Les églises de San Salvador, le bac et la syndrome de Darth Vader

El Salvador : San Salvador


lundi 13 juin 2005, par Francesco Colonna Romano

Hola tous de San Salvador

comme toujours merci bien à tous ceux qui m’ont donné des nouvelles, j’espère vous revoir tous bientôt, puisque j’ai désormais entamé la dernière partie de mon séjour en Amérique Centrale. Je suis en effet parti lundi de Tegus avec l’impression de partir pour longtemps et définitivement, en emportant les deux tomes des Freres Karamazov parce qu’il faut bien de quoi tenir le coup, et voilà.

Première étape, San Salvador, où mes élèves passent le bac. Je rencontre à la frontière deux quebecquois qui tous les ans descendent voir des amis au Nicaragua en voiture, 7000km, une semaine de route, moins cher (et plus écolo) que l’avion, ça fait envie toute cette route. Je traverse le centre ville en bus, qui a l’air vivant, décontracté. Puis des grands boulevards bouchonnants genre route nationale, des centres commerciaux géants à l’américaine qui puent le pop corn, le beignet synthétique et le hamburger. Deux d’entre eux, tout neufs, possèdent une architecture intéressante, si seulement ils n’étaient pas consacrés à ce triste usage. Au fait, saviez-vous que la monnaie du Salvador est l’US-dollar, sauf qu’ici on n’utilise quasiment que piécettes ou billets de un : beaucoup d’endroits refusent ceux de 10 ou 20, quant à ceux de 50 ou 100 même les hypermarchés ne les acceptent pas. Par contre, le truc sympa, c’est qu’ils ont inventé ici la Salva-cola, seule boisson gazeuse locale, qui a le mérite de ne pas enrichir les gringos. Apparemment ça marche bien, dommage que ça ne puisse s’exporter au Honduras, rival traditionnel du Salvador.

En arrivant celle qui m’héberge (et plusieurs profs du lycée) me préviennent que comme ça craint un peu de circuler par ici, surtout en bus, même qu’en quatre ans qu’elle est ici elle n’a jamais mis les pieds dans le centre ville, et elle ne l’a même pas traversé en voiture !!! C’est vrai que le pays a mauvaise réputation au Honduras, mais quand même. Ca m’embêterait beaucoup de ne rien voir, de ne pas circuler, alors que je viens d’arriver dans un pays dont je ne connais rien, l’impression d’être en prison. On va voir, je ne vais pas me laisser faire comme ça.

Mardi matin au lycée, très grand comparé au nôtre, plein de pavillons blancs-bleus-jaunes, une piscine, une grande salle de théâtre, terrains de sport, jardins, la salle des profs comporte un petit préau entouré de bananiers, surnommé le "ranch", où tous se retrouvent aux récrés. Et puis il y a une bibliothèque bien fournie, avec même des rayons de littérature russe, allemande ou italienne, je m’empresse d’y emprunter quelque chose. J’aime bien les bibliothèques scolaires, elles ont juste la bonne taille pour vous laisser du choix et en même temps rester accessibles, vous donner l’impression qu’en un ou deux ans en se dépéchant un peu, on pourrait lire tout ce qui en vaut la peine.

Les élèves commencent leurs épreuves, ils ne stressent pas, et dans l’ensemble ça devrait aller. Ils me font certes un peu suer, puisque l’une se présente une demi-heure avant son oral convaincue qu’elle va passer l’écrit, elle n’a même pas la liste de ses textes. Cette même élève avait fait faire demi-tour à son bus pour revenir à la frontière, puisqu’elle avait oublié de photocopier son autorisation de sortie du territoire, retardant tout le monde de 2h. Une autre oublie son papier d’identité à la maison le jour de l’écrit, donc il faut pendant l’épreuve que j’appelle sa famille d’accueil qui lui ramène un extrait d’acte de naissance, sans photo d’identité !! Heureusement qu’on n’est pas en France, et que le responsable m’explique "puisque vous dites que c’est elle, ça ira". Il y a en plus pour me donner bonne conscience mon homologue du Nicaragua qui prend ses élèves dans ses bras avant et après chaque épreuve, et qui organise des révisions de physique jusqu’à deux heures avant l’épreuve. Mes élèves ne me demandent rien de tout cela, mais je me demande si je ne devrais pas leur proposer.

Les épreuves se passent correctement, les élèves ne se mouillent pas en pronostics, et je ne cherche pas trop à savoir pour ne pas risquer de les décourager. Un peu déçu quand Jorge me raconte que dans "Peut-on perdre sa liberté ?", première épreuve de philo, il n’a trouvé aucun argument pour dire que non : c’était bien la peine de leur lire en entier à haute voix le dernier chapitre du Mythe de Sysiphe ! Mais bon, ceci doit être le lot de tous les profs, et dans l’ensemble ça va.

Côté profs, j’en ai rencontrés de très sympas et donnant l’air d’être bien préparés, mais il y en a un certain nombre qui dans le fond déteste le pays, n’en a absolument rien vu et reste là uniquement pour profiter des bonnes conditions matérielles pour vivre et enseigner. Tant pis pour eux. De mon côté, je me suis suffisamment renseigné pour comprendre que la réputation de danger est largement surfaite, probablement à cause des récits de meurtres bien documentés que l’on trouve quotidiennement dans la presse, et ensuite au conformisme des gens qui font pareil que leur voisin. Il n’y a en fait pas de problèmes majeurs pour prendre le bus et se rendre dans le centre en prenant les précautions usuelles. Ca a même l’air plus calme que Tegus, et un chauffeur de taxi me dira "il parait que c’est super-dangereux par là-bas, ils sont tous mareros et font du trafic de drogue."

Le centre. Rues en échiquier sans excessivement de circulations, places carrées tranquilles avec quelques salvadoriens qui trainent sur les bancs, et une après-midi un groupe de salsa pour la lutte contre le sida. La toute nouvelle cathédrale possède une coupole curieuse : des gradins circulaires avec assis des paysans et autres personnages populaires, regardant quelques anges, le Christ et un vieillard (Dieu) qui flottent au milieu du ciel. Comme on voit la scène du dessous, la perspective donne à voir la culotte des anges. Quant à celle de Dieu, elle est pudiquement couverte par les replis de la tunique blanche… Il y a cependant une autre église splendide à quelques blocs. El Rosario est construite toute en béton, de forme hémicylindrique (les deux murs principaux sont des demi-cercles), avec des mosaïques colorées en dégradé du rouge au bleu sur toute la voûte et des carrés de verre coloré intercalés entre les parpaings qui laissent passer un rayon de lumière. Il y a une frise métallique rouillée avec des petits objets soudés à la Arman, et l’autel est entouré d’une structure en tubes de fer tout aussi rouillé, qui pourrait évoquer une couronne d’épines ou le support des lumières pour un concert rock. Au fond de l’église on trouve aussi des structures représentant des bouts de bras en ferraille sortant de bouts de croix en pierre, posés contre le mur de béton humide. Le spectacle vaut vraiment le coup (attention, malgré ma description un peu trash, cette église est très renommée pour son architecture), j’adore cette atmosphère de christianisme décadent.

En sortant, il y a par ici aussi le grand marché central, sur plusieurs rues, plusieurs batiments, plusieurs étages, des couloirs dans tous les sens, on y trouve tout, depuis les plantes médicinales, la soupe de pattes de poulet, les vases d’argile, les perruches vivantes, jusqu’aux minuscules poissons séchés qu’on utilise pour assaisonner le manioc frit, aux fruits et légumes tropicaux habituels et même un petit fourmilier empaillé. Là dehors une église à la pierre poussiéreuse de pollution, et quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant : une "loterie". Sous un toit de hangar beaucoup de grandes tables avec des cartes de tombola numérotées collées dessus, un type au milieu sur une estrade qui tire en continu des numéros (en fait des dessins, pour les gens qui ne savent pas lire), et plus d’une centaine de personnes attablées en train de remplir leur cartes à l’aide de grains de maïs. Ambiance bon enfant de gens qui viennent passer quelques heures pour gagner (ou perdre) des clopinettes, mais j’ai préféré ne pas rester, on ne sait jamais. On m’a expliqué plus tard qu’il y a ce genre d’établissements dans ce pays à côté de la plupart des marchés.

Du marché partent aussi des bus pour la Puerta del Diablo, deux énormes rochers au sommet d’une montagne d’où l’on aperçoit la ville, un autre village, un grand lac, l’océan, et surtout la vaste forêt verte qui entoure la ville. Oui, contrairement à Tegus aux collines arides envahies par des bidonvilles ou des quartiers bétonnés, ici la ville semble pousser au milieu des forêts. Même les quartiers pauvres, qui existent bien sûr ici aussi, en sont couverts, ce qui les rend beaucoup plus discrets. Et ce vert intense d’où dépassent quelques immeubles est vraiment beau.

Je me suis pas mal promené, même dans des coins où il n’y a rien, content de ne pas être obligé de rester enfermé comme la plupart des français, à aucun moment je n’ai senti d’insécurité. Seul détail digne d’être raconté, il y avait sur un trottoir quatre flics et deux hommes menottés assis contre un mur, je passe à côté en les regardant, en risquant de marcher sur le flingue et le couteau des des deux gars qui gisaient par terre, ils se moquent de moi. De retour dans le quartier-village où je suis logé il y a plein de perruches qui piaillent sur le grand arbre sur la place centrale, j’achète une galette de maïs tendre mélangée à du fromage fondant et cuite à la plancha dans une feuille de bananier, tout est parfait, que vouloir de plus ? Merci.

Avec tout cela, je me demande comment les classes moyennes et aisées et les étrangers puissent vivre terrés dans leurs ghettos résidentiels et les centres commerciaux. Celle qui m´héberge m’a raconté qu’elle a du mal à enseigner la proportionnalité à ses élèves car certains d’entre eux n’ont jamais mis les pieds dans une épicerie de quartier (où ils envoient leur femme de ménage) ni un supermarché (où ils envoient leur mère) !!!! Du coup ils ne sont jamais en situation de calculer "si j’achète trois produits identiques, alors je paye trois fois plus, si j’en achète quatre,…" C’est révoltant, pire qu’au Honduras, et très grave à mon avis. Si l’on vit dans un pays où les classes moyennes sont majoritaires, elles peuvent se permettre d’être lâches, de croire à l’existence du bien et du mal (et contraindre les pauvres à s’y conformer) et se replier sur elles-mêmes dans leur délire sécuritaire paranoïaque et refuser de voir ce qu’est le monde. Ceci se fait hélas, c’est pas très sympa, mais ça marche, on a beau aller voir des films où on vous explique pendant deux heures vingt, entre deux combats au sabre laser, que la recherche de la sécurité conduit au mal et au rejet de la démocratie, rien n’y fait, ok. Par contre, ici où les pauvres constituent 95% de la population, il me parait extrêmement dangereux pour les classes moyennes de se replier sur elles dans leur environnement climatisé et aseptisé en refusant d’avoir le moindre contact avec les autres (même pas acheter un pain !), car ceux-ci un jour n’hésiteront pas à les égorger en retour. Il y a eu une bonne guerre civile il y a une quinzaine d’année, rien n’a changé, il n’y a pas de raisons pour que ça ne recommence pas. Donc n’oublions pas que tout ce qu’on refuse de voir et connaître nous affaiblit, et c’est là une bonne maxime je crois.

Dans le même genre d’anecdotes désolantes, mon hôte m’a raconté de la fête annuelle du Pollo Campero, une chaîne centraméricaine spécialisée dans le poulet frit (actuellement à la conquête des USA). Il paraît qu’ils louent un stade et que l’affluence est telle que la ville entière en est paralysée. Il parait aussi que la moitié des passagers des avions au départ emportent une barquette de poulet frit Campero pour rappeler aux parents émigrés aux USA "le goût de chez eux", au point que les compagnies recommandent au micro de placer ces barquettes de poulet sous le siège plutôt que dans le compartiment au-dessus. Complètement surréaliste. Autre super-anecdote : il paraît qu’ici lors des dernières élections il a fallu axer la campagne électorale sur "faites une croix sur le parti que vous préférez" parce que la dernière fois des petits malins ont expliqué dans les campagnes qu’il fallait cocher celui qu’on n’aimait pas….

Ceci dit, connaissant un peu mieux la fille qui m’héberge, je devrais peut-être me méfier de ce qu’elle raconte, j’ai rarement vu un tel vide de curiosité et de savoir-vivre. En quatre ans, elle n’a jamais été une fois dans le centre ni à la porte du Diable, parce qu’on lui a dit que ce n’était pas intéressant, en fait elle n’a été nulle part en Amérique Centrale à part sur une île (en avion) faire de la plongée. Passe. Elle n’a jamais goûté une seule fois les super-spécialités locales que l’on vend à 50m de chez elle, mais en même temps elle critique ceux qui refusent de se promener, de goûter, etc. On aurait l’impression qu’elle n’a jamais rien fait juste par manque de temps. Ok. Mais pourquoi proposer de m’héberger si c’est pour ne pas même me proposer un bout de pain au petit déj (sachant que je l’ai invitée deux fois manger dehors et que je n’ai pas pu avoir le temps de faire des provisions), m’expliquer qu’elle est parano avec son ordinateur qui est toute sa vie et que je ne peux donc pas m’en servir, jusqu’à me faire un coup comme : "je sors ce soir je sors et rentre tard, je n’ai pas un double des clefs, donc tu ne peux pas sortir (chercher à manger), regarde il y a au frigo des trucs à grignoter". Voilà, me suis demandé longtemps si j’avais par hasard fait une gaffe qui lui a pu lui déplaire, mais non, je ne crois pas, ça a été comme ça dès le début, et elle n’a jamais laissé transparaître le moindre agacement, on a toujours discuté comme si de rien n’était, elle semble tout aimer par ici, elle semble sereine, vraiment je n’arrive pas à la comprendre. Tant pis pour elle, mois je n’ai pas de problèmes à m’occuper, je me promène, je lis, ça ne vaut même pas la peine de changer d’endroit.

Voilà. Au antipodes de cela j’ai été voir un magicien salvadorien que l’on m’avait recommandé. Aussitôt il m’a invité chez lui en m’annonçant que j’avais désormais un nouvel ami, m’a montré des tours, m’a fait connaître d’autres magiciens. C’en était intimidant, d’autant que ce type était vraiment balaise, du genre à marcher sur des machettes aiguisées, s’évader d’une caisse jetée dans un piscine dans laquelle il était enchaîné. Il m’a même montré des vidéos des infos nationales où il a fait croire à tout un pays (et sa famille) qu’il est resté enterré huit jours dans un cercueil. En France, un type comme ça aurait refusé même de me parler.


Que rajouter encore ? Je crois avoir tout dit. On est maintenant lundi, une élève un peu inquiète pour ses maths m’a demandé de rester le week-end pour lui faire un petit cours de révisions ce matin, je ne pouvais pas trop refuser, du coup je suis sur les starting blocks depuis hier. Fini le cours, je me précipite au terminal des bus et m’embarque sur le premier bus en direction de la frontière, si tout va bien ce soir je dors au Guate et demain au Mexique. Une petite halte à Oaxaca et en quatre jours je suis à Mexico, il était temps.

Voilà, je vous souhaite toujours plein de bonheur. Donnez-moi de vos nouvelles même si je n’aurai peut-être pas le temps de vous répondre rapidement.

Hasta pronto

F.

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