Hola tous,
finalement un petit moment pour vous écrire, je suis encore au Guatemala, à San Pedro de Atitlan exactement, mais je doute que j’arriverai à ce point dans mon récit. Dans le cyber-café passe en continu la radio avec un prédicateur chrétien qui hurle en expliquant qu’il est temps de se repentir, etc. Tout va bien. J’espère que cette semaine s’est bien passée pour vous et que le printemps continue en France.
Place au récit. Nous devions partir samedi de Tegus, reporté au dimanche pour se reposer un peu, au lundi car c’est la Semaine Sainte, fête et vacance la plus importante de l’année en Amérique Centrale et tous les bus sont complets, au mardi parce que c’est bien beau de faire le malin en racontant que j’ai fait 40 heures de voyage sans être fatigué, et de faire comme si j’étais chez moi depuis toujours, marcher en plein soleil et manger les trucs dans la rue, mais on a parfois un rappel à l’ordre. Dimanche donc cloué au lit avec extrême faiblesse, courbatures, coups de soleils, mal au ventre et sommeil. Curieusement, ça commence le matin, vraiment mal toute la journée, et le soir c’est guéri. Les choses sont bien faites.
Départ donc mardi matin tôt, huit heures de bus pour la frontière avec le Guatémala, il y a là une canadienne un peu à l’ouest qui vient d’une retraite spirituelle et d’un grand rassemblement hippie (Raimbow Gathering) au Costarica, où elle est tombée malade parce qu’elle ne buvait pas assez, du coup elle se tape 5 jours de bus non-stop pour se rendre à un mariage au Mexique. Elle ne parle pas deux mots d’espagnol, mais répète tout le temps qu’il y a plein de petits anges qui s’occupent d’elle, parce qu’elle trouve tout le temps des gens pour l’aider, les bonnes correspondances, etc. C’est peut-être vrai, mais ce que je voulais dire ici, c’est qu’un jour on se rend compte qu’à peu près tout le monde a énormément de chance en voyage, qu’on est sans cesse confrontés à des coincidences hallucinantes, encore plus qu’ailleurs simplement parce qu’on est confrontés à plein de choses. Du coup, c’est comme une grande loterie avec des dizaines de milliers de billets gagnants et pas grand chose de perdant. Quelques tickets perdants certes, mais bon, ça c’est comme partout. L’important c’est de se rendre compte qu’on a tous nos petits anges qui nous accompagnent partout.
Arrivé à Esquipulas le soir, sorte de Lourdes latino, autoproclamée "capitale centraméricaine de la foi" ! avec sa superbe cathédrale blanche qui trone au-dessus de la ville, entourée de collines vertes, dans la lumière de la fin d’après-midi. C’est la troisième fois que je passe par ici, on reprend par habitude la chambre au fond d’une arrière-cour humide où un rat nocturne avait terminé nos provisions l’an dernier. Semaine Sainte oblige, l’hotel est bondé, et les gens se regroupent par familles entières de 6 ou 7 dans ces chambres d’une dizaine de mètres carrés. Dehors, il y a toujours de sortes de shérifs bedonants armés de fusil+flingue+matraque+couteau pour donner un air de sécurité, et partout des étalages vendant confiseries, tacos, poulet frit, souvenirs bon marché et bondieuseries diverses, du genre crucifix de 1m50 peint en couleurs pastel vif (turquoise, rose, etc), dites-moi si vous en voulez un...
Ce qui est vraiment joli et fascinant par contre ici, c’est l’intérieur de l’église : déjà sombre le jour pour le peu de fenêtres, il n’y a le soir que quelques pâles néons. Dans la partie arrière de l’église, il y a plein de bougies allumées à même le sol, disposées en carrés, avec des familles ou petits groupes qui attendent ou récitent d’obscures prières. Cette atmosphère sombre, tous ces gens, ça donne comme un air de veillée ou de rituels paiens, très nettement en contraste avec l’air de kermesse bon marché à l’extérieur. Je me demande a quoi peut bien ressembler le séjour du touriste-pélerin moyen qui vient passer ici ses congés annuels...
Départ dans tous les cas le lendemain pour la capitale (Guatemala Ciudad), la route serpente entre des collines désertiques, avec arbres secs et cactus à perte de vue, tout ca dans une chaleur étouffante. Retrouvailles avec la ville de mon arrivée en Amérique Centrale il y a une quinzaine de mois, puis redépart le lendemain matin tôt. Toujours Semaine Sainte oblige, les bus sont pris d’assaut, on se retrouve dans le cliché du bus mexicain (et guatémaltèque), vieux bus scolaire coloré avec trois passagers dans tous les sièges pour deux et aussi d’autres debout dans le couloir, et tous les bagages sur le toit, bus qui essaie de foncer entre les collines couvertes de forêts de pins et de petits villages aux maisons carrées aux toits en tole, je dis bien "essaie" car il a beaucoup beaucoup de mal dans les côtes. Par contre, pas de problèmes pour les dépassements dans les virages ou n’importe comment en général. Dans le pire de ces bus, le chauffeur se prenait pour un pilote de formule un et laissait a son assistant-contrôleur le soin de klaxonner pendant qu’il attaquait à fond des virages en épingle sur une route de montagne. Par contre, il y avait marqué au dessus du retroviseur un truc du genre "confiez votre chemin à Dieu et faites-lui confiance, il fera le reste", et une vieille passagère qui a fait d’abondants signes de croix et récité maintes prières. Ca va, on est protégés... Il ne faut pas oublier que le Guate est un pays qui affiche encore plus sa foi que le Honduras, et en général tous les camions ont écrit en grand sur leur pare-brise "je conduis, Dieu me guide", et on trouve dans les villages ou le long des routes des messages sympas du genre "Jésus est ton seul espoir"...
On s’est aussi aperçu que nous avons oublié à Tegus le guide qu’on nous avait prêté, ce qui a été une chance car sinon jamais nous n’aurions été à Huehuetenango, grosse ville poussiéreuse moche et sans aucun intérêt selon le Routard. Bien au contraire, Huehue est une ville géniale, comme un air de Mexique (qui n’est pas bien loin) à l’heure de la sieste, des maisons carrées le long de rues sans voitures, des gamins qui jouent dans ces rues, des "tortillerias", petites boutiques ou 3-4 femmes se réunissent pour préparer à longueur de journée des galettes de farine de mais et d’eau, base de l’alimentation en Amérique Centrale, mais qui ailleurs sont préparées a domicile et vendues sur les marchés. Il y a une place centrale paisible en beton peint de rose ou vert, avec des arbres, des vendeurs ambulants et des cireurs de chaussures qui profitent de l’ombre. Puis un grand magasin de télés avec des hauts-parleurs de 1m50 à l’entrée qui sonorise toute la rue avec des "playeros", musique populaire très bas de gamme, sorte de rap avec des boum-boums rapides et rythmés en plus, peut-être que c’est censé donner à certains une envie de télé ? Puis un cimetière au tombes en béton peintes de toutes les couleurs, rose, vert, bleu, rouge, c’est super joli. A la sortie il y a un vendeur de hot-dogs à la place des habituelles boutiques de fleurs : les latinos ne perdent jamais une occasion de grignoter, et tous ces morts ça doit bien aussi donner faim... Enfin, au sommet d’un colline, un curieux temple imitation grec ("Templo Minerva") avec ses colonnes ioniques en béton, on se demande un peu ce que ça fout là.
Le soir, changement climatique oblige, on a un bel orage avec grelons de 2cm de diamètre (véridique) et beaucoup d’eau. Normalement, c’est une période extrêmement seche, où il ne pleut pas pendant deux mois en Amérique Centrale, or cette année il pleut quasiment tous les jours...
Toujours à cause des fêtes et faute de transports, nous sommes restés coincés un jour de plus à Huehue, ce qui a été une chance énorme. Le Vendredi Saint au petit matin (voir la veille à minuit) les gens des quartiers ou des associations de jeunes commencent à tracer des dessins dans les rues, qui seront ensuite colorés avec de la sciure peinte de couleurs très vives, et aussi avec de la terre, des aiguilles de pin, des fleurs, des bougies. Cela fait des semaines qu’ils se concertent, mettent de côté l’argent pour acheter les meilleures couleurs, élaborent les dessins, essentiellement des personnages, des fleurs, des croix, des citations des écritures, des représentations d’objets de culte, mais aussi des illustrations de valeurs comme la fraternité, la famille, etc, il y en a de vraiment élaborés et jolis. Et aujourd’hui, c’est le grand jour, il faut que toutes les "alfombras" ("tapis") soient prêtes pour la procession de ce soir, et le travail à accomplir est énorme.
Des dizaines de gamins à partir de 5 ans s’occupent de colorer avec la sciure les dessins que les grands ont tracés, c’est un travail minutieux, patient, délicat. Valérie m’a confirmé que jamais nos gamins à nous ne seraient capables d’une telle application prolongée (ils en auraient vite marre) et surtout de travailler de manière indépendante, les petits conseillés par ceux à peine plus grands, en s’entraidant, sans l’assistance d’un adulte. Partout aussi des vendeurs ambulants de tacos, tortillas, glaces, gateaux, et les gens qui se promènent. Au temple grec, on rejoue la scène de la condamnation du Christ, avec une cinquantaine de gamins habillés en légionnaires romains (avec casques et sandales de cuir), un Christ malmené et attaché par deux bourreaux (qui à un moment lui tendent cependant un sachet d’eau fraîche et potable car quand même on a fait des progrès depuis l’époque. Je me demande si le temple n’a pas été construit expressément pour jouer tous les ans cette scène.
A 14h30, il commence à venter et à pleuvoir à verse, Valérie explique que normalement ça correspond aux Ecritures, puisqu’a 15h, lors de la mort du Christ, une tempête éclate, mais nous sommes vraiment désolés et inquiets pour les tapis de sciure dans toute la ville, car ils sont vraiment importants pour ces gens, c’est aujourd’hui leur fête la plus importante et un des seuls jours de vacances, et il ne faudrait pas que ça soit gâché. Je répète, c’est la première fois qu’il pleut ici un Vendredi Saint.
Heureusement, la sciure tient à peu près, et à la moindre accalmie les gens se précipitent pour balayer l’eau des caniveaux et arranger les dessins, boucher les trous et finir leur travail. A 17h, la procession commence : des prêtres, des enfants en costume, des femmes et des hommes portant des statues à travers la ville passent dans toutes les rues, au-dessus des tapis. Jusqu’à la dernière seconde, les gens les fignolent et nettoient pour qu’ils soient parfaits, allument les bougies, balaient les trottoirs. Il y a des centaines et des centaines de mètres de tapis dans toute la ville, et c’est splendide. Quand la procession passe, tous les auteurs se mettent le long de leur tapis et regardent passer, émus. Les prêtres bénissent et continuent leur chemin. Dix minutes après, il n’y a plus rien, et les gens balaient ce qu’il reste de sciure. Tout le monde se promène ensuite dans les rues, sur la place, il y a plein de vendeurs ambulants de nourriture, les cafés ont tous rouvert, les gens passent dans l’église, la procession continue à piétiner des tapis de fleurs dans toute la ville jusqu’à minuit. Le lendemain il y aura plein de messes.
Voilà. Tout ceci est extrêmement émouvant, pour avoir attendu la procession toute la journée et assisté à la préparation, on finit par se prendre au jeu, et sentir l’importance de l’événement. Mais ce qui est le plus bouleversant, c’est la générosité, le courage, le dévouement, la fierté de ces gens et leur manière de vivre leur fête, avant de repartir pour un an de vie dure, pauvreté, etc. Ce soir, ils nous ont donné une grande lecon : eux qui sont si pauvres, si arriérés, n’ont pas hésité à investir un travail énorme (et de l’argent aussi) pour une création d’une beauté tout aussi extrême qu’éphémère : construire tout ça rien que pour le piétiner juste après, tout au plus certains prendront une photo ou deux en souvenir, mais c’est rare. Et en plus ils regardent en face cette destruction, avec fierté et sont capables de s’en réjouir. V. et moi avions du mal à accepter et comprendre cela, qu’en auriez-vous pensé ? Est-ce que ça viendrait des enseignements d’une société productiviste parfois incapable d’accepter l’éphémère, alors même que toutes ses productions le sont de plus en plus ?
Il y aurait bien d’autres choses à raconter, mais je préfère finir là ce mail, en espérant d’avoir été capable de rendre l’émotion. Je vous souhaite bon tout, et vous dis à bientôt.
F.
PS : j’ai dû écrire ce mail en trois fois, nous sommes entretemps rentrés à Tegus depuis samedi soir, je vous enverrai dès que possible la suite du récit du sejour au Guate. Je demande pardon aussi a tous ceux qui m’ont écrit à qui je n’ai pas encore le temps de répondre. Ce sera fait.