Les médecins indiens, le yoga de la lune et du soleil, et les super-pouvoirs yogiques


mercredi 6 novembre 2002, par Francesco Colonna Romano

Bonsoir à tous encore une fois de plus
et bienvenus (depuis hier) dans le dernier mois de mon voyage en Inde.

C’est curieux, si ce n’était pour ce compte à rebours qui commence, on est ici, comme le remarque ma maman, plongé dans un temps complètement différent de celui occidental. Ici, ce n’est plus un ennemi, il s’écoule paisiblement, il y en a de toute façon, et l’on n’est pas touché par des échéances, des dates clefs, des grands changements. C’est vrai pour nous les voyageurs bien sûr (même si souvent il faut repartir relativement rapidement, on conçoit très bien qu’on aurait pu arrêter là où l’on est pendant des mois), mais aussi pour les indiens, qu’ils soient sadhous ou travailleurs. Ceci est encore renforcé par la religion d’ici : les gens n’ont pas qu’une vie pour réaliser ce qu’ils ont à faire, il y en a une infinité. Mais la réincarnation n’est pas ici une question de foi comme notre vie après la mort, elle revêt une réalité "scientifique" et pratique : le baba dont je parlerai par la suite m’a expliqué que grâce à certaines techniques de yoga (que beaucoup maîtrisent) il peut se souvenir précisément de ses vies antérieures et même choisir le corps de sa prochaine incarnation (c’est ce qu’il a fait pour celle-ci). D’autre part, je rappelle qu’à chaque fois qu’un lama meurt, les bouddhistes partent à la recherche de sa réincarnation et la trouvent (l’enfant, encore au berceau, sait reconnaître les objets du lama défunt parmi d’autres identiques), parfois très loin (lama Yeshe par exemple s’est réincarné en Espagne).

Voilà, sur ce, je reprends mon récit. J’en étais resté au départ de Bénarès. Le voyage de 24h en train a été assez épique pour Jean, qui a été malade à crever, ça avait commencé la veille, mais en fait là c’était le moment le pire : je ne souhaite à personne de se retrouver sur une couchette de train indien, juste près du plafond et du ventilo crade, avec mal de tête, vomissements des qu’on boit un peu d’eau, quelques vertiges, diarrhée et surtout une inexplicable hypersensibilité aux odeurs, malheureusement omniprésentes dans un train indien. En tout cas, on a réussi à se traîner jusqu’à Rishikesh, dans une guest-house avec "douche chaude" (en fait c’est un seau d’eau chaude avec un pichet, ce qui est beaucoup moins efficace, mais bon, vu le froid qu’il fait ici le matin, c’est pas de trop). Assez inquiet (d’après les pages santé du Lonely Planet, mon diagnostique hésitait entre typhoïde et palu, ce qui n’est pas très marrant dans les deux cas), on va voir un premier médecin, qui nous envoie dans un labo d’analyse pour trancher entre les deux. Au labo, croisement entre la paillasse des TP de chimie d’un collège de province et le table de travail d’un vendeur de kebabs de la rue Mouffetard, le médecin n’est pas très motivé pour faire des examens (Jean non plus finalement) nous dit qu’il ne pense pas que ce soit un palu, et nous dit d’attendre quelques jours (il veut bien conseiller un médicament si j’insiste, mais bon, il n’a pas l’air convaincu, et nous envoie chez un autre). Bref, les médecins ici, on ne peut pas dire que c’est la pompe à fric (aucun des deux n’a voulu d’honoraires, bien qu’on ait passé un quart d’heure à discuter avec chacun), mais bon, ça serait quand même bien d’avoir un diagnostic et qu’on nous dise quoi faire. Jean en a marre d’avoir passé l’après-midi à chercher des médecins alors qu’il tenait à peine debout, il décide de tout envoyer au diable et de rentrer ce reposer, il prendra l’antibio que j’avais de France, et puis on verra bien. Heureusement, le lendemain ça allait mieux, et les jours suivants encore plus, bref, il est désormais rétabli et vous envoie le bonjour, donc ce n’était probablement pas typhoïde ou palu heureusement. En tout cas, ça doit lui faire une bonne expérience et de bons souvenirs. Chapeau aussi pour la patience et le courage exemplaire.

Nous voilà donc à Rishikesh, capitale mondiale autoproclamée du yoga et aussi ville sacrée (une de plus) parce qu’ici le Gange passe de la montagne à la plaine. C’est un village paisible, avec des dizaines de sadhous (moines errants, barbus et avec de très longs dreds locks, habillés en orange) qui vivent sur les rives du fleuves, discutent entre eux, attendent patiemment et sans les solliciter les aumônes qui leur permettent de vivre (j’admire la fierté avec laquelle ils endurent le froid des nuits d’ici, et le fait qu’ils ne font rien pour maximiser leurs chances de percevoir plus d’argent que leurs voisins), des statues de Shiva, des indiens qui se lavent dans le Gange (même s’il est propre ici, je ne sais pas finalement si on s’y baignera) ou qui le descendent en raft (vu la largeur, c’est aussi aventureux que du raft sur la Seine). Bien sûr, il y a aussi un nombre considérable d’ashrams ou d’hôtels proposant des cours de yoga, fréquentés par les occidentaux essentiellement. J’ai donc essayé d’abord un cours avec un vieux prof de 65 ans, longue barbe et cheveux blancs, mais en fait bien plus speed que nous tous, il part sur un échauffement genre aérobic ("on saute, et un, et deux, ..."), pour enchaîner sur le shoulder-stand au bout de 5 minutes, encore a froid. Bien sur, il faisait des trucs assez impressionnants, et était aussi vraiment joli la méditation dans le noir avec plein de petites bougies mais bon, j’ai préféré trouver un prof plus tranquille pour les jours suivants, ou j’ai commencé à faire mes 4h de yoga quotidiennes.

Ce qu’il y a de bien avec le hatha yoga (c’est celui connu en occident, avec ses postures immobiles et ses mouvements lents), c’est que c’est vraiment violent et radical. Si vous avez du mal à toucher vos pieds sans plier les jambes et si comme moi vous aviez tenté en vain de corriger ça avec des étirements, il vous suffit en fait de 4 séances de hatha yoga (je les avais faites à Paris) pour gagner dix centimètres. Le principe est simple : passer deux heures à tirer sur les muscles, sans passer à l’exo suivant des qu’on voit qu’on a du mal. Cependant, ce que je n’avais pas compris en France, le hatha yoga est en fait beaucoup plus radical que ça : les postures, ce n’est que le début. Ensuite, le yoga vous explique la manière de vous asseoir quand vous êtes allongé (lever le bras droit, pivoter vers la droite et s’appuyer sur le bras), comment manger, quoi manger, quand manger, comment dormir, comment parler, comment penser.... Bref, c’est un truc qui se pratique à chaque instant, et le principe c’est de prendre conscience des plus petits détails de notre comportement, et ça peut aller très loin.

A part ça, hier j’ai été voir Swami Shankardas, un baba qui vit depuis 40 ans dans des grottes près du village, qu’il a en fait aménagées en rajoutant des constructions. Le type est sympathique, look sadhou (tunique orange, barbe et dreds), il a 70 ans mais en fait 50, et parle parfaitement l’anglais (en fait c’est un baba assez connu, il figure dans mon guide des ashrams, et plusieurs journalistes occidentaux sont venus tourner des films sur lui). A mon arrivée, lorsque je m’assois en face de lui il me fixe quelques secondes dans les yeux, et je me sens transpercé, comme si d’un coup il voyait au plus profond de moi, c’est vraiment troublant.
Je reviens le voir le lendemain (aujourd’hui), seul cette fois. On parle un peu de tout, il me demande ce que je fais (il a voulu que je lui explique que les maths ce n’est pas que du calcul, et qu’on peut même faire de longues études là dedans, et vraiment ce n’est pas facile, c’est curieux que chez nous tout le monde accepte comme une évidence que les maths c’est utile), et ce que je veux faire. Tout en donnant à manger aux paons sauvages qui passent par là, il me parle un peu de sa vie (comment à l’age de 6 ans il a senti l’appel de Dieu, il a quitté sa famille a 12 ans pour devenir moine errant, et la rencontre avec son gourou), de ses projets d’installer un hôpital pour les pauvres dans son ashram et exposé quelques points de vue intéressants sur la religion (Jésus pratiquait le bhakti yoga, Mahomet et Moise le karma yoga, Krishna le gnana yoga) et la nécessité de l’ascèse pour atteindre l’illumination (au fait, je lui ai demandé la différence entre l’illumination et le bonheur perpétuel, la connaissez-vous ?). Et aussi, il parle des super-pouvoirs que donne le yoga : en ce qui concerne la médecine, il est en train d’apprendre (en combinaison avec la médecine ayurvédique) à tout soigner (il a déjà soigné en 1h30 une femme que les médecins jugeaient incurable), et comment vivre 200 ans (son gourou aurait vécu entre 130 et 150 ans). Il dit bien sur se souvenir de ses vies passées, qu’il a vu un yogi s’enterrer dans une boîte étanche (pas d’air) et minuscule pour en ressortir après 40 jours (facile : l’âme n’a qu’a quitter le corps pour y revenir juste avant de sortir de la boite) ou léviter dans l’air, et que bien sur des trucs genre prédictions du futur (il a indique a un allemand désespéré l’endroit où il trouverait du boulot) sont aussi à la portée d’un bon yogi. Bien sur, il pourrait m’enseigner tout ça si je le souhaitais, mais rien que l’étape préliminaire de purification du corps prend 3 ans...

Voilà. Je sais que je vais passer encore pour un débile auprès de toute ma mailing list, mais tout cela me trouble assez. D’un côté parce que j’ai du mal à voir ce type comme un menteur (de même que Yogananda, qui raconte avoir été témoin et pratique des pouvoirs encore plus impressionnants dans son autobiographie, qui a été numéro 2 des ventes en Italie lors de sa sortie), et aussi parce que quelque part j’ai envie de croire à tout ça, bien qu’un côté de moi-même m’en empêche...

Bref, ça fait encore des sujets de réflexion en plus pour quand je rentrerai en France, et puis on verra bien.


A part ça, la vie continue paisiblement ici. Hier était Deewali, donc les gamins indiens s’amusaient à faire exploser partout des pétards assourdissants, et le voisin a installé toute la nuit une guirlande de Noël qui chantait Jingle Bell à tout volume et qui a bercé mon doux sommeil. On a aussi rencontré un français qui nous a raconté des jaïnistes (une religion assez répandue en Inde) qui sont des fanatiques de la non-violence : il ne mangent pas de légumes qui poussent sous terre (pommes de terre, oignons...) car en les cueillant on pourrait tuer un ver de terre, il s’épilent les cheveux pour ne pas utiliser de ciseaux et risquer de couper un poux en deux, et les prêtre se baladent avec un voile devant la bouche pour ne pas avaler d’insectes, tout en balayant devant eux pour ne pas en écrasé d’autres....

Voilà voilà tout pour cette fois, je vous souhaite à tous plein de bonheur et de bonne santé, et je remercie tous ceux qui me donnent toujours des nouvelles de l’Ouest.

Hasta luego

F.

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