Lundi matin, il a plu toute la nuit, la pluie ne s’arrête que quelques minutes avant 5h30, le moment de sortir prendre notre bus. Comme il n’y a pas de tuk-tuks à cette heure, nous attendons nos guides qui s’étaient proposés de nous accompagner à la gare. Ils n’arrivent pas, je pars seul pour l’Attapeu Palace Hôtel mais le hall est vide. Heureusement pendant ce temps Alex voit passer un bus vide qui racole ses clients, parvient je ne sais comment à lui expliquer la situation, lui fait faire un détour pour venir me chercher. Puis le bus nous dépose sur le bord de la route, juste derrière nous s’arrête le bus pour Vientiane, le seul de la journée, en retard d’un quart d’heure. Parfois en voyage on a une chance difficile à expliquer.

- 3. Laos - Bolaven - Vendeurs à l’arret du bus
Le trajet jusqu’à la capitale, 800 km peut-être, dure 23h, malgré l’état impeccable de la route. Ceci s’explique par le fait que, toutes les deux heures, le chauffeur fait une pause et en profite pour déjeuner (des rouleaux de printemps, une soupe de nouilles, des brochettes, des fruits) voire faire la sieste. De notre côté, nous dormons aussi allongés sur une de leurs tables basses qui servent de chaise longue, installées sous les pilotis d’une maison, nous visitons un temple, et nous observons les spécialités nouvelles qu’on découvre sur les petits étalages : les graines de lotus n’ont pas beaucoup de goût, mais nous préférons ne pas goûter aux rats entiers rôtis au barbecue... Autre détail qui me fascine sur cette route droite au milieu des plaines, des rizières verdoyantes, ce sont des espèces de charrettes tirées par un moteur genre tondeuse à gazon (comme dans le film de David Lynch), avec un long guidon qui les fait ressembler à des chars à boeufs mécaniques. Ils ont d’ailleurs la vitesse du char à boeufs, le guide déconseille de les accepter comme taxis bon marché, deux heures pour dix kilomètres, en plein soleil.
A la tombée du jour rougeoyant, nous devons changer de bus à Savannakhet : le nouveau possède de nombreux néons bleus, deux télés et une sono genre boîte de nuit. Il commencera à diffuser à tout volume des clips de karaoké thaïs, certes bien plus drôles, variés et pleins d’effets spéciaux que leur homologues cambodgiens (qui eux se limitent à des couples élégants se promenant entre plages, vaches et rizières, souriants, se rapprochant, sur le point de se donner la main, mais ne se touchant jamais, car sinon ce serait obscène). Bref, ambiance disco-pop asiatique, qui n’empêche pas le bus de charger sur son toit une quinzaine de cochons et chèvres épouvantés. Vers minuit la vidéo est coupée mais le son reste à fond, j’ai l’impression qu’on a eu quelques heures de répit entre 1h et 4h, mais je n’en suis pas sûr. A 4h, la sono était de nouveau à fond, et les néons bleus toujours allumés.
Aube à Vientiane, qui a côté des autres capitales à un air de petite ville de province. Les guest-houses sont presque toutes pleines, sauf la Mimi Guest-House qui porte hélas bien mal son nom. Tour à vélo, sieste, à peine ressortis, nous sommes dépassés par une fille en scooter, Marion, une amie de mon frère en stage ici pendant un an. Rencontre au bout du monde donc, les chances étaient infimes, étonnant.

- 26. Laos - Vientiane - Patuxai - Tag - Love Parents Forever
Nous sommes montés sur le Patuxaï, inspiré de l’arc de triomphe parisien, monumental et joli de loin, construit en béton détourné d’une quelque aide américaine. Hélas, ce béton omniprésent vieillit mal, il se couvre de grandes tâches d’humidité, les sculptures s’effritent. Dans le hall interne des marchands de souvenirs, au milieu des statuettes de bouddhas, des T-shirts habituels avec l’alphabet lao ou le slogan « Same same … but different », je remarque les poupées russes (reste de la coopération communiste ?) et deux splendides langoustes vides reconstituées présentées dans une boîte en carton peint de couleurs bariolées, atterries je ne sais comment en ce pays sans mer.
Comme Phnom Penh, Vientiane est une ville en construction : des bâtiments neufs poussent vite, des administrations, déjà un hôtel-tour moche, mais tout paraît vieux très vite, et gris. L’impression reste celle d’un gros village peu animé et bon marché. Et ils sont en train de détruire les deux coins les plus jolis : le Marché du Matin avec ses toits en bois sculptés et peints est en cours de remplacement par le « Mall du marché du matin », et le quai sur la rive du Mékong jadis rempli de gargotes sur pilotis est en démolition, on y construira une grande voie de circulation rapide, et avec un peu de chance un petit bout de nouveau quai ? Tellement dommage, d’autant que Marion raconte que, d’après les expertises, toutes les nouvelles constructions, les routes, tout ce qui construit avec l’aide internationale et beaucoup beaucoup de corruption, est de piètre qualité et tombe très vite en ruines.
Que restera-t-il de Vientiane ? De nombreux temples que nous n’avons pas visités, ce grand stupa (construction en cloche) en briques rouges envahi par la végétation au milieu d’une petite place ronde et des dernières maisons coloniales. Et cette allure à la fois de capitale et de ville frontière, avec cette vue sur le fleuve sans bateaux et, sur l’autre rive, sur des quais thaïlandais où j’ai le souvenir précis d’être arrivé il y a huit ans, descendant d’un tuk-tuk, pour jeter un coup d’oeil de ce côté-ci. Bien de l’eau a coulé entretemps entre ces deux rives.
Départ le lendemain-même, toujours à l’aube. Je maudis une fois de plus l’inventeur de la clim, qui a rendu le monde un peu plus mauvais. La raison, cette fois, est qu’ici au Laos les bus, tous climatisés, roulent par économie avec la clim éteinte, ce qui serait une fort bonne chose s’ils n’étaient dépourvus de fenêtre ouvrantes (que les riches constructeurs n’ont pas cru utile de prévoir). Bref, la route merveilleuse se fait dans une chaleur étouffante...
Nous zappons directement Vang Vieng, jadi un petit paradis entre fleuves et montagnes, dont on nous a fait un récit qui fait frémir. Ici, la principale activité est désormais le « tubing », descente de la rivière paisible assis sur une chambre à air de camion. Comme c’est trop facile, pour mouvementer le voyage, tous les cent mètres se sont installés des bars diffusant de la musique à fond, où des gamins lancent des cordes auxquelles s’accrochent les routards sur leur bouée, pour rejoindre de la rive et descendre une bouteille de Beer Lao. Le jeu consiste bien sûr à s’arrêter à tous les bars, si bien qu’il y a tous les ans des morts noyés tellement ils sont bourrés... Bonjour l’image de l’Occident...
Entretemps, les paysages ont changé du tout au tout. Au sud de Vientiane, c’était la grande plaine et les rizières, ici et dans tout le nord du pays, ce sont des collines rocheuses, parfois en pain de sucre, séparées par des vallées pointues, recouvertes de végétation touffue. Seulement quelques rizières en terrasses dans les creux des vallées moins encaissées, sinon on cultive plutôt le maïs dans ces paysages qui ressemblent parfois curieusement à l’Amérique Centrale. Bien sûr des bananiers, des forêts de tecks, des minuscules villages serrés et perchés sur les cols.

- 32. Laos - Luang Prabang - Rue de la vieille ville
Luang Prabang, ancienne capitale d’un des royaumes du Laos, s’étend dans la première vallée large depuis 300km (et 10h de bus). J’avais beaucoup entendu parler de cette ville, que j’imaginais très monumentale. En fait elle a plutôt des airs de petit village. La plupart des constructions ont moins d’un siècle, moins de cinquante ans, et dans la petite péninsule sur le Mékong qui constitue le centre ville on construit encore maintenant de tout côté maisons, guest-houses et temples. Des temples, on en érige partout dans le pays, et au Cambodge aussi, car chaque pagode que l’on construit ou finance permet de nettoyer le mauvais karma de plusieurs existences, ils sont en béton mais l’on peint les moulures, dragons et sculptures de couleurs vives, orange, vert et or. Mais qu’est-ce qui fait de cette bourgade paisible et jolie, aux rues goudronnées depuis 6 ans à peine, la ville la mieux préservée d’Asie du Sud-Est, patrimoine mondial de l’Unesco, etc ?
J’ai mis du temps à comprendre. Ce qu’on a su préserver, c’est l’esprit de la construction. Les maisons coloniales sont ici plus nombreuses qu’ailleurs, des petites maisons assez simples en bois et crépis blanc donnant sur la rue avec la végétation tropicale dépassant de partout, elles s’inspiraient probablement du style pré-existant, et inspirent encore les nouvelles maisons. Les temples eux-mêmes sont reconstruits régulièrement en Asie, mais comme copie conforme des temples plus anciens. Ils n’ont pas ici de culte de l’original comme chez nous, on ne restaure pas, on reconstruit.
Bref, cette architecture neuve-ancienne est assez troublante, car on ne sait plus la dater. La vieille ville a ses quelques petits côtés vraiment charmants : les quais bordés d’arbres et de végétation luxuriante des deux côtés de la péninsule, donnant sur des collines non encore construites. Et puis deux rues au milieu, sur l’une d’entre elle on voit les familles discuter sur le perron, cuisiner à l’intérieur, faire des menus travaux ou juste somnoler. Plus loin, cette rue devient marché, tout propre ou des femmes à même le sol présentent de multiples petites spécialités. En fait, je crois que le charme de Luang Prabang, de l’Asie coloniale, est tout entier concentré dans la vie et l’atmosphère indolente de cette seule rue : pourra-t-on la préserver ? Comment ? Le risque est grand en tout cas, car les guest-houses fleurissent plus vite que les touristes, les bars en terrasse se multiplient sur les rives du fleuve et le marché de nuit n’est plus qu’un long étalage continu de plus de cent mètres de marchandises toutes identiques (au point qu’on pourrait selon moi s’enrichir en proposant le « prénom sur un grain de riz », seul gadget auquel personne n’a l’air d’avoir pensé, et qu’on pourrait faire passer pour une tradition locale) parmi lesquels errent quelques voyageurs désoeuvrés à la recherche de la sortie.
Le soir nous trouvons, au fond d’une ruelle latérale à la peinture défraîchie, quelques petits bouibouis, vendant des nouilles et légumes sautés. Finalement un endroit plus couleur locale. Comme par hasard, les seuls voyageurs dînant par ici sont français. Par contre, on remarque bien plus d’Anglo-Saxons ou Australiens en train de boire des bières aux terrasses des pubs sur la rue principale (ou pire, dans des villages reculés où celles-ci ont été montées à dos d’homme). Autre exemple : hier encore sur un bateau, une Anglaise a passé le voyage à lire un livre électronique, pendant que son copain dormait allongé par terre, tout comme un autre couple derrière. Les seuls à regarder le paysage sublime étions Alex, moi, et une autre Française qui voyageait avec sa guitare. Je fais peut-être là le Français prétentieux qui juge, distribue les bons points et croit encore qu’une manière de voyager est meilleure qu’une autre, bien sûr je généralise hâtivement des observations limitées et bien sûr il y a plein d’exceptions que nous avons rencontrées (je vous parlerai peut-être ailleurs d’Alfred et Clotilde), tout ce que je voulais ici c’était remarquer ce petit exemple des vraies différences de cultures nationales, même à l’intérieur de l’Europe, des différences qui se remarquent d’autant plus nettement ici où nous les occidentaux sommes si repérables.
Que dire encore sur Luang Prabang ? Je n’ai pas parlé des moines en toge orange, omniprésents avec tous ces temples, qui souvent sont des enfants, parfois très jeunes. Si j’ai bien compris, la plupart des gens ici sont moines entre deux semaines à peine (ce serait l’équivalent de notre communion) et plusieurs années, et pour beaucoup c’est une manière pas chère de suivre des études à l’abri des distractions. Comme partout au Laos et au Cambodge, le matin vers 6h (heure de notre réveil), tous ces moines sortent en file indienne, munis de vases argentés. Sur leur parcours les attendent agenouillées des femmes avec leurs enfants qui offrent le riz qui servira à nourrir le monastère.
Le soir, nous avons été écouter ces mêmes moines réciter leurs incantations dans un temple splendide sur la pointe de la péninsule, le premier aux pagodes toutes en bois et l’air vraiment ancien, avec ses décorations dorées au pochoir sur fonds noirs et bleus, ses mosaïques rouges, ses statues de bouddhas en bois sculpté presque empilées dans un coin, rongées par le temps, vêtues elles aussi d’un pagne orange et or. Dans un tel cadre, tout comme dans les autels installés dans les recoins sombre des ruines d’Angkor, le bouddhisme prend enfin l’aspect d’une religion sans âge et pleine de mystères fascinants pour un Européen qui a baigné dans le culte des vieilles pierres. J’espère seulement que mes photos rendront mieux que mes mots l’atmosphère de ce lieu.
Fin d’un nouvel épisode, et moitié de mon voyage. Je vous souhaite à tous entretemps un bel été et bien du bonheur.
F.





















