Tout Le Monde Est-Il Une Prière A La Même Etoile ? Toutes Les Années Du Monde Ne Sont-Elles Que Le Catalogue Des Evénements Des Vacances ? Est-Ce Que Toutes Les Choses Arrivent En Même Temps ? Y A-T-Il Une Aiguille Dans Cette Meule De Foin ? Jouons-Nous Au Crépuscule, Dans Un Vaste Théatre Aux Bancs De Pierre Vides ? Tenons-Nous Par La Main Avec Nos Ancêtres ? Sont-Ils Chauds Et Royaux, Les Haillons De La Mort ? Est-Ce Que Tous Les Vivants Ont Eu Leurs Empreintes Digitales Enregistrées ? La Beauté Est-Elle La Poulie ? Comment Les Morts Sont-Ils Accueuillis Dans l’Armée en Expansion ? Est-Il Vrai Qu’A Ce Bal Il N’Y Ait Pas De Demoiselles Qui Font Tapisserie ? Pourrais-Je Sucer Quelques Cons ? Puis-je Aimer Les Formes Des Filles Au Lieu De Lécher Des Etiquettes ? Puis-Je Mourir Un Peu En Découvrant Des Seins Inconnus ? Puis-Je Avec Ma Langue Faire Surgir De La Chair De Poule ? Puis-je Etreindre Mon Amie Au Lieu De Travailler ? Les Marins Sont-Ils Naturellement Religieux ? Puis-Je Serrer Entre Mes Jambes Une Cuisse Au Duvet Doré ? Puis-Je Sentir Circuler Le Sang Et Entendre Le Saint Tictac De Cette Horloge Qui Va S’Arrêter ? Puis-Je Savoir Si Quelqu’Un Est Vivant En Gobant Son Foutre ? Pourrait-On Noter Dans Le Grand Livre D’Une Religion Quelconque Que La Merde Est Kasher ? Y A-T-Il Une Différence Entre La Géométrie Du Rêve Et Les Positions Sexuelles Bizarres ? L’Epileptique Est-Il Toujours Gracieux ? Le Gachis Existe-T-Il ? Est-Ce Merveilleux De Penser A Une Fille De Dix-Huit Ans Qui Porte Des Collants ? L’Amour Me Visite-T-Il Quand Je Me Trompe ? O Dieu, Il Y A Un Hurlement, Tous Les Systèmes Hurlent. Je Suis Enfermé Dans Un Magasin De Fourrures Mais Je Crois Que Tu Veux Me Voler. Gabriel Déclenche-T-Il Un Système D’Alarme ? Pourquoi M’A-T-On Cousu Dans Ce Lit Avec La Nymphomane ? Suis-Je Aussi Facile A Cueuillir Qu’Un Brin D’Herbe ? Peut-On M’Arracher A La Roulette ? Combien De Millions De Cables Retiennent-Ils Le Zeppelin ? O Dieu, J’Aime Tant De Choses Qu’Il Faudra Des Années Pour Me Les Arracher Une A Une. J’Adore Tes Détails. Pourquoi M’As-Tu Montré Cette Cheville Nue Dans La Cabane De L’Arbre ? Pourquoi M’As-Tu Accordé Ce Bref Eclair De Désir ? Puis-Je Détacher Ma Solitude Et Me Heurter A Nouveau A Un Beau Corps Avide ? Puis-Je Tomber Endormi Après Un Doux Baiser De Bonheur ? Puis-Je Avoir La Compagnie D’Un Chien ? Puis-Je Apprendre Tout Seul La Beauté ? Mais Puis-Je Seulement Prier ?
Mais pour le moment tu [Catherine Tekakwitha, sainte iroquoise] dois en savoir plus sur le ciel. Est-ce que ça ressemble à ces petits autels en plastique qui brillent dans le noir ? Je jure que ça ne me choquerait pas. Est-ce qu’après tout les étoiles sont minuscules ? Est-ce qu’un vieil érudit peut trouver enfin l’amour pour ne plus avoir à se démener tous les soirs afin de pouvoir s’endormir ?"
J’avais toujours voulu être aimé par le Parti Communiste et Notre Sainte Mère l’Eglise. J’aurais voulu vivre dans le folk song comme Joe Hill, pleurer pour les innocents que ma bombe aurait mutilés, remercier le vieux paysan qui nous aurait nourris pendant notre fuite. J’aurais voulu avoir une manche vide retenue par une épingle double, et voir les gens sourire tandis que je saluais de la mauvaise main. Etre contre les riches, même si certains avaient entendu parler de Dante : juste avant sa mort, l’un d’entre eux apprendrait que je connaissais Dante également. J’aurais voulu avoir ma tête portée à Pékin, avec un poème écrit sur mon épaule, sourire au dogme qui écrasait ma personnalité, faire face aux machines de Broadway. J’aurais voulu que la Cinquième Avenue se souvienne des pistes indiennes. J’aurais voulu arriver d’une ville de mineurs, avec les manières rudes et les convictions que m’aurait données un vieil oncle athée, pilier de bistrot et honte de la famille. J’aurais voulu foncer à travers l’Amérique dans un train plombé, le seul homme blanc admis par les nègres à la convention de paix. J’aurais voulu aller aux cocktails-parties avec une mitrailleuse. J’aurais voulu dire à une vieille amie que mes méthodes révoltent qu’on ne fait pas la révolution dans les soirées mondaines, qu’on n’a pas le choix, et voir sa robe du soir en lamé se mouiller à la fourche. J’aurais voulu me battre contre la prise du pouvoir par la Police Secrète, mais de l’intérieur du Parti. J’aurais voulu qu’une vieille dame qui avait perdu ses fils me mentionnat dans ses prières au fond d’une église de torchis, sur la foi de ses fils. J’aurais voulu me signer en entendant des grossièretés. J’aurais voulu qu’on tolérat des vestiges de paganisme, contre l’avis de la Curie, dans le rituel des petis villages. J’aurais voulu trafiquer dans l’immobilier, représentant d’un milliardaire anonyme et sans age. J’aurais voulu bien écrire sur les Juifs. J’aurais voulu être fusillé dans les rangs des Basques pour avoir apporté l’Eucharistie contre Franco sur le champ de bataille. J’aurais voulu prêcher sur le mariage, de la chaire indiscutable de la virginité, tout en regardant les poils noirs sur les jambes des mariés. J’aurais voulu écrire un pamphlet contre le controle des naissances, dans une langue très simple, un pamphlet qui serait vendu au foyer, illustré de dessins en deux couleur représentant l’éternité et des étoiles filantes. J’aurais voulu interdire provisoirement la danse. J’aurais voulu être un prêtre camé qui enregistre un disque chez Folkways. J’aurais voulu être déporté pour des raisons politiques. Je viens juste de découvrir que le Cardinal… a reçu un énorme pot-de-vin d’un magazine féminin, je me suis fait sauter dessus par mon confesseur pédéraste, j’ai vus les paysans trahis pour une raison nécessaire, mais ce soir les cloches sonnent, c’est une nouvelle soirée dans le monde de Dieu, il y a beaucoup de bouches à nourrir. de genoux à fléchir, et dans mon hermine rapiécée, je gravis les marches usées.
Le vieillard sourit quand le rayon de la lampe de poche le traversa.
Les hots dogs avaient l’air tout nus dans leur bain de vapeur, dans la galerie d’attractions Main Shooting and Game Alley sur St. Lawrence Boulevard. Elle n’était pas toute neuve et on ne la moderniserait jamais car, dans le boom de l’immobilier, seuls les bureaux rapportaient. Le Photomat était cassé ; il avalait les pièces de vingt-cinq cents, mais ne donnait en échange ni images ni éclairs. La Grue n’avait jamais obéi à un opérateur, et une poussière grasse recouvrait les vieilles tablettes de chocolat, et les Ronson japonais. Il y avait aussi quatre vieux billards électriques, des modèles qui dataient d’avant les flippers. Ces flippers, qui ont détruit l’aspect sportif en légalisant la notion d’une seconde chance. Ils ont affaibli le sens du maintenant-ou-jamais chez le joueur, et changé cette plongée angoissante de la bille d’acier que rien ne peut arrêter. Les flippers, c’est la première attaque totalitaire contre le crime ; en l’introduisant mécaniquement dans le jeu, ils détruisent le vieux frisson du jeu de hasard. Depuis les flippers, les générations nouvelles n’ont pas vraiment maîtrisé les mouvements illégaux du corps, et le TILT, jadis aussi honorable qu’une cicatrice de coup de sabre, n’est pas plus grave qu’une bille ratée. Une autre chance, c’est le principe même de l’idée criminelle. C’est le levier de l’héroïsme, et le seul refuge des désespérés. Mais à moins qu’on ne l’arrache au destin, cette seconde chance perd sa vitalité. Elle ne crée pas des criminels mais des emmerdeurs, des pickpockets amateurs plutôt que des Prométhées. Gloire à la Main Shooting and Game Alley, où l’on peut encore former un homme. Mais il n’y avait plus jamais de foule. Quelques prostitués adolescents traînaient autour du distributeur de cacahuètes, des garçons au plus bas du commerce du désir de Montréal, et leurs maquereaux portaient des cols en imitation de fourrure, ils avaient des dents en or et des moustaches dessinées en pinceau et ils contemplaient le Main (c’est ainsi qu’on appelle St.Lawrence Boulevard) d’une manière assez pathétique, comme si toute cette foule tendue n’allait jamais découvrir le Showboat du Mississipi qu’ils pouvaient corrompre de plein droit. L’éclairage était assuré par les tout premiers tubes au néon, ce qui donnait un affreux reflet aux cheveux décolorés et semblait passer aux rayons X les racines noires sous les toupets jaunes, et mettait en relief tous les boutons d’acné juvénile qui se dessinaient comme sur une carte routière. Le comptoir aux hots dogs, principalement composé de récipients avec leurs cloches d’aluminium, avait l’hygiène gratuite des hôpitaux dans les quartiers pauvres qui repose sur la distribution continuelle du gras, plutôt que sur son élimination. Les serveurs du comptoir étaient des Polonais tatoués, qui se haïssaient pour des raisons immémoriales, et s’évitaient habituellement. Ils portaient l’uniforme éventuel d’une infanterie de garçons coiffeurs, ils ne parlaient que le polonais avec quelques mots d’un esperanto limité aux problèmes du hot dog. Inutile de se plaindre à l’un d’entre eux pour une pièce de dix cents restée coincée. Une anarchie apathique installait des écriteaux EN PANNE sur les téléphones cassés et les tirs électriques court-circuités. Le Bowl-a-Matic divisait habituellement le score entre le premier joueur et le deuxième joueur, sans tenir compte du joueur qui avait lancé le premier. Cependant, ici et là au Main Shooting and Game Alley, le véritable connaisseur pouvait encore risquer une thune dans un geste qui mêlait le délabrement au jeu de hasard, et quand un but touché avec précision refusait de s’abattre ou de s’allumer, il y voyait simplement un raffinement supplémentaire. Il n’y avait que les hot dogs à ne pas être en panne, mais aussi n’avaient-ils aucune partie en mouvement.
- Et où c’est que vous allez comme ça, M’sieu ?
- Fous-lui la paix, c’est la première nuit du printemps.
- Dites, c’est une maison bien, ici
- Allez, M’sieu. Prenez un hot dog sur le compte de la maison.
- Non, merci. Je ne mange pas.
Pendant que les polonais se disputaient, le vieillard se glissa dans la Main Shooting and Game Alley. Les maquereaux le laissèrent passer sans lui débiter la moindre obscénité.
- Vous approchez pas. Ce type chlingue !
- Sortez-le d’ici.
Le tas de haillons et de poils était planté devant la chasse polaire William’s. Au-dessus du petit décor arctique, une peinture sur glace éteinte représentait de façon réaliste des ours blancs, des phoques, des icebergs, et deux explorateurs américains barbus avec des vêtements capitonnés. Le drapeau de leur nation était planté dans une congère. Deux lucarnes indiquaient le Score et la Durée. On pouvait pointer le pistolet sur pivot vers plusieurs rangées de silhouettes métalliques mouvantes. Le vieillard lut soigneusement les instructions fixées au coin de la vitre parmi les traces de doigts avec du ruban adhésif Scotch.
Les pingouins marquent un point - dix points la deuxième fois.
Les phoques marquent deux points.
La cible sur l’igloo marque cent points si l’entrée s’allume.
Le Pôle Nord marque cent points quand il s’allume.
Le morse apparaît quand le Pôle Nord a été touché cinq fois et marque mille points.
Lentement il appris les instructions par coeur, jusqu’à ce qu’elles fissent partie de son jeu.
- C’ui-là marche pas, M’sieu.
Le vieux serra la poignée quadrillée, et il mit son doigt sur la détente argentée usée.
- Regarde sa main !
- Elle est toute brûlée !
- Il a pas de pouce !
- C’est pas le Chef Terroriste qui s’est échappé ce soir ?
- Il ressemble plutôt au vicieux qu’il recherchent et qu’on a montré à la télé.
- Virez-le !
- Il reste ! C’est un Patriote.
- C’est un sale suceur de queues !
- C’est presque le président de notre pays.
Juste comme le personnel et la clientèle de la Main Shooting and Game Alley allaient tomber dans une sordide émeute politique, il arriva au vieillard quelque chose de tout à fait remarquable. Vingt hommes se jetèrent à la fois sur lui, certains pour expulser l’intrus, d’autres pour le retenir et, par conséquent, soulever la noble masse sur leurs épaules. En une fraction de seconde, la circulation s’était arrêtée sur le Main, et la foule menaçait les vitres embuées. Pour la première fois de leur vie, vingt hommes éprouvaient la certitude délicieuse d’être au cœur des événements, peu importe de quel bord. Chacun laissa échapper un cri de bonheur comme le cercle se refermait. Soudain les sirènes dans tous les sens excitèrent la foule comme l’orchestre de la corrida. C’était la première nuit du printemps, les rues appartenaient au peuple ! Tout là-bas, un agent de police mit son insigne dans sa poche et déboutonna son col. Les caissières, qui connaissaient le coup, fermaient rapidement leur guichet avec la petite planchette de bois, et elle parlaient précipitamment aux ouvreuses à voix basse. Les cinémas commencèrent à se vider car ils donnaient du mauvais côté. Il allait se passer quelque chose dans la rue ! Tout le monde le sentait en se rassemblant sur le Main : il allait se passer quelque chose dans l’histoire de Montréal ! On pouvait voir un sourire amer se dessiner sur les lèvres des révolutionnaires entraînés et des Témoins de Jéhovah, qui immédiatement lancèrent tous leurs tracts comme un salut de confetti. Tous ceux qui au cœur étaient terroristes murmuraient : enfin ! La police se dirigeait vers le lieu de l’émeute. Ils arrachaient leurs insignes comme des croûtes qu’on pourrait échanger, mais ils conservaient leur formation en compagnies, de façon à offrir une discipline neutre au service de celui qui prendrait le pouvoir après. Des poètes arrivaient avec l’espoir de transformer l’émeute attendue en répétition générale. Des mères venaient voir si elles avaient bien élevé leurs fils pour ces circonstances. Il arrivait de grandes quantités de docteurs, ennemis naturels de l’ordre. Les hommes d’affaires s’amenèrent, déguisés en consommateurs. Des fumeurs de haschisch androgynes se précipitaient pour avoir une nouvelle occasion de baiser. Tous ceux qui avaient besoin d’une seconde chance, les divorcés, les convertis, ceux qui avaient trop reçu d’éducation, ils se précipitaient tous, des professeurs de karaté, des collectionneurs de timbres adultes, des humanistes, donnez-nous, donnez-nous notre seconde chance ! C’était la Révolution ! C’était la première nuit de printemps, la nuit des petites religions. Encore un mois, et il y aurait des lucioles et du lilas. Toute une secte de perfectionnistes de l’amour tantrique saisirent cette seconde chance de se montrer compatissante, détruisant du même coup les structures publiques de l’amour égoïste, avec des exemples splendides d’enlacements acceptables et de positions convenant à l’amour sur la voie publique. Un petit Parti Nazi composé d’adolescents se fit l’effet d’être des hommes d’Etat en se séparant de la masse vivante. L’Armée suivait la situation à la radio, en se demandant s’il s’agissait d’une situation historique : dans ce cas, elle tournerait la Révolution grâce àla technique de la Tortue d’une Guerre Civile. Des acteurs professionnels, les gens du cirque, sans oublier les illusionnistes, se précipitaient en rangs serrés, pour ne pas manquer leur seconde et dernière chance.
- Regardez-le !
- Qu’est-ce qui se passe ?
Entre la Chasse Polaire De Luxe et les glaces de la Main Shooting and Game Alley se creusaient des vides qui allaient s’étendre sur les têtes stupéfaites de la foule comme une brèche dans l’atmosphère. Le vieux avait commencé son remarquable numéro (numéro que je n’ai pas l’intention de décrire). Qu’il me suffise de dire qu’il se désagrégeait lentement ; comme un cratère qui agrandit sa circonférence par de minuscules glissements de terrain continuels sur son bord, il se dissolvait de l’intérieur. Sa présence n’avait pas complètement disparu quand il commença à se reconstituer. « N’avait pas complètement disparu » : c’est en fait la mauvaise façon de voir cela. Sa présence avait pris la forme d’un sablier, la partie la plus solide étant également la plus mince. A ce point où il était le plus absent - et c’est là que commencèrent les cris de stupeur - car c’est par ce point que circule le futur, dans les deux sens. La taille splendide du sablier ! Le point de la Clarté étincelante ! Que cela change à tout jamais ce que nous ne connaissons pas ! Pendant un instant d’une délicieuse brièveté, le sable est comprimé dans cette tige entre les deux réservoirs ! Ah, ce n’est pas une seconde chance. Le temps de pousser un soupir, il donna aux spectateurs une vision de Toutes les Chances. D’un seul coup ! Quelques puristes (qui ne font que détruire les informations qu’on leur donne en en faisant mention) trouvèrent que ce point de plus grande absence fut le clou de la soirée. Plus vite, comme s’il partageait cette excitation provoquée par l’Inconnu, il se réincarna voracement sous l’aspect d’un film de Ray Charles. Puis il agrandit l’écran, petit à petit, comme un documentaire sur l’Industrie. La lune occupait l’un des verres de ses lunettes de soleil, et il étendit ses touches de piano à travers le ciel, et se pencha comme s’il s’agissait vraiment d’une rangée de poissons géants destinés à nourrir une vaste multitude affamée. Nous nous tenions par les mains, et une flotte d’avions à réaction étendit sa voix sur nous.
- Il n’y a qu’à regarder et à écouter, je crois.
- Heureusement, ce n’est qu’un film.
- Hey ! s’écria un Nouveau Juif, en appuyant sur le levier cassé de la machine à mesurer sa force. Ca marche !
O Dieu, Ta Matinée Est Parfaite. Les Gens Sont Vivants Dans Ton Univers. J’Entends Les Petits Enfants Dans L’ascenseur. L’Avion Vole Dans L’Air Bleu Originel. Des Bouches Mangent Des Petits Déjeuners. La Radio Est Pleine D’Electricité. Les Arbres Sont Excellents. Tu Ecoutes Les Voix Des Hommes Sans Foi Qui S’Attardent Sur Le Pont Des Epines. J’Ai Laissé Ton Esprit Dans La Cuisine. Le Gouvernement Est Doux. Les Morts N’Ont Pas A Attendre. Tu Comprends Pourquoi Quelqu’Un Doit Boire Du Sang. O Dieu, Voici Ta Matinée. Il Y A De La Musique Même Dans Une Flute Faite D’Un Tibia Humain. On Pardonnera Au Frigidaire. Je Ne Peux Rien Imaginer Qui Ne Serait Pas A Toi. Les Hopitaux Ont Des Fournées De Cancers Qui Ne Leur Appartiennent Pas. Les Eaux Mésozoiques Regorgeaient De Reptiles Marins Qui Semblaient Eternels. Tu Connais Les Détails Du Kangourou. Place Ville Marie Grossit Puis S’Etiole Comme Une Fleur Dans Tes Jumelles. Il Existe Des Oeufs Anciens Dans Le Désert De Gobi. La Nausée Est Un Tremblement De Terre Dans Ton Oeil. Même Le Monde A Un Corps. On Nous Observe Pour Toujours. Au Milieu D’Un Tourbillon Moléculaire La Table Jaune Prend Forme D’Un Seul Coup. Je Suis Entouré Par Les Membres De Ta Cour. J’Ai Peur Que Ma Prière Ne Tombe Dans Mon Esprit. Cette Angoisse Matinale S’Explique Quelque Part. On Dit Dans Le Journal Qu’On Suspecte Un Docteur. J’Essaie De Te Connaitre Dans La Cuisine Où Je Suis Assis. Je Crains Mon Petit Coeur. Je Ne Comprends Pas Pourquoi Mon Bras N’Est Pas Un Lilas. J’Ai Peur Car La Mort Est Ton Idée. Or Je Ne Crois Pas Qu’Il Soit Convenable Pour Moi de Décrire La Mort. La Porte De La Salle De Bain S’Est Ouverte Toute Seule Et Je Tremble De Peur. O Dieu, Je Crois Que Cette Matinée Est Parfaite. Rien N’Arrivera D’Incomplet. O Dieu, Je Suis Seul Dans Le Désir De Mon Education. Mais Un Désir Plus Grand Brule En Toi. Je Suis Une Créature Dans Ta Matinée En Train D’Ecrire Des Mots Qui Tous Commencent Par Une Majuscule. Trente-Sept Est La Ruine De Ma Prière. Je Reste Assis Tranquille Dans Ta Matinée Pendant Que Les Voitures Passent. O Dieu, S’Il Existe Des Voyages De Feu, Que Ce Soit Avec Edith Dans Son Ascension. Que Ce Soit Avec F. Il A Mérité Cette Agonie. Que Ce Soit Avec Catherine Morte Depuis Trois Cents Ans. Soutiens-Nous Dans Notre Ignorance. Et Nos Doctrines Misérables. Nous Sommes Tous Tourmentés Par Notre Gloire. Tu Nous As Forcés A Vivre Sur La Croute D’Une Etoile. F. Souffrit Enormément Dans Les Derniers Jours. Chaque Heure Un Mécanisme Mystérieux Ecrasait Catherine. Edith Pleurait De Douleur. Sois Avec Nous au Matin De Notre Mort. Sois Avec Nous Maintenant A Huit Heures. Sois Avec Moi Pendant Que Je Perds Les Miettes De Ta Grace. Sois Avec Moi Dans La Cuisine. Sois Avec Moi En Particulier Pendant Que Je Cherche A La Radio De La Musique Religieuse. Sois Avec Moi Dans Les Phases De Mon Travail Car J’Ai L’Impression Qu’On A Battu Mon Cerveau En Neige Et Je Voudrais Tant Faire Une Petite Chose Parfaite Qui Vivrait Dans Ta Matinée Comme Un Curieux Parasite Tout Au Long D’Un Discours Présidentiel. Ou Un Bossu Tout Nu En Train De Bronzer Sur La Plage Huileuse Et Surpeuplée.
Qu’est-ce qu’un saint ? Quelqu’un qui est arrivé au-delà des limites humaines. Mais il est impossible de définir ces limites. Je pense que c’est en rapport avec l’énergie de l’amour. Le contact avec cette énergie provoque une sorte d’équilibre dans le chaos de l’existence. Le saint n’éradique pas ce chaos. Sinon, le monde aurait changé depuis longtemps. Et je ne crois pas qu’un saint puisse éradiquer ce chaos même en ce qui le concerne : l’idée d’un homme mettant de l’ordre dans l’univers a quelque chose d’arrogant et de belliqueux. L’équilibre est sa gloire. Il surfe sur les bosses comme une paire de skis sans maître. Son trajet caresse la colline. Sa trace dessine la neige à un moment particulier, dans un aspect particulier façonné par le vent et la montagne. Quelque chose en lui aime tant le monde qu’il s’abandonne aux lois de la gravité et du hasard. Loin de voler avec les anges, il trace avec la fidélité d’une aiguille de sismographie un relevé du tangible. Il vit dans le danger et la finitude, mais il est chez lui dans le monde. Il peut aimer les êtres sous leur forme humaine, les formes tourmentées et magnifiques du coeur. C’est bien d’avoir de tels hommes parmi nous, de tels monstrueux équilibristes de l’amour.
Dieu est vivant. La magie est en marche. Dieu est vivant. La magie est en marche. Dieu est en marche. La magie est vivante. Vivant en marche. La magie n’est jamais morte. Dieu n’a jamais été malade. Beaucoup de pauvres hommes ont menti. La magie ne s’est jamais cachée. La magie a toujours régné. Dieu est en marche. Dieu n’est jamais mort. Dieu était le maître tandis que ses funérailles traînaient en longueur. Ceux qui suivaient son enterrement se faisaient plus nombreux, mais la magie ne s’est jamais enfuie. Sous son suaire, le Dieu nu était vivant. On déformait ses paroles, mais la Magie nue progressait. On avait annoncé sa mort dans le monde entier, mais le coeur n’y croyait pas. Beaucoup d’hommes blessés s’étonnèrent. Beaucoup d’hommes frappés saignèrent. La magie n’a jamais chancelé. La magie a toujours eu le dessus. Bien des pierres roulèrent mais Dieu ne s’inclinait pas. Beaucoup d’hommes dissolus mentirent. Bien des gros écoutèrent. Ils offraient des pierres, mais cependant la Magie était nourrie. Ils verrouillèrent leurs coffres mais Dieu était toujours servi. La Magie était en marche. Dieu règne. La vie est en marche. La vie commande. Les faibles eurent faim. Les forts prospérèrent. Ils se vantaient de leur solitude mais Dieu était à leurs côtés. Ni le rêveur dans sa cellule ni le capitaine sur la colline. La Magie est vivante. On avait pardonné sa mort dans le monde entier mais le coeur n’y croyait pas. Les lois étaient gravées dans le marbre mais elles ne pouvaient pas protéger les hommes. Des autels étaient bâtis dans les parlements, mais ils ne protégeaient pas les hommes. La Police intervint et embarqua la Magie. Mais la Magie ne voulait pas attendre. Elle passe de bras en bras, sans jamais s’arrêter. La Magie est en marche. Rien ne peut lui arriver. Elle se repose dans une paume vide. Elle s’étale dans un esprit vide. Mais la Magie n’est pas le moyen, mais la fin. Les hommes firent avancer la Magie, qui resta derrière. Les forts mentirent. Ils ne firent que traverser la Magie. Les faibles mentirent. Ils vinrent à Dieu en secret. Ils le quittèrent repus, mais refusèrent de dire qui s’était occupé d’eux. Les montagnes dansèrent devant eux, mais ils dirent que Dieu était mort. Sous son suaire, le Dieu nu était vivant. Je veux le murmurer à mon esprit. Je veux en rire dans ma tête. Je veux servir jusqu’à ce que cette Magie se répande dans le monde entier, et l’esprit est la Magie incarnée, et la Magie est la chair qui danse sur une horloge, le temps est la longueur magique de Dieu.
Un grand festin à Québec
Quelques jours après son baptême, Catherine Tekakwitha fut invitée à un grand festin à Québec. Etaient présents le Marquis de Tracy, l’intendant Talon, le gouverneur M. de Courcelle, le chef Mohawk Kryn, un des convertis les plus fanatiques de la chrétienté, et beaucoup de belles dames et de beaux messieurs. Des parfums s’élevaient de leurs chevelures. Ils étaient élégants comme on ne peut l’être qu’à deux mille milles de Paris. L’esprit brillait dans toutes les conversations. On ne se passait pas le beurre sans un aphorisme. On parlait des activités de l’académie des Sciences de France, qui n’existait que depuis dix ans. Certains des invités avaient des montres de gousset à ressort, une nouvelle invention qui faisait fureur en Europe. Quelqu’un expliqua un nouveau mécanisme mis au point récemment et qu’on utilisait pour régler les pendules : le balancier. Catherine Tekakwitha écoutait en silence tout ce qui se disait. Tête baissée, elle recevait les compliments que lui valaient les nids d’abeille de sa robe en peau de daim. La longue table blanche brillait sous l’orgueil de l’argent, du cristal et des premières fleurs du printemps et, pendant un instant, son regard plongea dans la splendeur de ce repas. D’élégants domestiques versaient du vin dans des verres qui ressemblaient à des roses à longue tige. Les flammes de cent bougies se reflétaient à l’infini dans cent pièces d’argenterie tandis que les invités parfumés coupaient leurs trances de viande et l’éclat de ces soleils multiples lui blessa les yeux et elle n’eut plus d’appétit. D’un petit geste brusque et incontrôlé elle renversa son verre de vin. Glacée de honte, elle contempla la tache en forme de baleine.
- Ce n’est rien, dit le marquis. Ce n’est rien, mon enfant.
Catherine Tekakwitha resta immobile. Le marquis reprit sa conversation. Il parlait d’une nouvelle invention qu’on mettait au point en France, la baïonnette. La tache s’étalait rapidement.
- La nappe elle-même a envie de boire de cet excellent vin, dit le marquis en plaisantant. Ne craignez rien, mon enfant. Il n’existe pas de punition pour avoir renversé un verre de vin.
Malgré les domestiques qui s’affairaient avec discrétion, la tache continua à colorer une surface de plus en plus grande de la nappe. La conversation mourut lentement tandis que les convives la regardaient progresser. Elle recouvrit bientôt toute la table. Les discussions cessèrent totalement quand un vase en argent devint rouge ainsi que les fleurs roses qu’il contenait. Une belle dame poussa un cri quand sa jolie main devint rouge. Une métamorphose chromatique totale eut lieu en quelques minutes. Des plaintes et des jurons retentirent dans la salle rouge tandis que les visages, les vêtements, les tapisseries et les meubles prenaient la même teinte profonde. Derrière les hautes fenêtres, des îles de neige luisaient dans la clarté de la lune. Toute la compagnie, les domestiques et les maîtres, regardait au-dehors, comme pour trouver au-delà de la pièce le réconfort d’un univers aux couleurs multiples. SOus leurs yeux, ces amas de neige printanière s’assombrirent pour prendre la teinte du vin renversé et la lune elle-même absorba la coloration impériale. Catherine se leva lentement.
- Il faut que je vous présente mes excuses, je pense.