucher une commission commencent leur discours par "soyez le bienvenu", ce qu’ils répètent aussi quand vous leur répondez non merci (et deux fois suffisent en général). Rien à voir avec la lourdeur des rabatteurs indiens. Il n’y a pas d’ivrognes importuns dans les rues, l’avantage du kif sur l’alcool étant qu’il ne rend pas agressif. De plus, les taxis n’essaient pas de vous arnaquer ou de vous emmener ailleurs, ils utilisent tous leur taximètres, et deux d’entre eux ont arrondi par défaut leurs prix dérisoires lorsqu’ils n’avaient pas la monnaie. Les bus partent et arrivent à l’heure, ils ne sont même pas bondés. Contrairement à l’idée reçue, les prix ici sont fixés (et bas partout), et le marchandage n’est utile que pour acheter vêtements ou souvenirs. Tout cela pour dire que le Maroc est un pays où il est très facile de voyager, et l’aspect tout à fait moderne.

La seule réserve en ce qui concerne la modernité, j’ai à l’émettre dans le domaine des banques. Le deuxième jour, j’ai en effet entrepris de retirer de l’argent avec ma carte de crédit française, ce qui avait l’air d’une tâche facile étant donné qu’il y a partout des filiales des banques françaises (BNP rebaptisée BMCI, la SoGé "Marocaine de banque", Crédit agricole", etc). Or justement, le distributeur de la filiale de ma banque valide mon code secret, me demande combien d’argent je veux, et rejette ensuite ma demande. La filiale n’a aucun contact avec la maison mère et ne peut rien pour moi. 2/3 des autres distributeurs ne marchent pas, il y en a même un qui donne erreur et avale ma carte. Heureusement la directrice ne pose aucune question, regarde mon passeport, ouvre la machine et me la rend, elle doit avoir l’habitude. Autre détail surprenant : il n’y a pas de porte blindée ni d’homme armé à l’entrée des banques, ça parait vraiment léger, et la seule explication que je peux donner de cela c’est que j’imagine qu’il existe ici des peines très dissuasives qui ôtent toute envie de vol. Pour cette même raison les voitures roulent toutes scrupuleusement à 40km/h en ville, et c’est un régal pour le piéton.

Mais revenons à notre banque. Je téléphone en France, le numéro national de BNP me répète trois fois d’appuyer sur la touche 3 pour parler avec un opérateur, ce que je ne peux pas faire car j’appelle par internet et je n’ai pas de touche 3, jusqu’au moment où on m’annonce que j’ai raté ma dernière chance. Je téléphone ensuite à mon agence d’Amiens où la conseillère me propose dans l’ordre : d’essayer dans plusieurs distributeurs (ça va marcher m’assure-t-elle !), si ça ne marche pas d’ouvrir un compte au Maroc (j’apprendrai que c’est impossible) et de faire un virement, puis de rappeler le lendemain pour parler au conseiller qui est censé s’occuper de mon compte (mais que je n’ai jamais rencontré) et qui doit être tout aussi incompétent. Pour finir, sa proposition ultime est : "faites-vous envoyer de l’argent par un amis avec Western Union". Vive les banques françaises, ils m’entendront à mon retour.

Je conclus que ma carte doit être démagnétisée et je décide donc d’abandonner, j’ai suffisamment d’euros pour tenir jusqu’à l’arrivée de mon ami d’Italie, je reviens dans les mêmes banques pour en changer une partie. Dans la première on m’explique que le type qui s’en occupe est absent, dans la deuxième que le système informatique est en panne, dans le troisième ils n’ont pas encore reçu les taux du jour (il est 13h, on ferme à 15h...), et finiront par réaliser l’opération sous mon insistance. Ouf. Une dernière anecdote amusante sur le système bancaire marocain : pendant que je faisais la queue à un distributeur je remarque que le type devant moi qui n’a pas l’air très habitué à utiliser sa carte (tiens, un pays où ce ne sont pas que les riches qui ont des cartes bleues) sort un papier où sont code est marqué en énorme (lisible à 3m). Comment il ne s’en sort pas, ce qui attendaient derrière moi viennent l’aider et lui rentrent son code secret ...

Avec cela, on ne peut pas dire qu’on ne se sent pas en sécurité ici... J’ai donc pu flaner tranquillement dans la ville nouvelle, construite par les français avec ses grands immeubles blancs jadis luxueux, ses amples cafés et salons de thé ou l’on imagine sans problème les réceptions du début du vingtième siècle, la "terrasse des paresseux" avec ses canons qui pointent vers la mer et tous ces gens qui flanent, tous ces hommes asis aux terrasses des bars en train de siroter des thés à la menthe à longueur de journée. J’essaie d’observer le rythme des gens : vers 11h du matin tout le monde est dehors, les marchés sont pleins, puis aux heures les plus chaudes tout se calme, les gens ressortent vraiment à 18h, et entre 20h et 21h il y a partout des vendeurs ambulants avec leurs charriots de patisseries, des vendeurs qui étalent leurs marchandises au milieux de la rue qui va du Petit au Grand Souk (qui à Tanger sont des places, pas des marchés), en plus de cela les vendeurs ordinaires des boutiques sur la rue, tout le monde se promène dans une joyeuse confusion. Les amis hommes se donnent la main, les femmes aussi. Elles sont voilées pour la plupart, on voit beaucoup de filles accompagnées de leurs mères ou cousines qui les surveillent. Cependant, je devine que sur le Grand Souk, place qui fait la jonction entre la Médina et la ville nouvelle, filles et garçons s’échangent des regards et probablement quelques mots aussi lorsqu’ils se croisent.

Bref, il y a partout une joyeuse confusion et je suis content d’être là. Et tout cela ce n’était que les deux premiers jours. Comme ça m’a pris beaucoup plus longtemps que prévu de les raconter et le soleil se couche dans la médina de Casablanca d’où je vous écris en ce moment, je vais remettre à plus tard la suite du récit de ma première semaine au Maroc. Je vous souhaite en tout cas bien du bonheur.

Bessalama

F.

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