Les chevaux en liberté et le canal de la rivière Qwai


lundi 21 avril 2003, par Francesco Colonna Romano

Hola tous

voilà un petit mail de nouvelles depuis la dernière fois, pour tous ceux qui lisent encore (il y en a de moins en moins qui écrivent, est-ce par lassitude ?)

De Granada on est partis le lendemain pour l’île de Ometepe, un ile faite de deux volcans jumeaux au centre de l’immense lago de Nicaragua. Encore un endroit bien paisible, un petit village où il n’y a rien comme on les aime. Six jours dans une pension familiale avec la patronne qui nous préparait du poisson frit tous les soirs. Tous les soirs aussi à regarder le coucher de soleil sur la plage. C’est en fait encore un endroit fascinant, une grande prairie sur le bord de lac où paissent paisiblement et en toute liberté une dizaine de chevaux, accompagnés parfois par quelques vaches ou cochons. Un bar un peu plus loin met à tout volume les tubes latinos du moment, toujours des chansons d’amour bien rythmées (du genre "je suis malheureux depuis que tu m’as quitté") qui collent parfaitement au paysage. On pourrait rester des heures à observer ce qu’il se passe ici, il y a toujours un petit détail, quelque chose de nouveau où qu’on porte le regard. Un gamin qui marche sur l’eau très basse, une femme qui vient laver son linge, deux touristes qui marchent sur la plage, un cochon qui s’est enfui avec encore ses attaches sur la tête, un bonhomme qui mène son troupeau de vaches boire au lac, les chevaux qui se déplacent, un oiseau qui se pose, le ferry qui arrive dans le port. Tout ceci est rythmé par la musique incessante, et c’est assez simple pour qu’on puisse prendre le temps de découvrir chaque chose. Musique et mouvements des animaux donnent vraiment l’impression d’un temps cyclique, de phénomènes qui se répètent sans cesse, des gens qui passent leur vie à marcher sur cette plage, et nous, on fait partie de ce paysage aussi. Dans un autre style, mais il y a vraiment un parallèle à faire avec les villes hindoues comme Bénarès ou Pushkar, qui m’avaient inspiré le même sentiment. Tout ceci donne aussi une idée : pourquoi ne pas filmer pendant toute une journée un lieu comme celui-ci, ou comme des points-clef de Paris, éventuellement en accélérant un tout petit peu dans les moments les plus vides. On pourrait en faire des films d’ambiance à projeter en continu à la maison ou en soirée...

Le temps a passé très vite, entre quelques ballades sur la plage dans un autre coin de l’île (plage volcanique, quasi-désertée), couture (il me fallait un petit sac pour voyager seul, du coup j’en ai fabriqué un, en m’inspirant de celui des moines bouddhistes), bracelets brésiliens (j’ai converti V. et MM.), passage dans une soirée locale. En effet, c’est en ce moment la Semaine Sainte, et tous les employés d’Amérique Latine ont à cette époque 5 jours de vacances (il n’y a qu’à Noel qu’ils ont ça, on est loins des 5 semaines de congés payés), un peu l’équivalent de notre 15 aout, avec les trasports saturés, tout le monde qui en profite pour rendre visite à la famille ou s’entasser sur quelques plages (essentiellement sur la côte Pacifique ici au Nica, mais aussi sur certaines plages du lac, alors que 100m plus loin c’est désert). Il y a aussi les soirées disco de l’été, et les hommes en profitent pour se bourrer la gueule, et on retrouve le lendemain matin les ivrognes dans le bus... Mais bon, c’est très bon enfant, et c’était vraiment un chouette séjour.

Puis c’est le départ, je laisse ma princesse qui repart pour Tegus avec MM., pas le choix, il faut continuer la route, seul. Je pars donc samedi matin tôt pour la frontière, traverse tout le Costarica en bus, pour débarquer à une heure du matin à Paso Canoas, la ville frontière avec Panama. L’ambiance est bizarre, la place principale est une esplanade qui sépare les douanes des deux pays, les rues sont désertes, à part quelques chiens qui se baladent ou se disputent. Il y a un curieux rabatteur irlandais, soit-disant bloque ici parce qu’on lui a tout volé dans un bus, argent et documents, et du coup il aide les gens qui passent par là contre un pourboire. Je chipote pas, il me trouve un hotel qui est encore en construction, c’est à peine si on voit que c’est un hotel, mais, bon, je prends, je me douche et me couche aussitôt. Sous ma moustiquaire, l’atmosphère est lourde, il est deux heures du matin, il y a toujours dehors une musique assez forte qui doit venir de quelques bar. Il y a quelque chose de sombre et d’angoissant, mais ça doit venir de moi aussi.

Lendemain, je passe la frontière très tôt et je trace vers Panama la ville. Depuis le Honduras et le Nica, pas mal de choses changent : les paysages sont plus verdoyants et assez ordonnés, on dirait des prairies du centre de la France, mais il y a tout de même quelques bananiers parci par là. On approche de l’équateur, chaleur moins étouffante, et quelques bonnes averses de cinq minutes de temps en temps pour nous rappeler que le climat s’humidifie. En même temps, le long de la route, les gens s’enrichissent : les maisons paraissent meilleures, les routes aussi, il n’y a plus de vendeurs ambulants sur les bus (dommage d’ailleurs, du coup on doit se contenter d’un sandwich sur une aire d’autoroute). Les bus ne sont plus des vieux bus scolaires américains défoncés mais très colorés et typiques, ils sont gros, confortables certes, avec de la clim (donc il y fait froid) et même un lecteur DVD qui permet de passer des supers-films comme Harry Potter. Bien sûr, tout ceci coûte 2 à 4 fois plus cher. Il faut cependant rendre justice au lecteur DVD car ils ont eu le bon goût de passer La Rivière Qwai après Harry Potter, et en plus d’oublier de tout éteindre à la fin, si bien que nous avons eu le petit refrain siffloté ("lala lalala lala la la...") en boucle pendant toute notre arrivée dans Panama, et notamment lors du passage de l’énorme Puente de Las Americas qui traverse le Canal et ça, ça met vraiment de bonne humeur.

J’avais en arrivant quelques préjugés sur Panama, à cause du bus, et aussi parce que j’avais appris à la frontière que bien que la monnaie locale s’appelle Balboa (notee B.), on a en fait 1B = 1$, et les seuls billets en circulation sont les dollars américains ! Bon, ça a le mérite de ne pas cacher l’influence des gringos, et c’est mieux qu’au Nica où le cordoba est indexé sur le dollar, avec une dévaluation fixee de 6% par an... Mais bon, à part ça, j’ai été très agréablement surpris par la ville. Le vieux centre colonial est vraiment joli, j’y ai trouvé un hotel tout aussi colonial décrépit, une chambre à la peinture défraîchie, avec des frises bleues sur le parois reprises par une couche de peinture vert petit-pois, un plafond rapiécé en bois et une fenêtre qui donne sur un néon qui m’a fait croire ce matin à 4h en me réveillant qu’il faisait déjà grand jour. Il y a une grande salle commune avec un balcon donnant sur un parc, où à part les touristes usuels j’ai croisé un jeune colombien (si j’ai bien compris) cinglé, qui parlait anglais et français, et qui expliquait qu’il était venu pour acheter l’hotel et le refaire entièrement (300 millions de dollars !), et aussi un panaméen installé aux USA qui venait de partir faire soigner ses jambes (inexpliquablement malades selon la science, presque paralysées) par des shamanes en Amazonie, mais il était d’une telle confusion que je n’ai pas réussi à me faire noter un conseil ou contact clair. La ville a des dimensions humaines, on y circule très bien, et j’ai fait les retrouvailles avec les bus scolaires qui servent ici aux transports urbains, dépouillés ici des inscriptions religieuses (genre "Dieu me guide" ou "Jésus vous aime" à côté de petites silhouettes de pin-up) que l’on trouvait au Honduras-Guate-Nica). Les prix sont étonnament bas ici et les gens sont vraiment gentils (ce matin, un chauffeur de bus apres m’avoir rappelé là où je devais descendre n’a pas voulu que le paye), donc tout va bien.

Voilà. Que dire encore ? J’ai trouvé demain matin un vol pour l’Equateur, où je vais continuer ma route. Vous aurez des nouvelles de là-bas.

Hasta luego, plein de bonheur et Om namah shivaya à tous

F.

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