Le train, l’eau, la maison des mourants de Mère Thérésa et Bob Dylan...


vendredi 18 octobre 2002, par Francesco Colonna Romano

Bonsoir tout le monde,

je viens de me rendre compte que ça fait 40 jours que je suis parti, bientôt la moitié de mon voyage, le temps s’envole, et pourtant il y a tellement d’expériences, tellement de trucs bouleversants par ici, qu’à chaque fois on a l’impression qu’une éternité les sépare. Je ne sais plus combien de temps s’est passé depuis que j’ai quitté Hampi et Jean et Ste, mais tout paraît si loin, loin, peut-être plus loin que vous, mes compagnons de route auxquels je pense si souvent, que j’essaie d’imaginer dans vos activités de tous les jours. Comment se porte l’Europe, la France, le monde ? Je commence à réaliser à quel point l’Inde est un monde à part.

Aujourd’hui j’ai acheté une cassette de Bob Dylan, parce qu’il me manquait trop pendant les voyages interminables sur les routes défoncées, et aussi une autre cassette des sixties (Grateful Dead, encore une musique de road trip). J’écoutais ça sur mon lit du dortoir de la Salvation Army Guest House, en regardant la peinture craquée sur les murs et le rat qui est sorti de la salle de bain pour venir se promener sous le lit en face. Puis, j’ai essayé de superposer cette musique avec ce que j’avais vu ce matin, et ça m’a donné un peu de recul, j’ai commencé à réaliser. Ça fait l’effet de l’Hymne à la Joie sur les champs de bataille dans Orange Mécanique, on ne sait plus bien où on est, on flotte au milieu et on se demande qui est-ce qui joue dans cette immense comédie. Et moi, que fais-je là-dedans ?

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Mais reprenons les choses dans l’ordre. Après avoir quitté Hampi, j’ai fait un voyage de 42 heures dont 35 de train (le reste, était un break dans la ville perdue de Vijaywada d’où je vous ai écrit) dans un paysage qui n’était plus celui aride du milieu de l’Inde, avec ses rizières et ses cocotiers bien rangés. Je suis donc arrivé sale et fatigué dans la ville de Puri, un des 4 lieux majeurs de pèlerinages situés au 4 coins du pays (j’avais déjà été à Rameshvaram dans le sud, ici c’est l’est), même si pour nous les profanes ça ne veut pas dire grand chose car ici en Inde il y a des dizaines de lieux de pèlerinage super-super sacrés (il y a les sept villes sacrées, il y a des montagnes et arbres particuliers, il y a des lieux fréquentés par des saints défunts...). En tout cas, c’est un endroit où des dizaines de milliers d’indiens viennent souvent, et bien peu de touristes.

C’est donc une bonne bourgade agréable, où l’on n’est pas assailli par les vendeurs, où les enfants ne demandent pas "one rupie" ou "one school-pen" en guise de bonjour (je ne sais pas si je l’ai déjà raconté, mais en général, dès qu’on voit un gamin, il vient demander un stylo, même lorsqu’il en a un qui dépasse de la poche de sa chemise. Sans doute le bruit s’est répandu que les occidentaux offraient des stylos plutôt que de l’argent, et ça a fait naître un marché parallèle des stylos d’occasions, qui d’ailleurs sert peut-être à financer la mafia russe ou que sais-je encore...). Il y a aussi un gros village de pêcheurs sur le bord de la plage avec des petites ruelles serpentant entre les maisons en bois et feuilles de cocotiers, où l’on voit vraiment la vie des gens, les enfants qui jouent, les femmes qui font sécher le poisson, les hommes qui réparent les filets, et tout le monde paraît très hospitalier. Je serais bien resté un peu plus dans cette ville paisible, mais bon, il fallait que je continue la route, et aussi parce que j’en avais marre de me prendre l’eau tous le après-midi, avec des moussons copieuses qui vous arrivent et vous trempent de la tête au pieds en l’espace d’une minute, et qui passaient aussi à travers le plafond de ma chambre, juste à côté de mon lit.

J’ai repris un train de nuit pour Calcutta, où je suis arrivé hier matin très tôt. Je me suis installé tranquillement dans le quartier des voyageurs (Sudder street), dans une Guest House gérée par l’Armée du Salut. Le dortoir est assez décrépit et donne sur la rue, mais il y a des salles communes très agréables, et on y rencontre des gens très ouverts, et beaucoup de volontaires travaillant pour Mère Thérésa.

A première vue, et c’est ce que confirment guides et voyageurs, quand on a vu un peu l’Inde, Calcutta ne mérite plus la réputation qu’elle a auprès des occidentaux. Les rues sont propres, les poubelles sont ramassées. Il y a certes des gens qui vivent dans la rue, mais ça paraît tout de même bien moins sale et moche qu’à Madras. Bien sûr, il y a toujours de bonnes bidonvilles (que je n’ai pas vues) et de la pauvreté , mais ce n’est pas pire que dans les autres métropoles indiennes. Je me suis donc promené un peu l’après-midi, visité le temple de Khali la noire, l’aspect terrible de la femme de Shiva, déesse assoiffée de sang à laquelle on sacrifie tous les jours une chèvre (les hommes, c’est désormais interdit), observé les hommes en turban (on n’en voyait pas dans le sud) et les pousse-pousses, c’est-à-dire des sortes de calèches à deux roues tirés par un homme qui constituent ici et seulement ici un des moyens de transports fondamentaux (pour les passagers). Aussi discuté avec des gens de l’auberge. C’est fou comment ici en Inde, même si très peu de voyageurs fréquentent les ashrams, la spiritualité finit toujours par ressortir. Une allemande raconte comment Jésus est venu lui parler pendant qu’elle méditait. Un américain qui raconte son émouvante et bouleversante visite d’une léproserie le jour-même ("en Inde, c’est comme si on vous plongeait dans l’eau, et il ne vous reste que deux possibilités : soit vous devenez un poisson, soit vous vous noyez...") : comment ces gens vivaient en communauté (pour travailler quand on est tous sérieusement mutilés, il faut des formes nouvelles de coopération, chacun prête un bras et ...), comment ils étaient accueillants et heureux de le voir...

Et puis ce matin, j’ai fait ma première demi-journée de travail à la "Maison des malades et des mourants" de Mère Thérésa. Beaucoup de volontaires travaillent ici (il n’y a qu’eux, ils constituent avec des soeurs tout le personnel) on peut même venir travailler un jour seulement, une semaine, quelques mois, ou quinze ans, comme un allemand gérait un peu le lieu, on trouve toujours quoi vous faire faire.

Quand on arrive, la première réaction c’est du soulagement, on se dit qu’on s’attendait à pire. Du côté des hommes, il y a une grande pièce, occupée par une cinquantaine de couchettes par terre, et un tout petit espace pour circuler. Toutes ces couchettes sont occupées par des hommes que des volontaires ont ramassés dans la rue. Ils ont l’air vraiment mal en point par rapport aux critères occidentaux, très maigres tous, certains ne peuvent plus marcher et ont des regards absents. Quelques plaies sur la peau, mais la plupart son pansées, du coup ça paraît bien plus propres que ce qu’on peut voir dans la rue. Et puis, ces gens sont tout de même assez jeunes comparés à ce qu’on peut voir dans les hôpitaux près de chez nous, puisque les gens ici meurent bien avant de parvenir à l’état de nos malades. Et aussi, il n’y a pas d’appareils de mesure, pas de perfusion, ça pourrait être un dortoir quelconque...

De toute façon, peu de temps pour réfléchir, on se retrouve tout de suite dans le feu de l’action, on leur sert le petit déjeuner, en nourrissant à la cuillère ceux qui ne peuvent pas manger seuls, puis certains volontaires les mettent sous la douche, pendant que d’autres nettoient leurs couches et leur vêtements. Moi j’aide à sécher et habiller ceux qui ne peuvent pas le faire seul, et aussi à les transporter (pas de brancard, ici tout se fait dans quelques mètres où les gens sont entassés, la zone de séchage c’est toujours un coin de la même salle où on a déplacé quelques lit et tiré un rideau, et on porte les patients en les prenant par genoux et aisselles). Tout ceci est fait en moins d’une heure, et c’est assez impressionnant de voir l’amour que les volontaires de longue date donnent à chacun de leurs patients, par une caresse sur la tête, une secousse affectueuse sur l’épaule. Il y a un pasteur allemand à la retraite, au moins 65 ans, qui travaille 6 mois ici, et me parle de la beauté du sourire de l’un, de l’âme de l’autre, tous ces pauvres malades de passage ici, avec lesquels on peut à peine communiquer. L’autre allemand, celui qui est là depuis 15 ans, est aussi impressionnant d’amour et d’énergie. Loin de se la jouer grand chef et de diriger de loin, il est partout à la fois et continue tout en gérant la situation à nettoyer les lits sales, transporter les malades qu’il connaît un par un et auxquels il parle affectueusement.

Après avoir lavé les malades et la chambre, j’aide à étendre le linge que d’autres volontaires ont lavé, en le secouant bien pour le repasser et en séparant bien chemises et pantalons, parce que sinon ça ne fait pas joli. Ensuite, certains volontaires aident à dispenser les soins personnalisés (en fait on les voit beaucoup nettoyer des plaies, mais sans doute qu’ils ont aussi quelques médicaments). L’allemand me dit de masser trois malades assez mal en point, qui ne peuvent pas se lever et bouger et du coup ça leur donne des problèmes de circulation. Passé le premier moment d’hésitation, là aussi ça se fait tout seul, une vingtaine de minutes chacun, le dos et les jambes, des cuisses que l’on peut encercler entre pouce et index, des parties de peau dure et desséchée, et quelques plaies dues au matelas qu’on évite de toucher. On s’applique, on essaie de mettre du coeur parce qu’on voudrait vraiment apporter quelque chose à cette personne avec qui l’on est en contact direct (comme dit Mère Thérésa, chacun de ce corps c’est le corps du Christ). Il faut cependant vraiment faire un effort de concentration pour se dire que ce truc desséché qu’on a dans les mains, pour un autre être humain c’est ce qui lui sert de peau, de bras. Comment peuvent-ils se sentir, comment nous voient-ils ? Vraiment impossible de se mettre à leur place.

Déjà deux heures et demi que je suis là, puisqu’un rayon de soleil se montre on déplace tout le linge qui séchait dans l’unique salle au-dessus des lits pour l’étendre sur le toit (un toit plat, légèrement pentu, avec le linge étendu à même dessus et la vue sur le temple de Kali, ça fait un moment esthétique bref mais très intense), c’est le tea-break pour les volontaires, on se retrouve sur la terrasse avec des biscuits secs et du jus de fruit. On est vraiment une vingtaine, et tous ont vraiment un regard souriant, lumineux. J’en profite tout de même pour demander un peu mieux comment marchent les choses. Un français qui travaille là depuis deux semaines m’explique qu’il a déjà vu mourir 6 personnes (sur 50 lits !!) et que en moyenne seulement 70% des malades ressortent d’ici vivants. Il y a aussi de bonnes maladies par ici, des tuberculeux, des infections de la peaux, un type qui avait le choléra il y a eu des grands applaudissements chez les malades et les volontaires quand tous ont pu constater qu’il n’avait plus la diarrhée). Un petit temps de réflexion là aussi. Je ne suis pas médecin, mais je crois savoir que c’est des maladies contagieuses tout ça... Ouais, plus très rassuré, du coup un moment de trouille, j’ai lavé et relavé mes mains autant que je pouvais. J’ai un peu augmenté les distances dans la dernière heure de boulot qui était plus soft. Et puis tant pis. Il y a bien des dizaines de gens qui passent par là, qui restent longtemps, et puis ce sont tous des trucs qui se soignent chez nous...

Le boulot reprend, il ne reste plus qu’à distribuer le déjeuner. On me reconfie un des types que j’ai massé. Il ne bouge pratiquement plus, parvient à peine à mâcher une bouchée de poisson que je lui tends. Pourtant il allait un peu mieux ce matin, il y avait un peu d’espoir. Je lui fais boire un verre de jus de fruits, et on lui branche une perfusion. L’allemand explique qu’il sera peut-être mort ce soir, ce type à qui j’ai donné peut-être sa dernière bouche, son dernier massage...

Voilà, comme la plupart des volontaires, je ne suis pas revenu travailler dans l’après-midi, parce que je voulais essayer de prendre du recul. Quand on y est, on ne réfléchit pas vraiment, on agit, et on se retrouve d’ailleurs à faire des trucs dont je ne me serais jamais imaginé capable, et ça se fait naturellement. Ce n’est que plus tard, peu a peu, qu’on commence à se rendre compte que ce n’est pas un jeu, que pour certains c’est leur vraie vie qui se joue entre ces murs, c’est du sérieux...

Je suis donc sorti, rentré à hôtel (il y avait 15 à 30 cm d’eau dans la rue, à cause de la pluie), déjeuner avec des volontaires françaises, lu un peu (j’ai acheté un guide des ashrams qui s’appelle "From here to nirvana..."), et ensuite je me suis aussi promené un peu, malgré la pluie de tous les après-midi. C’est là que j’ai trouvé ma cassette de Dylan, qui m’a aidé à prendre conscience d’à quel point on est ici dans un univers différent. Je ne sais pas ce que valent mes descriptions, mais essayer d’imaginer l’image muette, avec le jeune Dylan en fond sonore......

Voilà tout pour aujourd’hui. Je vais revenir travailler un ou deux jours à la maison des mourants de Kalighat, et j’essaierai aussi de passer par l’orphelinat et d’autres maisons de la mission. Je vous donnerai des nouvelles de tout ça. Je vous souhaite entretemps tout le bonheur possible, et de profiter de la chance que l’on a tous.

Sai ram

F.

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