Les nuits madrilènes, ou "il faut bien changer de vie"


dimanche 11 mars 2007, par Francesco Colonna Romano

Jeudi soir, 3h du matin. Sala El Sol, l’entrée sur la rue passe inaperçue, même pas une enseigne, l’escalier qui descend pourrait être celui d’un entrepôt. Nous sommes quatre, Antoine salue les videurs qu’il connaît bien, pas besoin de payer, ils nous laissent entrer.

En bas, c’est entre cave, entrepôt et souterrain d’hôpital, murs lisses en béton teintés en rose, à moins que ce ne soit l’effet de la lumière, l’espace est un peu mouvementé par une scène, deux bars en comptoirs, quelques canapés en cuir noir, une sorte de balcon vide sur la moitié de la pièce. Au plafond des vieux ventilateurs en fer et un système d’aération apparent. Toutes les formes sont carrées ou rectangulaires, avec des angles droits bien marqués. A part pour la lumière rose, cela me fait penser aux cuisines modernes en formica d’après-guerre avec leurs arrêtes sans finitions. Vide et sans lumière, ce pourrait être le glauque parfait.

Mais il y a la musique bien sûr, un son des années soixante, genre rock ou twist ou première disco, acide, aigu et frénétique, en version remixée pour rajouter des basses. Sur la piste, une faune à peine sortie de vieux films et de vieilles photos. Des mecs coiffés comme les Beatles avec de longs favoris, avec des grosses lunettes rectangulaires à monture épaisse et noire, des chemises à rayures. Quelques filles à la coiffure de Cléopâtre, jupe rouge et collants noirs à petits carreaux, ou d’autres accoutrements curieux genre glamour années ’50. Les gens discutent au milieu de la salle, en sirotant une bière ou en fumant, beaucoup dansent, les mouvements ressemblent à du twist ou du rock, mais dansés sans partenaire. C’est un endroit complètement délirant, j’ai dû voir quelque chose de semblable dans un film d’Almodovar qui d’ailleurs a sans doute tourné ici. Cette ambiance rétro déjantée est quelque chose d’indescriptible, si ce n’est que ça évoque d’un coup tous les clichés de la Movida.

En y regardant de plus près, les gens ont l’air bien moins homogènes qu’en premier abord. Quand le DJ passe à un son plutôt années ’80 (toujours remixé), on a l’impression d’ailleurs que les gens ne sont plus les mêmes, je remarque moins les gars à favoris. La seule constante c’est le rythme, le DJ ne rate pas une transition, il ne fait que monter, et l’on ne peut qu’avoir envie de danser. Bonne humeur partout, ambiance presque bon enfant, les gens ont l’air souriant, détendus, tout le monde profite de la musique.

On part vers 5h45, la salle est plus pleine que lors de notre arrivée. Antoine et Thomas rentrent chez eux, j’invite Boris chez moi pour dîner : poireaux, purée de pois chiches, pain, fromage. On attend 7h en écoutant de la musique parce qu’il doit rejoindre sa copine qui est journaliste et travaille toute la nuit. Il commence à faire jour dehors, il est temps d’aller se coucher.

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C’était mon dernier vendredi tranquille, la semaine prochaine je commence un nouveau travail dans une banque, j’aurai des horaires de bureau et ce sera plus difficile de sortir en semaine. C’est pour cela que ce soir j’avais été après mon cours de salsa rejoindre les autres à la soirée "intercambio" organisée par Antoine dans un bar vers Opéra, et qu’en suite je lui avait demandé de nous faire découvrir celle qui selon lui était le meilleur endroit de Madrid pour l’ambiance et la musique. Vers 2h, en allant vers El Sol, nous passons devant le Palacio Gaviria, autre boîte dont je reparlerai. Le jeudi c’est soirée pour les étudiants, il y a une queue d’une dizaine de mètres pour rentrer. Je rappelle que nous sommes en semaine, mais rien de plus normal que toute cette foule.

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Alors voilà. Bonjour à tous, j’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’ai pas écrit de mails collectifs, et c’est un peu vrai. Ce n’est pas fautes de choses à raconter, bien au contraire, j’ai rarement vécu une période aussi dense que ces derniers mois, pour le pire comme pour le meilleur. Pour ceux qui ne seraient pas encore au courant, la chaîne d’événements a été initiée par la rupture soudaine et inattendue de ma relation avec V., avec qui j’étais depuis 7 ans. Les choses ont été très vite, tout s’est fait en un mois à peine, de manière sordide et complètement insensée je dirais, mais c’est comme ça. Encore une surprise de la vie, il ne restait qu’à en prendre acte, et repartir.

Repartir justement. J’étais à Madrid depuis moins de trois mois, que j’avais passés à lire des bouquins de droit ou des cours de français, me promener pendant la journée, aller aux réunions de magie, et le début de mon travail comme prof d’éco-droit-management-communication. Je ne connaissais à peu près personne ici, et me suis soudain retrouvé là, sans savoir pour combien de temps, sans savoir s’il y avait une ville où j’aurais été plus à ma place. Alors je suis resté, en essayant de faire tout ce que je n’aurais jamais fait, et voir les bon côté de la chose.

Ces quelques mois ont ainsi été riches et denses, tristes et gais, et j’espère parvenir à en raconter un peu, en commençant par le plus simple : la vie nocturne madrilène. Le reste viendra (ou pas) peu à peu.

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Le premier type de sorties dont je suis devenu un habitué c’est les "soirées Intercambio" ou "groupe de langues". Il faut savoir qu’il y a à Madrid une concurrence importante entre les innombrables bars, si bien que chacun s’efforce de trouver une manière d’attirer du monde (conteurs, cours de salsa, concerts,...). En voilà une charmante. Le principe est simple : le bar est plein de gens, espagnols ou d’ailleurs, qui viennent pour discuter, et parler dans les langues des uns des autres. Si on est tout seul et timide, il n’y a qu’à aller voir l’organisateur, et il vous présentera à des gens qui parlent la langue que vous voulez parler. En fait, la langue est juste un prétexte, la plupart viennent simplement parce que c’est sympa d’arriver tout seul (ou pas) dans un bar et de pouvoir s’incruster dans n’importe quel groupe. L’ambiance est détendue, c’est convivial, on y retrouve des habitués qu’on connaît peu à peu au fil des rencontres, et des gens à peine débarqués, de passage ou pas. A chaque fois que j’y vais je discute au moins une bonne demi-heure avec 2-3 nouvelles personnes, retrouve des amis, c’est vraiment sympa.

Or il faut savoir qu’il y a de telles soirées dans divers bars de la ville, TOUS les jours de la semaine, avec des petites variantes : l’une a lieu dans un pub irlandais avec une bonne partie de jeunes de vingt ans, lancée par un type qui cherchait des élèves pour ses cours d’espagnol, mais qui a désormais un tel succès qu’il la continue pour le plaisir, ils sont passés plusieurs fois à la télé, il y a à chaque fois plus d’une centaine de personnes. Une autre est fréquentée surtout par des anglophones et organise un jeu de questions en équipe (genre "questions pour un champion"). Il y a aussi un café philo en anglais où les espagnols viennent surtout pour pratiquer cette langue qu’ils maîtrisent mal, mais ils organisent aussi des sorties de temps en temps pour se promener dans des villages autour de Madrid.

C’est ainsi que j’ai commencé à sortir tous les soirs de la semaine : lundi magie, mardi intercambio au "O’Neill’s", mercredi magie, jeudi intercambio au café Madrid, vendredi et samedi soirée avec un groupe franco-mexicano-chilien rencontrés sur un forum, dimanche café philo. Au tout début, j’ai surtout rencontré des étudiants Erasmus et des filles au pair, mais très vite j’ai commencé à connaître des gens qui me correspondaient plus, au bout d’un mois je n’arrivais déjà plus à revoir tous ceux que j’aurais aimé revoir. Merci Madrid, il y a peu de villes qui offrent de telles possibilités.


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Puis, peu à peu, j’ai aussi testé quelques boîtes de nuits. El Son, remplie de latinos qui dansent la salsa toute la nuit, avec plein de gens qui n’attendent qu’une invitation à danser. Palacio Gaviria, un ancien Hôtel Particulier transformé en boîte de nuit, un escalier imposant avec statues pour rentrer, plusieurs salles au plafond très haut avec moulures et fresques, des larges couloirs, des grandes cheminées en métal, des grands miroirs, ça se remplit tous les soirs et le samedi on ne peut même plus passer dans le couloir tellement c’est dense. Le Joy Eslava, qui est en fait une salle de théâtre dont le parterre, en dehors des concert, sert de piste de danse : tout autour plusieurs étages de balcons dorés, et sur la scène une petite chorégraphie et des lumières. Dans l’absolu je ne suis pas fan de la musique qui passe, mais tous ces endroits valent le détour pour leur décor.


Là où j’ai commencé à mieux comprendre la vie nocturne madrilène, c’est quand J. est venu me voir pendant les vacances de février. En se baladant le mardi vers les 3-4h du matin, on se fait aborder tout le temps par les "relations publiques" des divers bars qui nous invitent à boire un coup chez eux. Le principe est simple, il s’agit de remplir la salle pour avoir de l’ambiance, et pour cela il faut attirer des gens, par des entrées et boissons gratuites. Aucune obligation, on rentre, on boit, et on repart. Et au bout de deux ou trois invites on est obligé de refuser, car quand même, il ne faut pas exagérer.

De même, il y a des endroits bien précis où l’on rencontre les relations publiques des boîtes qui vous offrent entrées avec cocktails jusqu’à 2h du matin. J’ai du coup inclus dans la visite guidée que je propose de la ville aux français de passage le mojito offert du Palacio Gaviria histoire de profiter des fresques au plafond et de l’atmosphère de l’endroit. Quand une classe d’élèves de Toulouse sont venus nous voir, je me suis pris au jeu, alors j’ai réussi à leur obtenir 50 entrées avec boissons. Le gars qui me les a données était tellement content que maintenant je lui dit bonjour à chaque fois, il me donne des invites pour les soirées spéciales, et je peux désormais en obtenir même pour le samedi, jour le plus demandé, où celles-ci sont extrêmement difficiles à avoir. Pour le Joy, le Son et d’autres, pas de problème non plus, il suffit de savoir où chercher, et désormais je sais (ce qui m’amuse beaucoup, car il faut dire que jusque là je n’avais dû aller en boîte qu’une dizaine de fois en toute ma vie).

Et cela est si facile et à la portée de tout le monde qu’on se demande comment plein de gens ne le savent toujours pas. Promenez-vous n’importe quel jour de la semaine à n’importe quelle heure de la nuit, et on vous distribuera plein de petits flyers avec des invites. Il faut juste faire le tri, balancer les "20% de réduction" ou "2 boissons pour 10 euros" qu’on vous distribue en fin de soirée quand les boîtes sont pleines, et collectionner les autres entrées et boissons gratuites (je lèguerais ma petite collection à mon départ d’ici, avis aux amateurs).

C’est ainsi que j’ai commencé à avoir ces dernières semaines des rythmes de folie, aidé par les vacances et mon emploi du temps sur 2 jours et demi par semaine. Un jour comme ça, pendant les vacances, j’ai été réveillé un matin par des gens chez moi, à priori c’était J. que j’avais laissé avec un ami vers 4h parce que j’étais quand même fatigué. Il était 7h30, j’étais un peu endormi, je fais semblant de rien, mais je me décide quand même à aller voir sur le coup de 8h. Je trouve J. enfermé dans la cuisine, une fille assise sur ses genoux. Il avait apporté là mon ordinateur et cherchait sur Google des images d’astrophysique, de satellites et de trous noirs. La fille était étudiante en physique, alors il avait eu envie de lui montrer comment tout cela marche... Pendant ce temps, il y avait un couple inconnu en préliminaires avancés (ils étaient quand même habillés faut dire) sur le canapé de mon salon. Le gars avait même allumé la télé, ce truc qui trône au milieu de la pièce et que je n’ai utilisé qu’une fois en six mois, sans doute pour mettre l’ambiance. A la fermeture de boîte J. avait eu l’idée d’inviter la fille, qui ne serait pas venue sans son amie, qui venait plus volontiers avec le mec, etc. Sur le coup, j’ai pas été très content (j’avais mon portefeuille dans le salon, avec mes documents, cartes de crédit, etc.), alors j’ai quand même un peu cassé l’ambiance en demandant à J. de surveiller tout le monde, si bien que la fille est partie acheter des croissants pour le petit déjeuner, et tout le monde est parti vers 10h pendant que j’essayais de corriger mes copies.

Tout ceci s’est encore compliqué parce que le dernier week-end des vacances sont aussi venus un couple d’amis qui, contrairement à J., préféraient voir Madrid le jour. J’ai dû naturellement tenter d’assurer sur les deux terrains, visites le jour et quelques sorties la nuit, sans compter les paquets de copies en retard.

Alors voilà, ça a continué sur ces rythmes-là encore deux semaines après leur départ. Madrid ne finira jamais de m’étonner pour les foules que l’on peut croiser toutes les nuits de la semaine. Comment font-ils ? Beaucoup sont des étrangers, ici pour quelques mois essentiellement pour faire la fête. D’autres sont obligés de pratiquer un roulement, pour ne pas sortir tous les soirs. Mais d’où ces vieux de 70 ans que l’on croise à 4h du matin peuvent-ils bien sortir ? Et toute cette foule sur Gran Via aussi pleine le samedi au petit matin qu’en plein jour, avec ses embouteillages, et ses vendeurs de sandwich chinois ? Et ces gens qui font la queue dans la rue et dans le froid, vers 4-5h, pour rentrer dans une boîte ? Ce qui est sûr, c’est que le dimanche matin à 6h le premier métro est plein comme aux heures de sortie du travail, il faut pousser les gens pour rentrer dans le wagon...

Mais je commence à fatiguer. Et le boulot que je démarre demain ne me permettra probablement plus trop de sortir tard en semaine. Et puis, c’est quand même épuisant tout cela. Je vais réduire un peu mes programmes : magie, cours de salsa (ah oui, je ne vous l’ai pas dit, j’ai aussi commencé ça), quelques soirée intercambio, je vais devenir raisonnable...

... à moins que vous ne passiez par ici, car je serais très content de vous présenter cette ville folle, de jour ou de nuit. Profitez-en, l’invite n’est valable que deux mois encore...

Voilà, j’arrive au bout de ce premier mail-co depuis des mois, parfois l’impression que j’ai perdu la main. J’espère en tout cas que tout va pour le mieux pour vous, et vous souhaite bien du bonheur et toutes les causes du bonheur réunies.

F.

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