Lundi, fin de matinée, ma chambre parisienne et mes affaires dispersées. Je suis rentré hier, juste une promenade au parc Montsouris bondés de gens qui prenaient le soleil sur la pelouse, et il y a toujours en face des balançoire la femme qui joue de l’orgue de barbarie. Vive le printemps parisien...
Comatage le reste de l’après-midi, dormi tout habillé pendant plus de douze heures (correspondant en gros à la journée hondurienne, où est passé le décalage ?) et le temps d’acheter mes 3 pots de fromage blanc et 4 boites de céréales, et tout est prêt pour commencer à rattraper le récit en retard. J’espère que tout pour vous a été bien ces temps-ci et que je pourrai vous revoir bientôt.
Suite du récit. Après le Vendredi Saint à Huehuetenango, nous avons finalement pu prendre un bus pour Soloma et Santa Eulalia, des villages dans les monts Cuchumatanes, région "reculée" et traditionnelle, pourtant à seulement 3-4h de route. Le bus est ultra-bondé comme d’hab, trois personnes par banquette de deux et d’autres debout, il peine à monter la côte pentue, traverse un haut plateau sec, aux rochers creusés par les vents avant de descendre de l’autre côté dans des vallées larges et verdoyantes, couvertes de forêts de pins et de champs de mais. C’est beau.
On débarque sur la petite place carrée de Soloma, manifestement trop petite pour ce village qui a dû grandir à toute vitesse, depuis la fin de la guerre civile, il y a moins de 10 ans. Il y a des petits étalages partout, une roue de foire qui tourne à toute vitesse et quelques petits manèges pas loin, et un mouvement frénétique, des gens qui vont et viennent partout, avec une bière ou une glace à la main. Toutes les femmes portent des "huipilés", jupes traditionnelles tissées à rayures noires, et des chemises avec des fleurs brodées à la main, et certains hommes portent des ponchos tout aussi traditionnels, et entre eux ils parlent encore un dialecte maya. Il y a en continu une sorte de musique de carillons (au son entre l’accordéon et le xylophone) qui sort de gros hauts-parleurs de la mairie. A Santa Eulalia, ce sera très semblable, avec en plus un bal dans la salle des fêtes et les petits vieux aux fenêtres à regarder celles (et ceux ?) qui ont bien voulu payer l’entrée.
Ce qui frappe vraiment ici, c’est que les trois quarts des hommes sont bourrés : ils parcourent les rues en titubant, en se cognant aux voitures garées, en rigolant entre eux. On en aperçoit même une vingtaine endormis sur les trottoirs, plutôt pas très propres, et il n’est que midi !! C’est vrai qu’en Amérique Centrale les festivités pour beaucoup servent à passer la journée à boire, et c’est aujourd’hui le Samedi Saint, mais quand même... D’ailleurs, les autres jours aussi, dans toutes les villes visitées au Guate, nous trouverons toujours des gars saouls endormis dans la rue, ce qu’on ne voit pas au Honduras.
On visite au passage la petite église, manifestement trop petite pour le village puisqu’il y a une centaine de gens qui suivent la messe de l’extérieur de l’église. Le soir, il y a plusieurs baptèmes, et tout le monde vient avec ses bougies, qui remplaceront la lumière en milieu de messe. En dehors des messes par contre, c’est tranquille, il y a toujours quelques petites vieilles agenouillées par terre, cachées derrière les portes de l’église ou dans les recoins les plus isolés et sombres, qui marmonnent leurs prières devant quelques bougies et parfois un peu d’encens, en s’accompagnant de gestes. Ces rites s’expliquent probablement par le fait que toujours, pendant la colonisation et plus tard dans les grandes exploitations où ils étaient exploités, les indigènes ont été relégués aux fonds des églises, où ils ont gardés certaines pratiques spirituelles anciennes. Toute leur spiritualité à ce que j’ai entendu, est fondée sur le secret : chacun possède des secrets qu’ils ne doit jamais révéler à des étrangers, comme un nom secret, un animal protecteur, etc. Si je me souviens bien, Jennifer m’avait raconté avoir vécu plusieurs mois dans une famille indigène sans jamais avoir entendu le vrai nom de ses hôtes, qui l’utilisent pourtant quand elle n’est pas là.
A propos de spiritualité, la boulangère à qui on demande des promenades dans le coin, nous parle de certaines pyramides, que justement peu de gens connaissent, qui sont un lieu de "magnétisme" où elle va parfois se recueillir. Un autre type dans la rue me prend par le bras et me propose d’aller le voir dans sa maison sur un col pour m’expliquer des choses de cette spiritualité et de leur livre secret, mais il sent bien l’alcool et ne marche pas très droit. Tant pis, d’autant que tout ceci appelle un peu de méfiance.
Par contre, ce qui n’est pas caché, ce sont les messes du dimanche : tous les groupes chrétiens américains (évangélistes, pentecôtistes, etc) rivalisent pour attirer les fidèles. En allant visiter le cimetière sur la colline, avec ses tombes de toutes les couleurs selon la mode guatémaltèque, nous nous arrêtons chez les évangélistes, qui sont ceux que l’ont entend le plus, et que j’avais rencontré dès mon arrivée au Guate l’an dernier (cf le mail "la samba du Saint-Esprit...") Dans l’église, le pasteur chante toute la messe en se faisant accompagner par deux gamins avec des percussions, mais surtout une guitare acoustique, une guitare électrique, un clavier électronique et une batterie. Tous ces instruments sont branchés sur des micros reliés à une grande table de mixage et des hauts parleurs de 1m50 sur le côté de l’autel. Le pasteur nous souhaite le bienvenu pendant la prêche et reprend à chanter. Ensuite, il y a plusieurs fidèles, surtout des femmes, qui prennent le micro à tour de rôle, comme dans un karaoke, et hurlent leur texte toujours accompagnées de cet air de ranchera, la musique populaire d’il y a une cinquantaine d’année que l’en entend encore de temps en temps. Valérie dit que ça n’a rien à voir avec le reggae ni le merengue, mais comme je ne m’y connais pas, si on dit que ça ressemble ça peut vous donner une idée. Dans tous les cas, c’est assez la bonne humeur par ici, les gens tapent dans leurs mains et certains se balancent légèrement, et le rythme régulier doit leur donner comme une légère transe, à la manière des mantras hindous. Un gamine renverse le verre de coca cola de sa mère sur le sol de l’église, mais tout va bien.
Pourtant, c’est curieux ici, il y a une ambiance étrange dans ce village. Il ne doit pas passer beaucoup de touristes par ici : à part les évangélistes et quelques vendeurs de rue, les gens ont l’air méfiant en premier abord, on se sent continuellement observés, un peu comme des singes, surtout par les gamins qui sont moins discrets que les autres. Ce n’est que quand on commence à leur parler que les gens deviennent nettement plus sympathiques. On voulait un endroit reculé...
Enfin, un dernier détail curieux : je n’ai jamais vu autant de téléphones portables en Amérique Centrale qu’ici, dans ce village paumé : des femmes (en costume traditionnel bien sûr) à plusieurs qui téléphonent, rigolent, se le passent. C’est assez surprenant, car ces communautés indigènes doivent voyager bien peu, tout au plus passer d’un petit village au village voisin, à qui peuvent elles bien téléphoner ? Sans doute est-ce là la meilleure chose qu’ils peuvent acheter lorsqu’ils ont un peu d’argent de côté. Le progrès arrive partout.
Quelques heures de route le lundi, et nous passons de nos villages paumés au lac Atitlan à l’eau bleue, entouré de ses trois volcans, qui est par contre l’un des gros points touristique du Guatemala. Comme beaucoup de grosses destinations touristiques, il a été découvert par les hippies des années ’70 qui les premiers sont venus s’installer dans ce coin jadis paumé et tranquille, avant qu’il ne soient rattrapés par le tourisme de masse. La première ville, Panajachel d’où l’on est censé voir un des "plus beaux couchés de soleil du monde" a été surnommée depuis "Gringotenango" (le suffixe toltèque "tenango" signifiant "lieu de" termine beaucoup de noms de villes guatémaltèques). Il doit y avoir au moins une centaine d’hotels et bungalows à touristes, des restos allemands ou italiens, des boulangeries françaises, des fast-foods, et toute une rue avec en enfilade des dizaines de boutiques ou étalage d’artisanat et de souvenirs d’inspiration maya, plus ou moins adaptés au goût occidental, on commence même à voir apparaître des imitations de vêtements indiens ou thailandais (de ceux décolorés à l’eaux de javel après avoir fait un nœud). Il y a certes de beaux trucs, mais la présentations -des piles de cinquante tissus identiques disponibles dans tous les étalages- ne les valorise pas trop. Pour couronner le tout, il y a juste en dehors de la ville le "Panajachel resort", 3 tours en béton d’une quinzaine d’étages, dont le mauvais goût me fait douter que ça soit vraiment réservé à des touristes occidentaux...
Bon, de toute façon, on ne comptait pas rester sur Panajachel, on prend le bateau pour San Pedro, un autre village du lac fréquenté plus par les routards, au développement plus récent. En effet, c’est encore un peu préservé : le village est construit un peu plus haut que le lac, car traditionnellement on préfère éviter l’humidité, et heureusement toutes les installations touristiques sont au contraire près de la rive, ce qui les garde séparées. Le bas de la ville correspond au cliché des villes pour routards que l’on peut rencontrer en Inde ou en Thailande : des vendeurs d’herbe à l’entrée du village, 4 ou 5 cybers-cafés, une bonne dizaine d’hotels ou complexes de bungalow à des prix défiant toute concurrence avec une zone pour se retrouver le soir et discuter, des bars en terrasse offrant des banana-pancakes, des falaffels, de la cuisine thai ou italienne, des boutiques de vêtements genre années ’70, et des écoles d’espagnol. Les voyageurs de pays non latins s’arrêtent tous dans ce genre d’endroit pour rencontrer d’autres voyageurs et étudier la langue qui leur donne bien du mal, et il y a beaucoup d’israéliens, que je n’avais pas encore croisés en Amérique Centrale.
Heureusement, il y a un hotel dans le village avec vue sur le lac, le patron nous dis certes "bonjour, comment ça va" et quelques autres phrases en français-italien-anglais-allemand-hollandais-hébreux-japonais, mais dès qu’on sort on a le village sans aucun touriste, et c’est vraiment joli, et c’est un bon endroit pour des vacances tranquilles. On mange midi et soir notre poulet frit avec riz, haricots et tortillas (c’est le plat typique du Guatemala, le seul qu’on trouve en général) dans un comedor sombre situé derrière une salle de jeux vidéo en face du marché et passons quelques jours paisibles, bain dans le lac, promenade en kayak, et montée du volcan voisin, c’est un peu creuvant et on a l’impression de monter un escalier continu pendant 4h au milieu des plantations de café et de la forêt plutôt dense, sans rien voir, mais soudain tout en haut on a tout le lac à nos pieds, les autres volcans, les villages, et ça en vaut vraiment le coup. Il faut croire que les touristes ne choisissent pas toujours les pires endroits...
Et puis c’est le retour à Tegus, par la frontière de El Florido. On passe la nuit dans un village près de là bercés par le doux son de la loterie promotionnelle sur la place principale. Un type au micro puissant récompense le gamin qui le premier rapporte une pièce de 1 Quetzal, ou offre ensuite aux parents une planche à repasser ou une machine à faire une soupe de pattes de poulet !?! Ici comme dans beaucoup de pays moins riches on mange bien sûr les pattes, frites ou en soupe, mais j’ignore à quoi peut ressembler une telle machine (une simple casserole ?). Ca ne nous empêche pas de dormir remarque.
Faites de beaux reves, et à bientôt pour le récit de la dernière semaine.
F.