Départ au petit matin des 4000 îles sur un petit bateau de rempli de falangs (étrangers), on enchaîne sur un bus local (songthaew), en fait un petit camion à l’arrière duquel on a installé deux banquettes en bois dans le sens de la longueur, couvertes par un toit métallique descendant suffisamment bas pour rendre difficile l’observation du paysage. De toute façon, les passagers y sont tellement entassés qu’on oublie de regarder dehors. Je regarde plutôt une villageoise qui trie et compte des liasses de billets, une vingtaine de centimètres d’épaisseur (! !!) qu’elle range soigneusement dans son sac à main, sans se cacher plus que cela. Je ne sais pas d’où vient cet argent, mais c’est une des nombreuses preuves de la sécurité que l’on ressent ici au Laos.

- 2. Laos - Champassak - Temple et tag "I love you"
Champassak, encore une guest-house avec vue sur le Mékong qui est ici très large. Trouver à pieds le centre du village nous épuise déjà, il n’y a pas vraiment de centre, juste des belles maisons coloniales le long d’allées verdoyantes, même pas de marché, peu de vie. Il pleut à verse, je change de l’argent. On comate à l’hôtel et quand on se dit qu’il serait temps de se bouger pour voir le temple pré-angkorien célèbre, on se rend compte qu’il est trop tard. Attendre un jour de plus ici pour ce temple, non, quand même pas. Tant pis alors.
Au petit matin du lendemain, dans la camionmette, nous sommes juste à côté de paniers de poissons salés qui curieusement et heureusement n’ont pas l’odeur qu’ils devraient avoir en théorie. À côté de nous est assis un Laotien, la cinquantaine, parlant parfaitement français, il l’a appris à l’école. Il a épousé une Thaïlandaise ci-présente faisant deux fois son volume, a étudié l’agriculture à l’université et vit à Chang Maï où il tient une petite exploitation. Il nous explique tout de la production du riz, je lui montre mes photos de France que j’emmène en voyage (une trentaine de photos de villes, de paysages et de nourriture). « Ah c’est Nice ça ? Mais c’est près de Cannes, Antibes, Juan-les-Pins, les céramiques de Vallauris... » Il connaissait l’église de la Bonne-Mère à Marseille, la fontaine des éléphants sans cul de Chambéry, le quartier chinois Paris 13ème... Tout cela sans jamais avoir mis le pieds en France (c’est cher), juste par les bouquins... C’était touchant de voir un type aussi passionné de notre pays, et j’espère de tout coeur qu’un jour il pourra à son tour nous rendre visite.
Entretemps, le bus s’arrête, et chargé sur une plateforme montée sur trois coques de bateau servant de bac pour traverser le fleuve, avec 3 autres bus et leurs passagers. Dans la lumière encore fraîche du matin s’affairent plein de petits vendeurs de soupe de riz ou de nouilles encore bouillantes, de brochettes, de fruits, de riz au lait de coco enveloppé dans des feuilles de bananier. Tout le monde déjeune sur le pont, sourit, discute en se racontant les petites anecdotes du jour. Une petite scène de vie de toute beauté qui justifie pleinement le passage par Champassak autant que tous les temples du monde.

- 11. Laos - Bus pour Attapeu en panne à la première montrée
Au terminal des bus de Paksé, le bus pour Attapeu est prêt à partir. C’est un bus sans âge tellement il a l’air d’avoir parcouru de kilomètres, et en plus, il est chargé à bloc de sacs de riz, qui remplissent le couloir jusqu’à la hauteur des accoudoirs, si bien qu’il faut ramper pour atteindre sa place. Nous nous installons tout à l’avant, juste à droite du chauffeur, les jambes serrées mais une vue imprenable sur la route, le voyage s’annonce long et magnifique. Le bus commence aussitôt à monter la pente douce du plateau de Bolaven en première, à une vitesse honorable, que j’estime à 15km/h, bien que le compteur cassé affiche 0 en permanence. Ceci laisse le temps au chauffeur, son assistant et un jeune sous-assistant de déjeuner tout en roulant d’une salade de viande marinée (laap) accompagnée de riz-gluant. Puis ils commencent à rajouter un bidon d’eau dans le moteur, au bout d’un quart d’heure peut-être le vice-assistant est envoyé faire remplir un deuxième bidon, puis un troisième... Finalement les gars arrêtent leur bus au milieu d’une montée, et sortent fumer une clope. Pendant ce temps, le moteur (contre lequel nous sommes assis) s’emballe et régurgite de l’eau bouillante, il semble prêt à exploser. Les gars s’affairent autour de manière fort peu efficace, font descendre les passagers. Je marche une cinquantaine de mètres pour acheter un durian aux vendeurs installés tout le long de la route (les plantations sont de l’autre côté de la barrière), et vais m’assoir à l’ombre avec un bon bouquin (« Un thé au Sahara »). Ce voyage commence bien.
Moins d’une heure après on aperçoit un bus normal (âgé de moins de trente ans, capable de passer la deuxième, avec des rideaux, climatisé). Alex dit : « Ce serait bien un jour d’essayer un bus comme celui-ci. » Le bus s’arrête aussitôt, il était justement venu en renfort, il prend tous les passagers du notre, dont nous, et repart. Curieusement, nous voyons aussi repartir notre ancien bus chargé seulement des sacs de riz, l’histoire ne dit pas s’il est arrivé à bon port. Quant à nous, nous atteignons rapidement le sommet du plateau que nous traversons entre plantations de café, de durians et ramboutans, des collines boisées, à la vitesse respectable d’une trentaine de kilomètres/heure en moyenne. Villages de Paksong, puis de Sékong, on voit qu’ici la région est pauvre car la plupart des maisons des villages sont de plus en plus en bois voire en bambous tressés. Le paysage pourtant est d’une beauté à couper le souffle, mélange de rizières et d’arbres isolés, avec des collines au fond, couleurs vives et mélanges de tonalités de vert, parfois un homme ou un enfant marchant le long de la route, parfois un troupeau de buffles ou de chèvres qui s’écartent à coups de klaxon.

- 20. Laos - Attapeu - Marché
Arrivée à Attapeu, zone la moins peuplée du pays et censée être des plus reculées, le Routard ne la mentionne même pas. C’est une bourgade paisible, où l’on n’est pas assaillis par les tuks-tuks et autres taxis. La première guest-house possède de splendides peaux d’animaux suspendues à l’entrée, tellement vieilles, pelées et mitées que ça pourrait être aussi bien un agneau qu’une marmotte, ou une serpillère. J’ai pas osé les photographier, mais c’est le genre de détail dont je raffole. Dans la chambre petite mais ordonnée, une serviette propre soigneusement pliée sur le lit, mais on remarque que depuis qu’elle a été posée là, des araignées ont eu le temps de tisser leur toile dessus, tout comme dans la salle de bain et sur la fenêtre. Les visiteurs ne se bousculent pas, c’est sûr.
Le deuxième hôtel est vide, mais la chambre a une vue sur un joli palmier et paraît propre. Lors de la première douche le robinet reste dans la main, et l’eau gicle à grand jet. Alexandra appelle le gars tandis que j’essaie de réparer, celui-ci lui répond : « OK, dans 30 minutes j’arrive... » (flegme typiquement lao) Non, c’est urgent... Il monte, je suis trempé, il essaie de couper le robinet général, ressort aussitôt la main mordue par des fourmis rouges qui se baladaient dans la trappe, y parvient enfin. Comme entretemps c’est l’orage dehors (de ceux où l’on ne sort même pas en poncho intégral) et que le gars ne s’y connaît pas plus que moi en plomberie, on s’y met à deux pour résoudre le casse-tête de faire rentrer les trois petites pièces dans le robinet. Au bout de plein d’essais, lorsque je crois avoir finalement trouvé le truc, le gars fait tomber l’une des pièces quelque part où on ne la trouvera plus. Dommage... A ce stade, autant changer de chambre et aller se promener, d’autant qu’il ne pleut plus...
((… J’écris ces lignes de Luang Prabang, c’est le milieu et ma fenêtre donne sur un temple. Soudain les moines en face se mettent à frapper à cadence régulière un énorme tambour en peau de vache, pendant qu’un acolyte tape sur ses cymbales. Cela dure un quart d’heure environ, et doit être une sorte d’appel pour une groupement de prière, comme celui entendu à 4h du matin... ))
Les temps changent aussi à Attapeu. Désormais les rues sont goudronnées et il y a un pont tout neuf qui mène à la frontière vietnamienne, et au coucher de soleil de grands camions de marchandises en provenance du nord le traversent en klaxonnant. Au pied du pont en bord de fleuve, dans la lumière humide de fin d’après-midi se déroule la fin du marché, sous un arc-en-ciel des mêmes couleurs que les grands parapluies encore mouillés qui ont abrité les étalages pendant l’averse. Sur des palettes en bois posées directement sur la boue, on trouve des montagnes de choux, de pousses de bambous, et beaucoup de petites femmes proposant des grenouilles tenues en laisse, accrochées par groupes de 4-5, qu’elles secouent pour nous prouver qu’elles sont encore vivantes. Sur ce marché splendide, à côté des poissons de fleuve et de mer, on trouve aussi une tortue, une pauvre bête écorchée qui me fait penser à un écureuil volant mais pourrait être un chat ou je ne sais quoi, des bassines d’un liquide ressemblant à du jus d’entrailles de poisson (ou pire). Au milieu de tout cela, se promène un petit troupeau d’une dizaine d’oies, elles traversent la rue, parfaitement à l’aise, manifestement dans leur élément.

- 24. Laos - Attapeu - Piste
Dimanche matin, après un petit-déj de soupe de nouille (Pho) et de rouleaux de printemps dans le marché couvert (on sent fortement ici la proximité du Vietnam), on se rend compte que l’office de tourisme est fermé. Comme il n’y a pas de vélos à louer, il faut absolument trouver quelqu’un qui puisse nous renseigner sur les choses à voir dans le coin, et éventuellement nous y emmener. Personne ne semble parler un mot d’anglais dans cette ville, et nous ne disposons que d’une brochure bilingue lao-anglais trouvée dans notre hôtel, au texte incompréhensible (la confusion des phrases et l’orthographe ne sont même pas dignes d’un traducteur automatique d’il y a vingt ans) mais munie de quelques photos couleur représentant une femme indigène, une cascade, un missile, un vieux temple, un lac.
Nous avons l’idée de nous rendre au Attapeu Palace Hôtel au nom pompeux, mais dont l’architecture ressemble fortement à l’internat où j’habitais boulevard Jourdan, sur le périphérique intérieur, avec ses murs et carrelages en béton gris mélangé de gravier.
Youpi ! Ici un gars à l’accueil parlant anglais (enfin, quelque chose qui y ressemble), 23 ans, gringalet en chemise blanche. Il ne connaît rien au coin puisqu’il est là depuis 3 mois, mais flaire le bon coup et appelle son pote prof de maths dans un lycée technique qui vit ici depuis 3 ans et connaît quelques villages alentours puisqu’il y a rendu visite à des élèves, et travaille aussi au Palace Hôtel pendant les vacances. On convient d’un itinéraire approximatif grâce aux photos de notre brochure, on loue un scooter, Alex montre dessus avec le gringalet, moi je monte sur celui du prof de maths qui conduit, on fait le plein, et c’est parti.
Le premier village s’étend sur une seule route qui fait des zigzags pour parcourir toutes les rues, comme cela on ne peut pas se perdre. Des maisons en bois et bambous tressés et toits de feuilles, des gars qui travaillent dans leur rizières (tiens, ici, ils ont quand même des petits motoculteurs pour labourer leur champ, ils n’utilisent pas des charrues tirées par des vaches comme j’en ai vues au Cambodge). On aperçoit enfin la cascade promise qui dévale le plateau de Bolaven, mais un ruisseau en crue nous en sépare. Tenons-nous absolument à le traverser à pieds (l’eau jusqu’à la taille) puis marcher 3km au soleil pour aller la voir de près ? Nos deux guides n’ont pas l’air super-chauds, avec leurs jolis vêtements de ville, et nous non plus en fait, malgré deux couches de crème solaire. Tant pis, c’est reparti en sans inverse.
On longe une grande centrale qui alimente depuis 6 mois à peine la région en énérgie hydroélectrique (pas d’électricité auparavant dans les villages), on retraverse Attapeu jusqu’à un petit bac (un catamaran à moteur monté sur deux pirogues) qui nous fait traverser la rivière avec les scooters. Puis c’est une longue piste étroite en terre rouge poussiéreuse et en plein soleil, mais au milieu de plantations de tecks, de rizières, de cabanes sur pilotis et d’arbres esseulés dans la lumière de midi. Nous croisons les habituels enfants se baignant dans les rivières, un vendeur de commerce sur sa moto chargée de quincaillerie, notre lente avancée n’est interrompue que par quelques troupeaux de buffles au milieu de la piste. Il y a tout le temps pour discuter avec mon prof de maths qui me raconte comment il a épousé l’an dernier son élève de 22 ans (il en a 25), qui est ainsi passée de l’internat des élèves à celui des profs. J’ai compris que le proviseur n’était pas très content, mais maintenant que la fille a terminé ses études, cela devrait s’arranger.
On arrive vers deux heures à un village rempli de drapeaux laotiens et communistes, dûs à une récente visite officielle. Il y a ici quelques rues, pas mal de bâtiments administratifs aux noms pompeux. Nous parcourons à pieds les deux rues perpendiculaires du marché, des petits étalages de légumes où tous les vendeurs et les enfants, à la peau très foncée, nous regardent en silence avec de grands yeux si étonnés qu’ils répondent à peine à nos bonjours.
Nous déjeûnons à l’une des deux gargotes au carrefour, et je remontre mes photos de France à nos guides. Celle des filles en maillot sur la plage de Nice remporte de loin le plus vif succès : ici les gens qui en ont les moyens achètent des crèmes blanchissantes, ils comprennent mal qu’on puisse vouloir bronzer. Les bureaux qui devraient nous autoriser à poursuivre notre parcours dans des villages indigènes sont fermés le dimanche, nous demanderons au chef du village.

- 26. Laos - Attapeu - avec le guide et une femme indigène
C’est reparti, encore une bonne demi-heure de piste, le guide demande le chemin dans la case de son élève actuellement dans les champs, nous traversons encore un village aux maisons sur pilotis en bois et bambous. Tiens, la mode féminine par ici semble être de se promener en soutien-gorge (de type occidental) en guise de haut. Nous rejoignons le chef, un bon gars de cinquante ans, de taille moyenne, sec, avec un bouc au menton et des pattes. Pas de problème, on peut rester, on s’installe dans l’entrée de la maison pour discuter avec lui, des oncles, sa belle-soeur de 58 ans qui elle porte encore tous les attributs traditionnels de son ethnie : chemise tissée, de très nombreux colliers de petites perles de couleurs vives, dents de devant sciés en pointe (une pointe au milieu qui descend sur les côtés, mais qui la fait paraître édentée), des boucles d’oreilles blanches d’une dizaine de centimètres de diamètre (jadis une rondelle d’ivoire, jusqu’à ce qu’un étranger vienne lui racheter et lui en proposer une version plastique) et le trou dans le lobe qui va avec. Ses longs cheveux noirs et brillants sont attachés en chignon grâce à un filet faits de petites tresses de cheveux noués avec des fils de couleurs. Nous voyons aussi brièvement la soeur, au visage entièrement tatoué de motifs minutieux. Le reste de la famille, les enfants et les jeunes filles, restent respectueusement en bas de l’escalier à nous regarder intéressés.
Nous restons là à discuter une heure peut-être. On apprend que dès la génération suivante, celle de la fille de 39 ans (qui est assise derrière nous avec son petit fils !, vêtue d’un soutien-gorge rouge et d’une jupe), on a arrêté de scier les dens des filles (ce qui était jadis obligatoire), de percer des trous géants dans les oreilles et abandonné le costume traditionnel. Les gens d’ici cultivent le riz sur les terres du village, mais aussi dans des fermes environnantes. De mon côté, je montre mes photos de France et les invite à poser des questions à leur tour. La plage de Nice a toujours du succès, le chef me demande si les champs de blé fauchés en été sont un fleuve (puisqu’ils en ont presque la couleur), si en France on a aussi des arbres (il y en a peu sur mes photos de campagne). Un fils instit’ demande si tout le monde sait lire chez nous. Ils veulent savoir notre âge et comment se passent les mariages en France. Pendant tout ce temps, les jeunes attendent à distance respectueuse et sans intervenir ni demander aux anciens de voir mes photos, il y a manifestement un fort sens de la hiérarchie.
En repartant, sur la piste, notre guide était tellement content de sa journée (il n’avait jamais pris le temps de venir parler aux gens du coin) qu’il nous emmène voir un premier temple, puis la sépulture d’un roi du laotien très important. Il s’agit encore d’une petite tombe en cloche (stupa) en briques, ancienne manifestement, à côté d’un temple en reconstruction. Je préfère de loin les tombes blanches au milieu du vert des rizières que l’on croise souvent ici dans le sud du Laos (même si la plupart sont plutôt placées en bordure des temples).
Retour à Attapeu, avec de bons coups de soleil sur les jambes et de la poussière rouge sur les vêtements après nos 6h de piste. C’est la première journée entièrement sans pluie, coup de chance inouï. Nous remercions nos guide, je leur rédige une petite lettre de recommandation en anglais à afficher dans tous les hôtels du coin et leur fait un petit cours de marketing accéléré pour leurs futurs clients : faire de la pub, dessiner une petite carte avec itinéraire fixe et des photos, changer tout le temps de famille d’accueil (pas si important dans le fond d’avoir une femme aux dents sciées, elles sont rares), les payer aussi, savoir que les Occidentaux seraient probablement ravis de s’essayer dix minutes au repiquage du riz, etc. C’est évident que la fréquentation de la ville ne va pas se limiter longtemps aux ouvriers et routiers vietnamiens, autant que nos deux larrons en profitent, et je suis content de mettre mon petit grain de sel pour un tourisme sain.
...
Voilà tout. Je termine ce mail une semaine après l’avoir commencé, assis cette fois en terrasse à Muang Khua, surplombant le port sur la Nam Hou, et le bac qui fait l’aller-retour. Sur l’autre rive la route grimpe une colline recouverte de forêt de bambous en direction de la frontière vietnamienne à Dien Bien Phû. Plein de pensées pour vous encore si loin.
F.



















