Mi-mars 2006, le printemps n’est pas encore arrivé dans la campagne picarde que je traverse tous les jours en train pour aller au boulot. Un petite routine s’installe et j’attends de savoir dans quel pays nous serons l’an prochain. Je profite d’un peu de temps disponible pour clore mes carnets de voyage hondurien avec un récit qui traîne dans ma tête (et sur un bout de papier) depuis plus de huit mois. Une vie.
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C’était début juillet 2005, à mon retour du Mexique, les derniers jours de notre séjour hondurien. Dernières promenades sur les marchés et dans les rues encombrés du centre, je comate pour récupérer de mes 3 jours de route pour revenir, je traîne dans le lycée en attendant les résultats du bac de mes élèves. Ceux-ci finissent par tomber, une mention TB, une AB, deux sans rien. Et le dernier passe au rattrapage, il me fera un peu suer en restant injoignable et en prenant beaucoup de risques dans le choix de sa matière pour l’oral, mais ça finit par passer. Ouf. D’autant qu’aucun n’avait rien fait pour réviser en vue des oraux. Douce inconscience…100% de réussite donc , on a quand même eu pas mal de chance car plusieurs élèves étaient vraiment limite. Mais bon. Maintenant chacun fait ses projets, la plupart partiront en France poursuivre leurs études, les chemins se séparent. On prend un dernier café à côté du lycée avec le directeur qui leur rappelle "vous êtes des hommes (et des femmes) maintenant." Il y a eu aussi une petite déception pour le bac de français où ma meilleure élève a été nettement en dessous de ce que j’attendais, ce qui me rappelle que j’aurais pas mal de choses à apprendre si je voulais enseigner le français.
J’ai pu aussi assister ces jours-ci à l’une des cérémonies clés de la fin de l’année scolaire, la "Graduation" des élèves de seconde, c’est-à-dire la remise des diplômes du bac hondurien (qui se passe justement en seconde, à 16 ans). Cela se passe dans la salle de cérémonie de l’université, nous sommes accueillis par une fanfare d’une vingtaine de cuivres. Les lauréats, c’est-à-dire nos treize élèves de seconde habillés d’une toge bleue et d’un chapeau carré, font leur entrée, un par un, entourés de leurs parents en robe de soirée. Pendant ce temps, une présentatrice annonce les noms des élèves (et de leurs parents), suivis de l’énoncé des qualités et goûts de chaque élève : par exemple "amical, toujours de bonne humeur, pense que les amis et la famille sont le plus important, a passé de bons moments en jouant au foot avec ses amis, ses équipes préférées sont l’Italie et la Juventus, aime la musique, le foot et jouer à la playstation (plusieurs élèves concernés)".
Sont présents le directeur du lycée (bonjour Patrick, je ne sais pas si tu me lis, mais j’espère que tout va bien pour vous) l’ambassadeur de France (arrivé en retard), d’autres personnalités et surtout le ministre de l’Education, ancien élève, venu remettre le diplôme à nos 14 ados !! On chante d’abord l’hymne hondurien, et toutes les personnalités l’écoutent la main sur le coeur. Il faut rappeler qu’au Honduras il y a un examen en fin de CM2, l’examen de l’Hymne, ou ceux qui veulent passer en sixième doivent chanter l’hymne et répondre à quelques questions sur ses paroles. Puis c’est l’hymne français chanté par les élèves (notre ambassadeur semble les accompagner en chantonnant dans son coin). Ca faisait longtemps que je n’écoutais pas la Marseillaise, j’ai trouvé les paroles vraiment désuètes, et je me demande pourquoi personne n’essaie de les changer, ou de les supprimer. Après tout, la révolution française c’est quand même plus qu’une histoire de sang impur et de sillons… Suivent de multiples discours, la remise des diplômes du brevet des collèges (que l’on a gardés pour l’occasion, un an après), puis on déroule solennellement un grand drapeau, tous les élèves posent derrière et promettent d’être dignes de leurs titres et de continuer à rechercher la connaissance et servir leur pays !!!
Pour les français, toute cette pompe paraît curieuse, d’autant que la cérémonie ne prétend pas valoriser savoirs ou connaissances scolaires. L’école est un prétexte (aucun élève ne cite les savoirs ou ce qu’il y a appris parmi ses passions, à côté du foot et de la playstation), et il ne faut pas oublier que la classe de cette année était particulièrement paresseuse, qu’il n’y avait aucun "très bon" élève et que certains n’auraient jamais dû avoir leur bac. Pourtant, l’enjeu de cette cérémonie est tout autre, c’est quelque chose qui a disparu chez nous. Un rite de passage. Les élèves de 16 ans seront dorénavant des adultes, qu’ils l’aient voulu ou pas, ils vont prendre leur place dans la société. Ceci est très important dans un pays jeune où le sentiment d’identité nationale est faible, où nombreux sont ceux qui rêvent d’en partir pour aller vivre en occident. Il faut créer une cohésion, des valeurs communes, une hiérarchie légitime. Voilà le pourquoi de tant d’emphase sur les titres scolaires (on fait précéder le nom de chacun des présents d’un "licenciado, doctor, etc", précisant le degré d’études). Cela parait un peu ridicule vu par un vieux pays comme la France, et pourtant cela a un sens, et c’est pourquoi je trouve que c’est intéressant à raconter. D’ailleurs, sans partir en Amérique Centrale, il suffit d’aller en Italie pour se rendre compte que les études (universitaires) sont couronnées de cérémonies semblables. Sommes-nous vraiment une exception ? Et au vu de la cohésion sociale de notre pays dernièrement, il faudra peut-être trouver nous aussi une manière de recréer ces sentiments.
Entretemps, la cérémonie continue, les élèves sont appelés un par un, suivis de deux témoins (comme pour un mariage), pour recevoir leur diplôme et signer un registre, pendant que l’un des invités illustres (le ministre ou l’ambassadeur) passe du côté droit le pompon qui pendouillait sur le côté gauche du chapeau des diplômés, ce qui veut dire que finalement ils sont bacheliers. On distribue ensuite d’autres médailles ou récompenses aux bons élèves, à ceux qui ont été le plus longtemps au lycée français, à ceux qui se sont distingués par leurs qualités personnelles, en fait chacun reçoit quelque chose (bien que ce soit cette année une classe très médiocre), comme dans la classe du petit Nicolas. Encore un dernier discours, écrit par les élèves en trois langues (espagnol, français, anglais), pour clore la cérémonie. C’est assez intéressant de voir à quel point la symbolique du rite de passage est travaillée : finalement les élèves sont devenus adultes, on peut leur donner la parole. Ils en profitent pour rappeler les difficultés de leur parcours (ils sont plutôt pliés de rire) et remercient.
Je ne me souviens plus bien de ces derniers jours, les derniers au-revoirs, les formalités pour cloturer administrativement notre séjour. Il y a une soirée d’adieu ("despedida" comme on dit par ici) où je marmonne un truc du genre : pour remercier ce pays et ces gens pour tout ce qu’ils nous ont donnés il faudrait rester là autant de temps que celui que nous y avons passé." Les élèves de V. la couvrent de cadeaux (colliers, bracelets, porte-monnaies, vases,foulards,sacs, bougies…). On accompagne Valérie à l’aéroport avec un bus du lycée, tout le monde est ému, puis je me fais déposer au terminal des bus de Comayaguela. Pour acheter un billet aller-retour à un an, j’avais dû accepter de repartir de Guatemala Ciudad, donc j’ai encore un peu de route. J’attrape le dernier bus pour la frontière, il est nuit avancée quand j’y parviens, c’est-à-dire peut-être 22h. Il n’y a pratiquement personne. Sur le minibus qui relie les deux postes-frontière (à un kilomètre l’un de l’autre) il y a une bande de jeunes particulièrement excités, qui parlent un argot à peine compréhensible, je me dis que c’est peut-être une équipe de foot. Le minibus s’arrête dans la nuit au milieu de rien, ils descendent tous, on les récupèrera dix minutes plus tard dans un tournant après la frontière, qu’ils avaient passée à pieds, en la contournant par les champs. Un flic et le chauffeur demandent à chacun une bonne somme d’argent. Ces jeunes ont payé (très cher, ça se compte en milliers de dollars je crois) une organisation qui va les aider à passer clandestinement aux USA. Je ne me sens pas très rassuré d’avoir pris le bus avec eux, mais bon, c’est fait, et il n’y avait pas le choix. On arrive à Esquipulas, sorte de Lourdes centraméricaine à la cathédrale blanche et aux innombrables boutiques de bondieuseries, où je suis déjà passé tant de fois. Je récupère ma chambre sans fenêtres donnant sur une arrière-cours humide. Tout va bien.
Tout va un peu moins bien le lendemain matin quand j’apprends que ça fait 24h que les bus vers la capitale ne circulent plus, parce que la route est bloquée par des manifestants en colère. Il y a là une foule incroyable qui attend, plusieurs ont passé la nuit dans le terminal, des listes d’attente à rallonge. Et les rumeurs circulent. Non seulement sur la levée éventuelle des barrages que certains, tenant ces infos de source censée être sûre, annoncent comme imminente. Les rumeurs concernent aussi la nature de la manifestation : certains expliquent que les routes sont bloquées par des paysans, d’autres par les profs(!), ou alors par les flics en colère. Les voyageurs coincés depuis 24h au niveau du barrage seraient déshydratés, et il y aurait peut-être eu des affrontements entre les manifestants et ceux qui auraient tenté de franchir le barrage à pieds. Mais dans le fond, tout ceci n’est que rumeur, personne n’en sait rien, même pas la presse ou la radio. On pense globalement que le passage sera libéré aujourd’hui, mais on disait la même chose hier et cela n’a pas eu lieu.
Je flippe pas mal, je suis là depuis six heures du matin, et il faut que je passe, car j’ai mon vol le lendemain en début d’après-midi, je ne peux le rater. J’accepte de faire le voyage dans n’importe quelles conditions (debout au milieu d’un couloir encombré), mais je ne peux attendre mon tour sur la liste d’attente. Je fais les cent pas, en parle avec les chauffeurs, les responsables de la compagnie, discutent avec pas mal de voyageurs. Je connais tout le monde, c’est convivial.
Finalement vers midi, le barrage est levé, c’est parti. En plus il y a une petite vieille qui en a eu marre d’attendre et a reporté son voyage, du coup elle me vend sa place assise dans le premier bus, c’est trop de chance. J’ai quand même eu chaud, car si j’avais eu mon vol un jour plus tôt, je l’aurai raté. Merci ma bonne étoile.
Je suis finalement à Guate, pension Mesa, exactement l’endroit où j’avais passé ma première nuit en Amérique Centrale il y a deux ans et demi. C’est une maison style colonial repliée sur une cour interne avec des plantes, les murs sont couverts de dessins, poèmes et autres graffitis laissés par les innombrables voyageurs qui passent par ici. Je me promène un petit peu sous la pluie qui tombe à verse, je passe la soirée avec un magicien guatémaltèque vraiment gentil (la chaleur humaine des latinos, ça me manquera). Lendemain avion à l’aube. C’est parti.
Survol des collines vertes du Guate, puis les champs carrés des États-Unis et de la France. Vu du ciel, on ne peut pas dire que l’homme ait vraiment embelli le monde dans nos pays riches. L’Amérique Centrale va me manquer. Je me dis qu’ici au moins, on était en prise directe avec la réalité des choses, pas de masques, pas d’emballage, chaque action à du goût, prendre un bus, faire ses courses, les choses semblent plus vraies. Je vois bien sûr le revers de la médaille, pas de sophistication, impossibilité de construire un petit cocon perso, comme par exemple de fermer les yeux dans sa chambre douillette en plongeant dans les raffinements d’une musique électronique. J’aimerais pouvoir vivre toujours entre les deux mondes.
Heureusement, le magasine dans l’avion se charge de me ramener à des idées plus concrètes : "le shopping est bon pour la santé", car non seulement la traversée des Malls est une activité sportive, mais en plus la comparaison des prix et les calculs des réductions stimule votre activité mentale et prévient la maladie d’Alzheimer… Peut-être. Mais si ma seule activité cérébrale se réduisait à la comparaison des prix des fringues, qu’aurais-je à perdre avec Alzheimer ? En tout cas me voilà en de bonnes dispositions pour passer les contrôles à Houston, avec le haut parleur qui rappelle sans cesse "toute plaisanterie concernant la sécurité peut conduire à votre arrestation.", et ce sentiment d’inquiétude vague d’être à la merci d’un système tout-puissant et inhumain. Ca passe.
Le reste de mes souvenirs de Paris se fait plus flou. Je me souviens juste avoir été impressionné en voyant autant de gens flaner sur les bords du canal Saint Martin, ou discuter à la terrasse d’un café. N’avaient-ils rien d’autre à faire de leur vie ? Au Honduras, les rues étaient pleines mais c’étaient des vendeurs, des gens qui vont quelque part, au travail, je ne sais où, les promeneurs étaient engloutis par cette foule d’actifs. La France est-ce donc cet air décontracté du début de l’été ?
La suite me rappellera que non…
J’espère que vous allez tous bien, et vous souhaite bien du bonheur.
Hasta la proxima
F.