Le toit du monde, la vie comme au moyen age, les faux routiers chinois et le charme des frontieres

Laos : Phongsaly, Muang Sing, Xieng Kok, Houay Xai


vendredi 21 août 2009, par Francesco Colonna Romano

Alex repartie de Luang Prabang, je me retrouve dans un bus pour Oudom Xay. Retour vers le nord parce qu’il me faut parcourir le dernier bout de rivière Nam Ou, je n’aime pas laisser les choses à moitié. Mais aussi un coup de barre : il me reste encore trois semaines par ici, et je commence à être fatigué de toutes ces heures de transport quotidiennes au milieu de paysages humides, de forêts de bambous et de villages qui se ressemblent tous un peu, entouré de gens avec qui je n’arrive pas à échanger trois mots. Je mets du temps à refaire des projets : rentrer quelques jours plus tôt en Thaïlande, retrouver mon ancienne prof de massage, changer d’air. Heureusement que Oudom Xai est une ville sympathique, pas grand chose à y faire à part grimper sur une colline verdoyante et son petit temple, mais plusieurs jeunes laotiens m’arrêtent pour pratiquer leur anglais, je devais même retrouver l’un d’eux pour boire un verre le soir, mais il ne s’est plus pointé.

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2. Laos - Phongsaly - Le toit du monde

Le lendemain, bus pour Phongsali, extreme nord, ville sur laquelle je fantasmais depuis longtemps. Au premier village sur la route, les passagers font provision de brochettes de poisson, de rat ou de scarabées. Le bus emprunte alors une piste en terre qui monte dans la forêt, puis s’arrête vers midi au milieu de rien. Tout le monde s’installe sur le bord de la route, assis par terre en petits groupes, sort ses petites provisions et commence à pique-niquer. C’est aussi l’occasion de se rafraîchir les pieds dans le ruisseau avant de repartir. A l’approche de la frontière chinoise, la route s’améliore de nouveau, toute goudronnée, et la vue se dégage peu à peu, elle donne sur le coucher de soleil au milieu de centaines de sommets embrumés. A 1400m on se sent déjà sur le toit du monde. Je n’ai pas vu passer les 10h de voyage (pour 243km !), c’était que du bonheur.

Ma guest-house n’a pas de moustiquaire, mais offre plein de couvertures, plus une bouilloire dans chaque chambre et un pot de thé, c’est vrai qu’il fait frais par ici. A 20h, la ville est déserte et sombre, juste quelques voyageurs perdus errant le long de la route, il est difficile de trouver un endroit où manger. A quoi cette ville ressemblera-t-elle au matin ?
Je découvre le lendemain que la guest-house communique directement avec le marché, par une petit escalier. On y trouve encore de nouvelles préparations séchées difficilement identifiables (genre tofu ou galettes de céréales ?), et j’achète plusieurs gros bâtons de feuilles de thé cultivées ici et séchées, que je trouvais vraiment pas bon mais auquel j’ai fini par m’habituer. La vieille ville est composée de maisons basses sur des rues courbes et pavées de pierres grises à flanc de colline, on voit les gens cuisiner ou faire sécher des graines au soleil. Plus bas une vraie rue commerçante, les boutiquiers qui vivent directement dans leur magasins ou assis dehors, ces grandes pièces presque dépourvues de meubles. Est-ce cela l’Asie d’autrefois ? Une petite Luang Prabang en moins jolie mais encore vivante ?

Je pars aussitôt me promener le long de la route, avec vue sur ces sommets verts au milieu des nuages. Plein de ruisseaux pour se rafraîchir au passage, je traverse deux petits villages où les enfants crient en cœur "sabai di" (bonjour), "falang" (étranger) ou "Ok", un passant me montre son sac de feuilles et m’explique à force de grands gestes qu’il s’agit de thé. En effet, on rencontre aussitôt des collines entières plantées de thé où les femmes en train de le recueillir regardent étonnées passer le petit falang. Sur les pentes se côtoient aussi plantations de riz, de mais et de manioc, comme si l’Asie, l’Amérique et l’Afrique s’y étaient données rendez-vous. Jolie rando toute simple, ces quelques heures en sifflotant la marche de la rivière Kwai au milieu des montagnes m’ont déjà redonné le goût du voyage.

De Phongsali je repars dès le lendemain. A côté de moi sur le bus pour le port de Hat Sa, il y a un grosse poubelle noire remplie de poissons chats vivants, et Jean-Pierre, la soixantaine, architecte-sociologue-urbaniste, short beige, chemise blanche et sacoche de cuir, chauve mais avec de grosses moustaches blanches qui remontent aux bouts. De Hat Sa nous reprenons un bateau pour redescendre la rivière Nam Hou vers Muang Khoua. Assis sur le moteur, nous regardons les gens descendre dans de tous petits villages le long de la route accueillis par les enfants qui se baignent à longueur de journée. Ici le fleuve et plus étroit et les rapides plus nombreuses, on est souvent éclaboussé malgré les prouesses du capitaine.

Retour à Muang Khoua, je retrouve la même chambre et la même serviette de bain Winnie l’Ourson que lors du dernier passage, et la même terrasse sur le fleuve. De chouettes conversations avec Jean-Pierre, qui voyage seul depuis 40 ans et a été presque partout, et qui lit toute l’année au moins trois livres par semaine. Pour ces deux mois, il a pris trois Pléïades (Simenon, Aragon et un auteur américain), un bouquin de sudokus, plus l’Être et le Néant au cas où il manquerait de lectures... Pour le reste, son sac est quasi-vide, il n’a même pas de bouteilles d’eau puisqu’il se contente de l’eau du robinet... A part les voyages, on parle de Bourbaki, de ses étudiants, il me raconte un peu de sa thèse sur l’invention de la perspective à l’époque de Léonard de Vinci. Je l’aurais bien écouté encore quelques jours.

Lendemain, encore du bus, la même route que j’avais faite avec Alex, passage à Oudom Xai, changement pour Luang Nam Tha, ville agréable sans plus, pleine de touristes, surtout des espagnols qu’on croise rarement ailleurs pour une raison que j’ai du mal à expliquer : peut-être que les autres viennent de Thaïlande en bateau et ne passent pas par ici, alors qu’eux auraient moins de temps et se rabattent sur le bus ? En tout cas, j’en ai vu blêmir un quand il a appris que les bus laotiens font du 30 km/h et qu’il aura du mal à visiter Angkor dans les deux semaines à sa disposition.

En ce qui me concerne, je préfère de loin le village de Muang Sing, à 30km de là, avec ses larges rues encore en terre battue boueuse, ses maisons espacées, ses temples rouges aux bandeaux tisses suspendus au plafond de tôle (je me prends à rêver d’une église construite entièrement en matériaux de récupération, pourquoi pas Notre-Dame-des-Tôles justement ?).

Le premier soir j’emprunte à vélo la route qui mène a la frontière chinoise au milieu des rizières et de la vallée ici large et plate, bordée de collines. Avec un petit effort je m’amuse à dépasser trois types sur un de ces camions chinois au moteur de tondeuse à gazon, sans capot, qui semble sorti tout droit de la guerre du Vietnam. Un orage se prépare, mais je me sens léger, la vie parait d’un coup aussi simple que cette promenade à la tombée du jour.

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26. Laos - Muang Sing - Trek - Village akkha - La maison du chef

Le lendemain, je me joins à un groupe de français pour un "trek" comme on les appelle ici les petites randos avec guide. Il y a deux françaises d’une cinquantaine d’années, puis père-mère et deux enfants de mon âge qui voyagent tous les ans. Nous sommes pratiquement tous profs-instits. A quelques kilomètres à peine de Muang Sing, nous montons au milieu des plantations de riz, caoutchouc, mais et canne à sucre. La vallée est assez large, et on voit au loin la ville, des collines, et au delà les hautes montagnes chinoises du Yunnan tout proche. Dans les villages traversés le guide nous fait visiter quelques maisons, on déjeune chez le chef absent. Les villageois qui ne sont pas aux champs se rassemblent autour d’un voyageur de commerce chinois qui étale sur une nappe à même le sol son lot de coupe-ongles, ciseaux, lampes, stylo et autre bric-à-brac. Plusieurs femmes, surtout les vieilles édentées, se baladent seins nus et avec de jolies robes tissées à la main. Elles apportent au colporteur des mèches de cheveux noirs qui serviront à fabriquer des perruques chinoises, et reçoivent en échange un ballon de baudruche pour les enfants.
Le village où nous dormons le soir est quelque chose de difficile à imaginer tellement il a l’air d’une autre époque : pleins de cabanes en bambou serrées sur un col étroit, avec poules, vaches et cochons se promenant au milieu de la terre battue et des enfants qui jouent avec des cerceaux ou des bâtons. Le chef, reconnaissable aux cinq coupe-ongles qu’il porte en collier, est le seul à posséder une maison en bois. Une petite arche protège l’entrée du village ainsi que de nombreux grigris/totems en bord de rizières avec des restes d’offrandes aux esprits (les akkhas sont animistes). Sur la colline une grande balançoire pour une fête rituelle ressemble à une potence. On aperçoit un nombre impressionnant de petits enfants, surtout quand on les compare à la trentaine d’adultes en train de bavarder le soir à côté du coiffeur, au milieu des bouses de vache.
Le soir, après un dîner à base de soupe de pousses de bambou dans notre cabane commune, le guide fait venir huit femmes pour masser chacun de nous (c’est une trouvaille astucieuse de l’agence pour payer un service aux villageois et partager les revenus du tourisme). A la lumière de quelques maigres bougies ne permettant pas de voir leur visage, ces femmes musclées plus ou moins jeunes exécutent simultanément un massage curieux et parfois douloureux qu’elles pratiquent depuis petites sur leur famille après le travail des champs, et s’éclipsent aussitôt leur tache accomplie. Viennent à leur place les jeunes du village, autour de vingt ans, avec une bouteille de lao lao, alcool de riz que les gens distillent eux-mêmes. Ils ont un seul petit verre qu’on remplit et qu’on passe, pour boire les uns après les autres. La bouteille part vite avec tout ce monde, les français du groupe partagent leurs bouteilles de bière, et tout le monde rentre se coucher.

Le matin à l’aube, les femmes descendent au marche de Muang Sing, 2h de marche avec un lourd panier sur les épaules, et remonter ensuite avec quelques sous, je crois reconnaître ma masseuse de la veille, mais ne suis pas sûr. Il y a ici comme un air de moyen âge, tout est beaucoup plus simple et rudimentaire qu’ailleurs : les toilettes sont dans la forêt, et comme il n’y a pas de ruisseau tout proche, on se lave dans une espèce d’affleurement d’eau naturel, comme une petite vasque qui se remplit seule au fur et à mesure que l’on en puise l’eau. Ça n’a pas vraiment de charme, sauf pour les enfants du coin qui regardent amusés les contorsions de nos femmes qui apprennent à se laver sans ôter leur sarong, devant cette vingtaine d’yeux curieux. Le guide nous raconte que les gens d’ici en ont marre de tout leur mode de vie naturel, de leurs maisons en bambous qu’il faut reconstruire tous les deux ans, de ne pas avoir d’eau ni électricité. Peu a peu, ils déménagent vers le village en aval, un peu plus proche de la civilisation, ils aspirent eux aussi à la vie moderne, l’eau courante, l’électricité, la télévision, les transports, les motoculteurs, et je les comprends.

Avant de partir, je fais mes tours de magies aux enfants, qui peu à peu rameutent tout le village, jusqu’à ce que le chef vienne voir aussi, et me demande de les répéter. Comme je ne comprends pas ce qu’ils disent, je me débrouille pour finir toujours par un tour stupide et facile à comprendre, des fois qu’ils aient idée de penser aux histoires de sorcellerie. Mais non, ils ont l’air de bien en comprendre l’esprit. La jeune française fabrique des petites grenouilles en origami. Tous ensemble nous soignons comme nous pouvons avec nos pommades occidentales un enfant qu’on nous emmène, un torchon autour du pied, cachant une bonne brulure d’eau bouillante, et une plaie encore à vif... Puis c’est reparti, on redescend, déjeune au milieu des rizières, s’abrite pendant l’averse chez une femme qui fabrique des nouilles de riz en étalant la pâte sur un moule carré, qu’elle cuit à la vapeur.

Tout ceci n’est pas une zone réculée, si près de la ville, les touristes passent régulièrement, mais ça fait plaisir de voir une organisation du trek vraiment honnête, bien faite et équitable. Les villageois nous accueillent bien, n’essaient pas de nous vendre quoi que ce soit et continuent leurs activités. On sent que l’agence partage ses bénéfices avec eux, notamment en embauchant des porteurs-accompagnateurs qui n’ont pas grand chose à porter, en payant les massages, en achetant un peu de nourriture. Et M.Maï, le guide, est adorable et compétent. C’est très encourageant.

Et voilà ! Nous sommes de nouveau en train d’attendre tous a la gare de bus. Les autres rentrent vers Luang Nam Tha, et je décide de faire un aller retour vers Xieng Kok, un village a la frontière birmane où pas grand monde n’a l’air d’aller. Le bus pour le village intermédiaire de Muang Long arrive avec une heure de retard sur l’horaire prévu. Pendant les trois heures d’attente, je me retrouve à discuter avec des espagnols, puis un jeune laotien de vingt deux ans qui parle quelques mots d’anglais. Grâce à un petit manuel de conversation qu’il a dans sa sacoche, je parviens à comprendre qu’il est policier et le nombre de ses frères et sœurs. Il a un téléphone dernier cri et un appareil photo numérique qu’il utilise abondamment sur moi. C’est la première fois que je me retrouve de l’autre côté de l’objectif, ça fait bizarre, mais pourquoi pas. Il insiste pour m’inviter chez lui, dans son village a 4km de Muang Long, je vais même passer devant. Mais j’hésite. Je lui promets d’y aller au retour, en sachant que ce ne sera probablement pas vrai, faute de temps, mais pas seulement. En voyage, on a envie de rencontrer les gens, mais peur en même temps de se retrouver trop proches, trop gênés de leur hospitalité, trop je ne sais quoi. Et la confiance ? Je pense vraiment qu’il n’y avait pas de risques, mais bon, je trouvais quand même le gars un peu démonstratif pour les standards laotiens : il s’assied tout près de moi, il mets trois fois la main sur mon genoux en parlant... On m’a raconté des aventures plaisantes certes, mais que je préfère éviter...

Au marche de Muang Long, un mini-bus repart aussitôt pour Xieng Kok, ce qui me fera quand même voyager de nuit. J’hésite un peu, mais pourquoi pas, c’est parti. Les quelques passagers descendent rapidement, dont mon ami a qui je répète ma promesse de visite au retour. Je me retrouve seul sur le siège à droite du conducteur. Il est 20h, la voiture étonnamment neuve file dans la nuit sur la piste mouillée remplie d’ornières et de flaques boueuses, que le chauffeur semble connaitre par cœur. J’arrive par des gestes à le feliciter pour sa conduite sportive dont il n’est pas peu fier, mais notre communication ne peut aller au delà faute de mots. Dehors on aperçoit quelques maisons et parfois des femmes akkhas avec leur coiffe recouvertes de pièces coloniales françaises et autres pendentifs en argent. Peur et excitation en même temps. Seul, en ce point précis dans le coin d’une carte, en route dans la nuit pour une ville frontière dont j’ignore presque tout si ce n’est qu’elle sert en même temps de carrefour à bien des trafics. C’est dur à décrire, mais je suis vraiment là, et je me sens enfin au bout du monde.

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51. Laos - Xieng Kok - Xieng Kok Resort - Araignée dans ma salle de bain

Nous arrivons à Xieng Kok, il fait noir bien sûr, et pas d’éclairage dans le village, juste quelques lumières timides aux maisons. Le chauffeur me dépose à une guest-house qui ressemble à une auberge de routiers : au milieu la grande pelouse entre les bungalows sont garés deux camions à bestiaux, et leur chargement de buffles dort ou rumine à leurs pieds. Le restaurant est faiblement éclairé par quelques ampoules et une télé diffusant les habituels clips d’histoires d’amour et trahison de la pop asiatique. Une vingtaine de personnes dinent et boivent, et à cause de l’ambiance j’imagine qu’il s’agit de routiers chinois, même si probablement ils ne sont ni l’un ni l’autre.
Le bungalow a l’air ok, il donne sur un espace ouvert dont je n’aperçois pas le fond, mais qui pourrait être une rivière. Je ne suis pas rassuré par la grosse araignée poilue (de celles qu’on mange au Cambodge) qui m’accueille à l’entrée, l’eau de la salle de bain commence à sortir marron foncé tellement les canalisations ont l’air peu utilisées, mais le reste semble plus que correct.

Au restau, il n’y a plus de légumes, je commande un riz frit et commence à prendre des notes pour mes carnets en buvant un thé. La salle est pleine, les gens attablés ont fini de manger et entament une bouteille de lao lao. Au bout d’un certain temps, ils m’offrent un verre que j’accepte, puis une cigarette. Je refuse, j’hésite un moment, la redemande et c’est parti : j’improvise un tour de magie avec. Parfois, surtout quand on débarque dans un restau sombre plein de faux routiers chinois en train de boire, on voudrait pouvoir se permettre le luxe d’être timide et de passer inaperçu, ce qui est bien sûr impossible : on est d’emblée au centre de l’attention. Alors, autant l’être jusqu’au bout, un petit effort de volonté, et me voila une fois de plus en train d’enchainer mes tours en version muette avec des serviettes en papiers, avec un jeu de cartes qu’on me tend. Puis leur montrer mes photos de France, entoure d’une vingtaine de gars qui me regardent, rigolent, font parfois des hypothèses que je reconnais à leurs gestes. Un gros gars me demande un peu d’argent pour aller leur racheter un paquet de clopes, j’hésite un moment sur comment interpréter cette demande, mais ok, pourquoi pas ça aussi. Après tout, on n’est pas tous les jours à Xieng Kok !

Fini le spectacle, finis les échanges possibles, je rentre me coucher. Après avoir trouvé une autre araignée poilue dans la salle de bain, je suis bien content de me coucher dans le petit cocon d’une moustiquaire imprégnée où je me sens presque chez moi. Je me demande bien a quoi ressemble cet endroit où je viens d’atterrir. Je ne le saurai que le lendemain, je suis impatient.

Réveil à la lumière de l’aube. Depuis la moustiquaire je regarde par la fenêtre juste derrière mon lit : j’ai la surprise d’y découvrir les Mékong qui fait des coudes et, sur l’autre rive, la Birmanie ! Rien que cela ! Il s’agit en fait d’une petite colline à pic sur le fleuve, avec sur ses pentes de la forêt, quelques bananiers, un temple minuscule, rien d’autre, mais c’est déjà beaucoup. Tout le reste, ce qu’il y a de l’autre côté, c’est la place du rêve.

Je sors me promener, recroise des convives de la veille qui me sourient. Deux gars font remonter les buffles sur les camions, et je découvre que j’ai dormi au Xieng Kok Resort, le meilleur hôtel du village. En me promenant, je visite le marché vide car ce n’est pas le bon jour, le petit temple-monastère, les quatre rues. Le poste de frontière laotien est tout à fait désert à part les douaniers qui jouent aux cartes, le poste birman est en amont sur le fleuve, au delà du coude. Personne ne semble passer de l’autre côté, les occidentaux ne sont pas autorisés, et les lao-birmans ont probablement mieux à faire, alors nos douaniers s’ennuient. Les bateliers attendent aussi d’improbables clients, mais je ne suis pas assez nombreux pour que cela vaille la peine pour eux de descendre le Mékong jusqu’à la Thaïlande. Dommage.

Je relis le Lonely Planet :

"Ce port bruyant sur le Mékong présente peu d’intérêt en dehors de sa situation retirée. Dans les années 1990 encore, six raffineries d’opium œuvrant pour le marché international se succédaient entre Xieng Kok et Houay Xai. Aujourd’hui les immenses barges chinoises venues du Yunnan font fréquente halte à Xieng Kok qui serait une plaque tournante du trafic de l’opium ou de l’héroïne".

Je confirme pour les barges chinoises que l’on aperçoit pleines de marchandises, mais pas pour le bruit. Quant à la drogue, on n’en voit aucune trace, pas de grosses voitures, pas de maisons luxueuses au milieu de rien comme j’avais pu voir au Honduras. Même pas de bruits de moteurs la nuit, si trafic il y a il est bien discret, et pas sûr qu’il profite aux locaux. D’ailleurs, on ne m’en a proposé nulle part au Laos, tout paraît propre et discret. Mais c’est sûr que les histoires louches ajoutent au charme du lieu.

Je marche encore jusqu’à un petit village, reviens. A 10h à peine, je me sens déjà prêt pour rentrer : j’ai vu tout ce que je voulais voir, et la date de mon retour approche. Je n’ai aucune idée des horaires des bus, alors je m’installe sur un ban du poste frontière, où je me dis que l’attente risque d’être plus amusante. Je m’efforce alors de sympathiser avec un militaire en lui sortant ma panoplie bien rodée de tours+photos, des fois que ça le motiverait à me tenir au courant de l’évolution des transports.
Le bus part à 13h, une fois de plus je suis seul avec le chauffeur. C’est un vieux bus pourri qui peine sur la piste en terre pleine d’ornières jusqu’à une trentaine de centimètres de profondeur. Je change de bus à Muang Long, mais le suivant n’est guère plus rapide. Il y a toujours des femmes aux coiffes d’argent et habits tissés qui marchent le long de la route entre deux villages, et ces poules stupides qui manquent de se faire écraser parque qu’elles n’ont pas compris qu’il faut s’écarter quand un bus leur fonce dessus. "Foncer" n’est pas tout à fait le mot, j’aurai mis 3h30 (sans compter pause et changement) pour parcourir 70km. 20km/h, c’est mon record absolu.

J’arrive à la tombée de la nuit à Muang Sing, trop tard pour enchaîner sur un autre bus. C’est reparti le lendemain tôt, premier bus, encore trois heures d’attente au terminal de Luang Nam Tha, encore 5h de bus. A vrai dire je commence à être fatigué par toute cette route, et affecté par la mort de Port de fièvre typhoïde dans une pauvre caserne française aux portes du Sahara, malgré la description si juste et belle qu’en fait Paul Bowles (C’est Un thé au Sahara, que je lisais en attendant). Patience.

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61. Laos - Houay Xai - Temple

Je passe ma dernière nuit laotienne à Houay Xay, autre ville frontière, qui s’étend sur une longue rue le long du Mékong. Je grimpe au coucher sur un temple avec un bouddha à l’auréole vert fluo, discute avec des moines qui sont en fait des enfants comme les autres et se taquinent et jouent à se battre pendant l’office du soir. En face, sur l’autre rive, c’est désormais la Thaïlande, des maisons, des temples. Depuis la terrasse de mon hôtel, je continuerai a en scruter les lumières la nuit avant de me coucher. J’aime tellement les frontières. Si près de moi et pourtant au-delà d’une ligne tangible, s’étend un autre pays entier, comme une promesse de merveilles insoupçonnées.

C’est là que j’entends un bruit de ferraille : en bas, un chauffeur probablement bourré a fait un écart de conduite sur la route vide et a percuté l’arrière d’une tuk-tuk garé. Je vois le type faire marche arrière et s’enfuir. Ce qui est incroyable, c’est qu’il s’est enfui LENTEMENT !!! Tellement lentement qu’un autre type a eu le temps de sortir du restaurant, monter sur sa camionnette et commencer à le poursuivre. Il l’avait presque rattrapé lorsque j’ai vu les deux voitures tourner dans une rue latérale. Le flegme laotien ne finira jamais de m’étonner !

Bonne nuit Laos, au revoir. Demain, ce sera la Thaïlande !

F.

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