Le village bleu, les marchands de tapis, les boucheries-restaurants

Maroc : Chef Chaouen


vendredi 10 août 2007, par Francesco Colonna Romano

Salam Aleikoum

je commence à écrire ce mail de Ouarzazate, il fait trop chaud dehors pour prendre le bus, alors j’attaque la suite de mon récit. J’en étais resté aux deux premiers jours marocains.

Départ de Tanger, le bus est à l’heure et tout à fait confortable, tout marche bien dessus sauf la serrure de la soute à bagages. Pas de problème, lorsque celle-ci s’ouvre, le chauffeur descend en courant, fait cinquante mètres et récupère mon sac à dos, qu’il secoue gentiment pour enlever la poussière... (Remarque : une semaine plus tard mon sac voyagera à côté d’une pauvre chèvre, ligotée dans la soute, qui a eu la gentillesse de ne pas vomir en route.)

CHEFCHAOUEN est un petit village entouré des montagnes du Rif, avec leurs rochers secs, leurs arbustes verdoyants et le ciel bleu. Son originalité ce sont ses maisons et ses ruelles dans la medina toutes peintes non seulement en blanc mais aussi en bleu. Des parois entières du bleu ciel à un bleu indigo encore plus intense, des petites impasses bleues, des fenêtres bleues et un peintre qui peint des tableaux bleus. Cette couleur bleue donne à la fois une impression de fraîcheur et de propreté, elle n’éblouit pas dans la lumière du jour (et il parait qu’elle protège aussi des insectes). Rien de particulier ici, une petite forteresse rouge, des terrasses sur le toit pour siroter du thé à la menthe en regardant les montagnes, des marchands de dattes et de cosmétiques traditionnels dans les ruelles (du henné pour se peindre les mains, du savon à l’huile d’olive, de l’argile pour les cheveux), un torrent où les femmes lavent le linge et les tapis avant de les sécher au soleil.
Le soir j’ai aussi assisté à un cortège de mariage à la mode berbère : la mariée est mise dans une boîte cubique décorée (petite, 70cm peut-être de côté) et transportée jusqu’à la maison de son fiancé, avec tout le village qui suit à pieds en rigolant.

J’ai aussi passé quelques moments dans une boutique d’artisanat, ce qui m’a permis d’étudier la technique élaborée aux fils des siècles de ces champions de la vente que sont les marchands marocains. On vous souhaite d’abord la bienvenue dans le pays, avant de vous inviter à jeter un coup d’œil "juste pour le plaisir des yeux". Comme vous avez plein de temps et que le gars le sait et insiste, pourquoi pas, vous entrez. Après vous avoir montré deux-trois objets, on vous entraîne insensiblement vers une autre pièce, ou vous comprenez qu’on vous a pris au piège : la pièce est celle des tapis. Il vous reste quelques secondes pour dire non et sortir, sinon le vendeur vous proposera une explication sur les techniques de fabrication des tapis. Il vous offre un thé puisque "c’est la tradition de l’hospitalité berbère", mais sans demander si vous en voulez, la question est juste "vous préférez un thé avec ou sans sucre ?" Sans savoir comment, vous vous retrouvez assis sur une chaise basse (position où il est difficile de se lever et partir) tout au fond de la pièce, alors que le vendeur est debout, au milieu. Il prend une autre voix, très théâtrale, et commence son show.

L’explication promise est réduite au minimum : les hommes font les couvertures et les femmes les tapis, car elles sont plus habiles, et il y a des tapis en soie et en laine. Le vendeur commence ensuite à dérouler une vingtaine de tapis, tous semblables, à la couleur et la taille près.
Vous n’osez pas vous lever, d’autant que vous avez accepté le thé, et le vendeur ne vous laisse pas placer un mot. Quand finalement vous trouvez le courage de vous lever, le thé arrive, naturellement bouillant conformément à la tradition, si bien que vous devez le boire lentement. Pendant ce temps, le vendeur commence à demander quelle couleur on préfère, quelle taille, sans naturellement parler de prix (si vous le demander, il dira attendez, chaque chose en son temps). Naturellement, le vendeur parle toutes les langues. Dans ces conditions, la vente est une sorte d’œuvre d’art, et il faut une grande dose de volonté et d’obstination pour y résister. Je me dis d’ailleurs qu’ici, ils ont dû mettre au point depuis des millénaire toutes nos techniques de marketing les plus modernes, en mélangeant psychologie, désinformation, étude du profil du client. Ce serait peut-être intéressant de réaliser une étude ou une master sur les marchands marocains, pour ensuite proposer un cours dans les écoles de commerce, avec en guise d’examen final une épreuve de terrain dans le pays. Je crois que ce serait extrêmement formateur et ludique à la fois.

Seul problème, le temps pour mettre en pratique, alors s’il y a un repreneur... J’ai d’ailleurs eu hier une autre idée éventuellement viable (avis aux lecteurs ingénieurs...), une douche avec recyclage d’eau : on se rince une première fois normalement pour enlever le gros de la saleté, puis on passe en mode recirculation ou l’eau est réutilisée (ce qui évite de la chauffer de nouveau), jusqu’à un dernier rinçage à l’eau claire. Je crois que ce genre de gadget a un avenir, même chez nous ... ... ...

Mais il y a peu de temps pour toutes ces digressions, et il faut déjà reprendre la route. Celle qui mène à Fès traverses des champs de blé fauchés, jaunes et secs sur les bosses des collines et dans de larges vallées. Cela fait un peu désertique, mais il s’agit probablement d’une région très fertile, entièrement verdoyante au printemps. Il faudra revenir pour vérifier.
Le long de la route, il y a des boucheries-restaurants, un concept que je n’avais jamais rencontré auparavant et qui fait de ce pays le moins végétarien que je connaisse. Au milieu du restaurant sont suspendues des carcasses de mouton devant un étalage de boucher. Quand vous commandez un sandwich, le serveur passe la commande au boucher qui vous découpe un morceau et le hache dans une machine. La viande est ensuite apportée au cuisinier à l’entrée qui la mélange à des oignons hachés et des épices (un mélange de cumin, piment et cannelle je crois), en fait des boulettes (keftas) et vous les cuit au barbecue. En quelques heures le mouton est passé du champ voisin à votre assiette, dans le plus strict respect des normes d’hygiènes, c’est d’ailleurs assez surprenant à quel point chaque civilisation s’adapte à son climat et sa technologie, et en terme de fraîcheur nous ne faisons pas mieux, et de goût non plus.

C’est après une pause repas et la traversée du grand marché de Ouezzane et ses vendeurs ambulants d’énormes figues fraîches, après de nombreuses collines sèches, que tout à coup le fond de la vallée se fait verdoyant. De l’eau. C’est que nous approchons de Fès…

… …
Plus d’un mois s’est écoulé depuis le début de ce mail, j’ai essayé de le continuer depuis le désert, depuis mon bureau en Espagne, et maintenant de Nice. Il est grand temps d’y mettre un point final, et d’attaquer le suivant, car j’ai beaucoup de retard. Bon tout, et à bientôt.

F.

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