Hola tous
combien de temps que je ne vous ai pas écrit ? Beaucoup de km en tous cas. Je vous avais laissés à Chiclayo où j’ai encore passé ma dernière soirée avec le magicien à parler de tours, il m’a raconté attendri l’histoire de la meilleure colombe qu’il ait jamais eue, m’a dit que la prochaine fois que je passe je peux rester chez lui et qu’il va m’emmener dans des fêtes pour le voir travailler, on ne perd pas le contact. Aussi discuté une demi-heure avec trois filles sur le marché qui vendaient des vêtements pour bébé qu’elles confectionnaient aussi, tous les jours au même coin de rue, elles étaient vraiment souriantes, curieuses de parler, elles connaissaient plein de choses sur l’Europe qu’elles avaient appris à l’école. Ces filles avaient tout, et pourtant, on sentait que si un étranger leur proposait de tout quitter pour le suivre, le lendemain-même elles seraient prêtes. Première fois que j’ai senti cela, même si on me l’avais déjà raconté. Comment des gens peuvent-ils avoir si peu ? Comment pourrait-on les aider ? Est-ce un problème économique simplement, ou alors est-ce simplement la maudite culture machiste qui règne ici ? Est qu’est-ce qui fait que mon magicien doit travailler tous les jours du matin jusqu’à tard le soir ? N’y a-t-il pas un moyen d’aider ces gens-là ?
Le lendemain je me pointe au bus à 5h du mat, mais pas de bus, il y a une grève à Lima qui bloque tout. Je reviens pour partir avec le bus de deux heures qui part à l’heure, mais s’arrête trois heures dans le terminal trois km plus loin, afin d’attendre plus de passagers. J’ai le temps de tisser un bracelet en laine, mais pendant ce temps un gars qui était venu regarder s’en va en subtilisant mon pull polaire-vert que j’avais posé sur mon dossier. Dommage, mais bon, ça arrive, de toute façon je n’en aurai plus besoin. Il y a aussi une grosse infirmière au gros seins parlant très fort qui vient s’asseoir à côté de moi pour me regarder tisser, et proclame que je suis son amis, n’arrêtera pas de parler pendant deux heures et à la première occasion me prend ma place à côté de la fenêtre. Heureusement elle descendra vite. Avec tous ces retards, la traversée des Andes que je voulais savourer de jour aura lieu la nuit, tant pis, je me réveille le matin dans un paysage moyennement montagneux et bien vert, un peu comme le centre du Honduras. Mais peu après l’aube, le bus s’arrête, l’huile fuit, mais on va boucher le trou en un moment, d’ailleurs on laisse passer sans monter dessus un autre bus de la même compagnie qui aurait pu nous emmener. Mal nous en a pris, le silicone est vieux et ne tient pas, on va en chercher de l’autre en ville à 5 km, puis on va chercher un mécanicien qui vient voir, repart, revient en disant qu’il faut changer une pièce qu’il n’a pas et finalement qu’il peut la trouver, il repart la chercher et vient pour la monter en une heure qui deviendront 3h. Bref, on sera restés coincés 9h sur la route, le temps de connaître les passager, faire 3 bracelets, de la magie, etc. On nous raconte aussi que dans le coin (zone à forte production de coca), il y a frequemment des bus de nuit comme le nôtre qui se font braquer par des bandes armées d’une douzaines d’hommes. La police s’inquiète d’ailleurs pour un camion porte-valeurs qui doit passer ce jour-là. Comme dans un western.
Bon, on finit quand même par arriver à Tarapoto (au lieu de Yurimagua comme prévu) apres une autre panne de moteur de courte durée, et après moultes luttes on finira par se faire rembourser la différence le lendemain (à ce moment là j’avais commencé à chercher la police et j’étais furieux car on nous disait tout le temps qu’il fallait attendre telle personne qui attendait telle autre, etc. Les péruviens se plaignaient stoiquement entre eux, mais ne faisaient rien). Tarapoto est une ville un peu poussiéreuse mais tentaculaire avec ses rues en terre sur des collines bien boisées, et des dizaines de mototaxis pétaradants, version latino des rickshaws indiens : une demi-moto à laquelle on aurait soudé une demi-charette, quasiment sans carrosserie, avec un porte-bagage derrière. Cet air indien fait du bien, je suis accompagné de 3 passagers vraiment gentils de mon bus qui m’emmènent dans un hotel qu’ils connaissent, me font visiter la ville.
Lendemain je prend un minibus pour Yurimagua, le toit est rempli de bagages et tout au sommet de la pile on attache deux grosses dindes et une poule. La route, entièrement en terre, est en conditions épouvantables, mais on roule lentement et le paysage est à couper le souffle. Ici, on l’appelle "selva alta", ce sont des montagnes souvent très raides couvertes jusqu’au sommet de forêt dense, des fougères, des plantes que je ne connais pas, des fleurs rouges qui ressemblent à des grappes de papillons, quelques jolis oiseaux et deux énormes papillons bleus, des ruisseaux et petites cascades, quelques maisons de temps en temps avec leur graines de café qui sèchent au soleil, et des locaux métisses qui attendent sur le bord de la route un camion qui les emmènera au marché où ils vendront un ou deux régimes de bananes et une pile de bois pour acheter savon, vêtements, etc. On m’explique qu’ici la terre vaut 30 euros l’hectare, s’il y en a que ça intéresse...
Après trois heures de route, les montagnes disparaissent, uniquement quelques collines qui laisseront peu à peu place à une pleine de milliers de km. Ici, il y a essentiellement des grandes prairies avec très peu d’animaux qui paissent, avec des petits bouts de forêt peu dense et quelques petites plantations entre les deux. Ca paraîtrait joli si cela n’evoquait pas une triste realité bien mediatisée chez nous. Pourquoi avoir deboisé tout cela si ce n’est que pour faire paître quelques pauvres bêtes ? Bon, je ne vais pas vous répéter tout ce que tous savent déjà, mais juste une question : peut-on demander aux péruviens & co de garder ce que nous n’avons pas gardé, alors que ces gens ont faim ? Si on veut être crédibles, ne devrions-nous pas leur offrir une compensation ?
Arrivée à Yurimagua, j’ai rencontré dans le minibus un prof d’anglais ancien guide de tourisme qui rentre chez lui parce qu’une longue grève de profs va commencer (en ce moment precis d’ailleurs, il y a un long cortège de centaines de manifestants qui passe et crie dans la rue) et une femme du coin qui nous guide dans la ville. A partir de là, la route se termine, il faudra continuer en bateau, donc j’achète un beau et confortable hamac tissé bleu et blanc, ainsi qu’une gamelle et une cuillère pour la ration de bord. Comme on m’apprend tout à coup que nous sommes en train de sortir de la "zona cocalera" et que je ne trouverai plus de feuilles, on en cherche de partout, et finalement on nous indique un type qui en a quelques plants dans son jardin comme plante médicinale, c’est une joli buisson aux feuilles fines et vert clair avec des graines rouge-vif. Il m’en offre un sachet plein, que je devrai moi-même secher au soleil. Imaginez un instant, vous êtes en France, vous dites à votre voisin de bus qu’il vous faut absolument trouver des tomates-bio ou de la confiture de prunes maison, et celui-ci vous accompagne pendant un quart d’heure en frappant chez des particuliers jusqu’à ce que l’un eux en ait, et en plus celui-ci refuse de se faire payer et vous remercie pour la visite...
On prend un mototaxi jusqu’au port d’où partent deux cargos, ce sont de très gros bateaux (cinquantaine de mètres) avec deux étages en soute pour la marchandise et les animaux (vaches, poules, etc), et deux étages avec une salle allongée et de grandes fenêtres où les gens installent leur hamacs en deux rangées parallèles (rien à voir avec le petit cargo du Nicaragua, ici vous avez plein deplace, on peut installer confortablement 300 passagers, et dans mon bateau il y a même des hamacs de 1ère (meilleure nourriture et de l’eau purifiée au lieu de l’eau du fleuve dans les douches) et des cabines individuelles avec salle de bain !). Le bateau va partir, c’est sûr, à 17h, non 18, non 19, non 22h, finalement l’autre cargo part et on nous annonce que le nôtre ne partira que demain parce qu’il n’a pas assez de cargaison et passagers ! A rien ne sert de se plaindre à la capitanerie, ni rien. Tout ce qu’on obtiendra c’est le déjeuner du lendemain offert par les 3 cuisiniers-homos, l’un avec un minuscule short moulant et un collier de perle qui marche en roulant des anches, les deux autres avec du vernis à ongles sur mains et pieds. Il parait que dans tout bateau qui se respecte en a de tels.
Le lendemain par contre, on ne va pas se laisser avoir encore une fois. J’essaie de mettre la pression aux deux capitaines de bateau en concurrence, en leur expliquant que tous les passagers en ont marre et vont partir avec le premier bateau, si bien que l’autre perd tout. Ca marche un temps, mais ensuite les capitaines éloignent les bateaux pour qu’on ne puisse pas facilement passer de l’un à l’autre. Et puis les deux equipages solidaires de leur capitaine nous mentent en nous disant que leur bateau est plus rapide, que l’autre ne va pas partir. Bref, ne jamais croire les marins. On se met sur le quai avec nos affaires prêts à sauter sur le premier bateau qui part, le temps passe, on déplace les bateaux, finalment part celui où nous ne sommes pas mais on le rattrape avec un petit bateau-moteur. Ouf, on est partis. A bord, plusieurs personnes se moquent de nous ("Hey gringo, que tal de la revolucion franceza ?"), mais l’ambiance est très bonne, je suis a côté d’un père avec son fils de 12 ans qui font la route avec moi depuis Chiclayo et qui garderont mes affaires à chaque fois que j’ai envie de me ballader, du prof d’anglais qui me donnera plein de contacts à Iquitos, qui m’invite à Nauta, ville à côté d’ici où il va voir sa copine et où ses anciens élèves guides de tourisme peuvent m’emmener faire un tour des environs et un autre, journaliste-radio et télé, qui nous rejoindra en route et qui me proposera de venir le voir à l’antenne. Et il y a encore bien des gens sympas. Bref, il y a la pure ambiance ici.
Le voyage se deroule paisiblement, pendant le jour je déplace mon hamac le long des "fenêtres" pour voir confortablement le paysage défiler en accompagnant la musique de mon walk-man. Pour garder un peu d’activité j’installe aussi une corde de côté reliée à l’orteil gauche qui permet, grâce à des petits mouvements, de balancer constamment le hamac... Dehors, le large fleuve (environ une fois et demi la Seine au niveau du square du Ver Galant) coule paisiblement avec ses reflets verdâtres, trainant des grosses branches de temps en temps. Autour, c’est la plaine parfaite, pas le moindre relief, juste de la forêt dense et verte. Toutes les heures, le bateau s’arrête contre la rive, dans des petits villages aux maisons en planches couvertes de pailles où montent des passager, chacun avec quelques regimes de bananes-plantain qu’il vendra pour payer son voyage. On passe aussi à l’entrée de deux réserves naturelles où viennent nous saluer quelques gros dauphins et des petits oiseaux (je reviendrai ici, sous peu, ceci n’est qu’un avant-goût). Pendant ce temps les hommes jouent aux cartes ou se balancent sur leur hamac, le temps est ponctué par les repas savoureux et nourrissants de nos cuisinier(e ?)s, que je complète par des oranges pour éviter le scorbut ;-). La nuit c’est un peu plus sportif car je n’avais jamais dormi dans un hamac et ce n’est pas évident au début (c’est possible de dormir sur le côté, mais très difficile), surtout si vous voulez installer dessus une moustiquaire non adaptée (j’étais le seul, car il n’y a quasiment aucun mostique), mais bon, on s’y fait.
Voilà donc. Je suis arrivé ce matin à Iquitos, après un jour et demi de voyage qui aura été même trop bref, mais qui m’aura permis tout de même d’arriver en connaissant à l’avance plein de gens. Si on ajoute que ca ne coûte rien (9 euros, repas inclu), que c’est confortable (douches nickel et toute l’eau qu’on veut), vraiment, je crois que le transport fluvial c’est le pied. La journée "perdue" à Yurimagua aura suffi à connaître les trucs du métier, comment reconnaître les bateaux qui vont partir (il faut que la ligne de charge soit suffisamment basse et qu’il y ait suffisamment de passagers) et s’ils sont corrects, comment installer un hamac, comment négocier avec les mains pour que tout le monde n’entende pas,...
Débarquement ce matin à l’aube à Iquitos donc, ça fait deux ans que j’attendais cela, et on n’est pas deçu. J’arrive sur le boulevard le long du fleuve et ça m’a fait la même impression que lors de mon arrivée à Bénarès, ce grand fleuve mythique qui coule paisiblement dans la lumière jaune du matin, ces maisons blanches et cette route presque vide, et le quartier flottant de Belen que l’on aperçoit un peu plus loin. On sent d’emblée le côté lumineux de la ville, mais comme à Bénarès on sent à la fois un côté obscur qui pour l’instant est refoulé. On verra. Installé dans un hotel peinard, je vais dejeuner sur le marché où l’on vend des poissons énormes, mais aussi des queues de crocodile crues ou cuites, des tapirs séchés (ça se mange), et surtout des "juanes", delicieux riz safrané cuit avec de la viande dans des feuilles de bananier (comme des gros tamales de riz). De là, je descends dans le quartier de Belen, encore à couper le souffle : ici, il y a des maisons en bois sur pilotis, séparées par des rues de largeur normale, mais couvertes d’un mètre d’eau. Oui, c’est bien ça, un quartier sur l’eau. Et plus ou moins au milieu des rues mais zigzaguant pour atteindre les portes on a des passerelles étroites (une planche de 20a 30cm de large la plupart du temps) qui permettent de circuler, d’un pas très peu assuré certes, mais c’est tellement beau ! Ce n’est pas petit, je me suis balladé une demi-heure là-dedans, avec tous les gamins qui vous regardent de leurs fenêtres, se cachent, vous appellent. Je finis par monter sur une des pirogues qui se faufilent entre et sous les passerelles avec un gamin qui voulait me proposer un grand tour de deux heures. Il m’emmené un peu plus loin, là où il n’y plus de passerelles, on ne circule qu’en pirogue et où les maisons n’ont plus de pilotis, ce sont des maisons flottantes sur des radeaux en troncs. Il m’explique que l’été, dans un mois, le fleuve descend et il n’y a plus d’eau dans les rues, et il faut aller très loin. Il m’emmène aussi chez lui où je discute avec sa mère qui sait interpréter les rêves (si vous rêvez que vous pleurez ou que vous êtes très en colère, ça annonce une bonne visite m’explique-t-elle, la mienne dans ce cas), m’offre un chocolat chaud, repond à mes question. Un de ces jours, ils m’organiseront un tour sur le fleuve.
Voilà, j’espère que la description du quartier flottant en donne une idée, mais là de toute façon vous aurez des photos. Il est midi maintenant, il faut que je contacte tous mes contacts et que je cherche des agences et des compagnons pour des tours dans la jungle, on verra ensuite. Je pense bien fort à vous et vous souhaite plein de bonheur.
F.
PS : une question intéressante : un touriste australien avec qui j’avais voyagé sur le toit du bus m’a demandé un mot (ou expression) que j’aimais bien, il en fait la collection. Je n’ai pas su répondre, j’ai trouvé seulement deux heures après (si si, c’est vrai, je ne sais pas répondre spontanément à ce genre de questions), mais maintenant j’en suis content, j’ai un mot que j’aime bien, et je vous le donnerai la prochaine fois. Pouvez-vous m’envoyer le vôtre entretemps ?